« On entend souvent des chasses d'eau dans les affaires de stup »

Le tribunal est en retard, pas grave : la salle est quasi-vide.. En attendant, les trois baveux des prévenus taillent le bout d'gras : « Alors, tu vas attaquer mon client ? » demande l'un d'eux. Tiens, les voilà justement les stars d'aujourd'hui : trois prévenus rentrent dans le petit box tout en verre et en alu. La mère et la sœur de l'un d'eux glissent un paquet de tabac à un des gendarmes à travers un trou du box. Le pandore les rassure : « Je lui donne après. »

« Un petit contretemps, s'excuse le président. C'est un nouveau tribunal, il faut encore améliorer les communications téléphoniques. » Depuis quatre jours [cette audience date de la fin juillet 2015], le bon peuple de Caen a un tout nouveau palais de Justice. C'est bath, mais ça perturbe notre président : « On découvre, on essaie, on tâtonne… » Bon allez, « encore un dossier de stup », seul dossier de l'après-midi en comparution immédiate.

Héro, coke et shit. Stéphane, Marc et Sébastien, tous la quarantaine passée, tous sans emploi, et tous en récidive, faisaient dans la diversification d'après les flics qui les ont serrés il y a trois jours. Tout ça à cause d'un renseignement anonyme – « une femme, on comprendra une proche d'un usager d'héroïne », souhaite préciser le président. Ça balance : Stéphane serait le chef, les deux autres vendraient pour lui. Les condés veulent vérifier tout ça, préparent une p'tite perquiz chez Marc, sa mère vient les aider, elle ouvre la porte, et sur qui ils tombent ? Stéphane. Et on entend une chasse d'eau. Le président est un expert, ça le fait tiquer : « On entend souvent des chasses d'eau dans les affaires de stup. »

« La police est venue, elle a pas trouvé l'argent, je l'ai conservé, c'est tout »

Chez Marc ya pas lerche : un peu de shit, un rail d'héro, une balance de précision – « c'est très pratique pour lire les BD », note le président. Parce que Stéphane, il a une excuse toute trouvée : c'est pas à lui, d'ailleurs, il n'a même pas tiré la chasse, il lisait juste des BD. Ou il regardait la télé, ça dépend. Quand les flics perquiz chez lui d'ailleurs, ils trouvent quedale : juste un peu de shit… et 8 600 euros sur ses comptes en banque. Le président l'engueule, Stéphane louvoie, alors son avocat monte au créneau : « Cet argent provient d'un ancien trafic pour lequel il a déjà été condamné. – Oui, enfin j'aimerais bien qu'il nous le dise spontanément, s'énerve le président. – J'avais oublié, minaude Stéphane. Puis il explique : A l'époque, la police est venue dans l'appartement, elle a pas trouvé l'argent, je l'ai conservé, c'est tout. »

Problème, les deux autres loustics, y causent, et même un peu trop, et chargent Stéphane un maximum : eux, ils n'étaient que nourrices pour son compte ; lui, c'était la tête de réseau.

« Moi je nie complètement ces accusations. Personnellement, j'ai rien à m'reprocher, fait Stéphane, de sa voix qui se module d'un léger accent de la campagne normande. Les quantités de stupéfiants qui ont été retrouvées, c'est chez eux, pas chez moi.

– Pourquoi un pote vous accuserait comme ça ? demande le président. Et le rail d'héro qui traînait chez lui ?

Ben, c'est pas chez moi…

Et la chasse d'eau ? Vous aviez une gastro ce jour-là ? Vous êtes allé aux toilettes précipitamment…

– Oui… J'avais un peu mal au ventre… se rattrape vite Stéphane. Mais je n'ai pas tiré la chasse d'eau, je regardais la télé.

– Alors la chasse d'eau s'est tirée toute seule ? Saperlipopette !

– … ou alors elle fuit… »

Le président passe à Sébastien, un ancien tox qui a rechuté y'a un an et demi. Une sale injection lui a laissé un problème au cœur, et la gangrène lui a déjà bouffé deux doigts. « Vous avez peur de Stéphane ? » lui demande-t-il. Sébastien fait un signe de tête. « Un peu quand même. Vous avez peur de Marc ? » Autre signe de tête. « Un peu aussi », complète le président.

