« On m’a mis un doigt dans le cul »

Yaya a 45 ans et peu de dents. C’est un toxicomane cachectique, à la voix lézardée et au teint cendrier, qui s’estompe dans un grand sweat capuche « I love NYC ». Les policiers ont repéré une ombre suspecte qui glissait dans la nuit sur le béton nord parisien : c’était Yaya, les poches pleines de crack, de cocaïne et de cannabis. « Vous aviez sur vous pour 240 euros de stupéfiants, notifie la présidente au prévenu qui opine. Comment, pourquoi ? – RSA », abrège Yaya. L’assesseur tressaille : « Le RSA, c’est quand même de l’argent public versé par la collectivité. Au lieu d’aller voler, faire des bêtises, vous pourriez pas… » Il s’interrompt. Yaya vibre, absolument recourbé dans son box et tout à fait inaccessible au laïus du magistrat. Il geint : « J’suis pas bien, là, j’suis pas bien du tout, j’suis comme si un camion me passe dessus », en se frappant la poitrine. « Est-ce que vous seriez en manque ? » demande benoîtement l’assesseur. « C'est pire », lâche Yaya.

Son casier porte 24 mentions depuis 1991. « Il fait des allers et retours en prison », constate la procureure qui trouve suspect qu’un drogué lambda se trimballe avec tant de galettes de cracks sur lui, alors que d’habitude, « c’est une ou deux ». Il est donc « nécessaire de l’incarcérer » : ce sera huit mois ferme et l’interdiction de séjour à Paris pendant deux ans. L’avocat, en défense, désigne le box : « Il est malade, il n’arrive pas à répondre, à se tenir, c’est évident qu’il n’est pas un dealer. » Il demande un aménagement de peine et une obligation de soins. Qu’on lui rende le reste de son RSA, sous scellé, dont la procureure demande immédiatement la confiscation qu’elle avait omis de requérir, mais c’était tellement évident. Un borborygme en guise de dernier mot, et Yaya disparaît au fond du box.

« Pratiques sexuelles totalement libérées »

Il est illico remplacé par deux cousins de 21 et 22 ans qui ont le même sweat à capuche gris. Mohamed est le plus jeune et le plus inquiet. Il a huit mentions au casier, détenait du cannabis dans la poche, conduisait sans permis et a donné une fausse identité, un délit qui fait l’objet d’une peine distincte dans le dispositif de condamnation. Mohamed a quelque chose à dire, tortille, hésite, pousse un petit gémissement, s’éclaircit la voix et entonne : « Au commissariat, on m’a mis un doigt dans le cul pendant que j’étais fouillé, ils m’ont fait passer pour un homosexuel, ça marque. » Il s’en est plaint, remarque la présidente, qui lit le rapport médical : « Aucune lésion traumatique anale. »

Les faits sont reconnus, au suivant : Abdelaziz, de grands yeux caressant et une barbiche juvénile, qui explique pourquoi il détenait huit grammes de cocaïne et quatre grammes de MDMA. « On a cotisé à neuf personnes pour faire la fête, ça a coûté 400 euros – Ah, bon, soupire la présidente. Et les 240 euros en espèce ? – Ça c’est à moi, c’était pour m’acheter des vêtements. » Et la MDMA ? « Je savais même pas que c’était de la MDMA », jure-t-il. La présidente remarque une condamnation : ordonnance pénale du 21 décembre 2015 pour détention de cocaïne. « Vous avez déjà été averti pour les mêmes faits… » Il bombe le torse : « Franchement j’ai pas de chance, je le fais deux fois, et deux fois je me fais attraper. Ce qui m’arrive là, j’éviterai à l’avenir, pour ma vie. »

La procureure demande six mois de SME contre lui, deux mois ferme et six mois de SME contre Mohamed, plus un mois ferme pour l’usurpation d’identité, et la mise à exécution d’une précédente condamnation à trois mois de prison ferme. L’avocat de Mohamed revient sur le « contexte de la garde à vue » : « On l’arrête pour des stups et finalement on lui pose des questions sur sa sexualité, et puis on consulte son téléphone, son historique internet et on commente les sites porno qu’il fréquente. » Il lit un étrange procès verbal : « Pratiques sexuelles totalement libérées, constatons la fréquentation de sites pouvant laisser cours à des pratiques sexuelles délurées, notamment la pénétration anale masculine. » C’est hors de propos et tout à fait scandaleux, l’avocat le souligne, avant de tenter d’éviter l’incarcération à son client : « Ce n’est pas là-bas qu’il va arrêter de fumer du cannabis. »

Il faudra bien essayer : Mohamed part pour deux mois en plus de sept de SME. Quatre mois de SME pour un Abdelaziz souriant. À son tour, le fantôme de Yaya se lève et reçoit sans broncher huit mois dont cinq avec SME. Son reliquat de RSA lui sera restitué.

— Julien Mucchielli