« Je vois pas pourquoi je ferais peur, je fais 50 kg tout mouillé, se défend Stéphane, plutôt frêle.

– Un homme de 50 kg, avec quelques amis et un couteau, ça peut faire peur », réplique le juge.

Le président passe aux casiers judiciaires. « Vous avez été condamné combien de fois ? demande-t-il à Stéphane. – Ooooh, je sais pas, beaucoup. » 14 en tout, dont huit fois pour stup. La dernière fois, c'était en 2013, il avait pris deux ans en appel, et était sorti en février 2015, six mois avant, en SME – « qui se passe d'ailleurs très bien », précise Stéphane. Il prétend aussi avoir décroché de la came tout seul comme un grand en taule.

« Que vous ayez recommencé dès votre sortie de prison aurait dû vous alerter, commence le président.

– Pas dès ma sortie ! s'insurge un Stéphane au regard de défoncé, à la pâleur excessive, les joues creuses, et un faux air de zombie.

– Ah bon ? Combien de temps après ?

– Un bon mois. »

« Le rôle le plus important et la personnalité la plus inquiétante »

Au tour du proc. Tout au long de son réquisitoire, Stéphane le fixera, la bouche entrouverte et les yeux grand ouverts, mais toujours hagards. C'est d'ailleurs sa cible principale : il lui reproche « sa stratégie invraisemblable, celle de nier les faits et les déclarations des co-prévenus. » Entre deux toussotements, il continue : « Il se retrouve seul contre tous ; il est toujours au mauvais endroit au mauvais moment ; il a des amis qui lui en veulent. Alors qu'on le décrit comme plutôt malin et particulièrement méfiant. Il a dans ce dossier le rôle le plus important et la personnalité la plus inquiétante. Il montre une certaine persévérance à nier, mais les faits sont têtus, et les faits sont contre lui. » Pas de quartier : cinq ans, avec mandat de dépôt, révocation totale du SME et 10 000 euros d'amende. Pour les deux autres, il demande entre 30 et 36 mois, dont un peu de sursis.

Les avocats plaident au social : le RSA, la pauvreté, la came, la bêtise, les problèmes de santé. On s'étonne qu'un tel dossier – deux personnes sont encore recherchées – passe en comparution immédiate, mais surtout, y'a Stéphane. Il aurait menacé Marc, même pendant la garde à vue. « Une des plus grandes peurs de mon client, c'est de se retrouver dans la même maison d'arrêt que lui », précise l'avocat de Sébastien.

Le bavard de Stéphane galère un peu, il hésite, lit ses notes. Après tout, que peut-on reprocher à son client : « Une petite boulette et rien sur son téléphone. » Ni argent, ni écoutes téléphoniques, ni flagrants délits. Juste des témoignages, mais surtout ceux de ses deux co-prévenus. « Il faut être certain pour condamner. Les faits sont têtus, mais là, il n'y a rien », lâche-t-il en réponse au proc.

Après une demi-heure, le tribunal a fini de délibérer, le président commence à lire sa décision. « On entend pas bien », se plaint Stéphane. Le box clos ne permet d'entendre les juges que via des hauts-parleurs. « Oui, il y a des réglages à faire… Vous savez, on n'est pas des vedettes, on n'aime pas les micros, plaisante le président. Vous m'entendez là ? » Stéphane mange : 48 mois ferme, 5 000 euros d'amende, 12 mois de révocation partielle. Il fait « 5 » de la main à son avocat, puis affiche une grimace crispée. Pour éviter qu'il ne menace Marc et Sébastien, le tribunal l'envoie à la maison d'arrêt de Rennes. « Chez les Bretons… tente-t-il, un peu perdu. – Attention, parce que je suis Breton », prévient le président. Et tout le monde se marre. L'audience finie, les familles de Marc et Sébastien se pressent autour du box.

— Cosme Buxin