« On doit vous mettre combien, pour que vous vous arrêtiez ? »

À travers des lunettes posées sur le bout de son nez, le président du tribunal observe en silence ses dossiers. Il lève ensuite les yeux sur le box des prévenus et s’apprête à prendre la prochaine affaire. L'huissier doit l'annoncer. Mais l'huissier n'est pas là. Le président se tourne vers les deux juges assis à côté de lui : « Bon, bah, c'est moi qui fais l'appel, alors ? »

Quand il appelle Mahmoud et Ali, les deux amis se lèvent. Ils se sont fait attraper après avoir volé un sac à une touriste canadienne, à la terrasse d'un café. Le président pose sa question rituelle : « Vous voulez être jugés tout de suite, ou demander un délai pour préparer votre défense ? »

C'est Mahmoud, 25 ans, t-shirt noir avec inscrit dessus « New Zealand », qui prend la parole : « Donnez-moi une chance, s'il vous plaît, c'est la première fois. » C'est vrai, c'est la première fois qu'il se retrouve sur le banc des comparutions immédiates. Mais ça ne répond pas à la question du juge, qui prie le jeune homme de prendre une décision. Celui-ci tourne son regard vers l'avocat : « Tout de suite. »

« Ce n'est pas une connerie, c'est un délit »

En garde à vue, les deux hommes nient les faits, dans un premier temps. Les policiers leur montrent la vidéosurveillance. On voit clairement Ali qui s'assoit derrière un couple, qui prend le sac sans se faire remarquer, qui le passe à Mahmoud, et les deux filent en scooter. Devant l'évidence, ils finissent par avouer.

« Et maintenant, vous reconnaissez ? » demande le juge. Cette fois, c'est Ali, 25 ans également, t-shirt rouge avec inscrit « Lacoste », qui répond :

« Oui. J'ai fait une connerie, monsieur le juge.

Et qu'est-ce que vous vouliez faire avec ce sac ?

Je ne sais pas, on avait besoin d'argent, on a pris ce sac, c'était une connerie. »

Le juge fait « non » de la tête.

« Ce n'est pas une connerie, c'est un délit.

Oui, je sais, monsieur le juge. J'aurais pas dû faire cette connerie. »

Cette fois, le juge perd un peu patience. « Bon, vous allez arrêter de dire que c'est une connerie. Ça vaut un an d'emprisonnement, le double si vous êtes en récidive. Alors, vous voyez, c'est pas une connerie. »

Effectivement, pour Ali, c'est la récidive, et même un peu plus, puisqu'il cumule une quinzaine de condamnations dans son casier, la plupart pour des vols. Il est sorti de prison depuis six mois. Il était incarcéré en 2015, pour quatorze mois. Avant ça, il était déjà enfermé, depuis six mois : ou bien Ali est irrécupérable, ou bien il y a quelque chose qui ne fonctionne pas très bien dans la prévention de la récidive en prison.

Ça n'effraie pas le juge : « Aujourd'hui, on doit vous mettre combien, pour que vous arrêtiez ? » C'est une question rhétorique, mais le prévenu prend tout de même la parole : « J'ai fait des conneries, mais pas pour moi. C'était pour ma famille. »

Ali est père de deux petites filles, de 5 et 6 ans. « Du coup, elles ne vous voient pas beaucoup, puisque vous êtes tout le temps en prison », déduit le juge. Il travaille trois jours par semaine sur les marchés. Il a de l'asthme, un problème aux poumons. Né à Oran, il est en situation irrégulière, mais il fait des démarches pour régulariser sa situation. Il gagne environ 900 euros par mois.

Mahmoud travaille également sur les marchés ; il n'a pas d'enfant, mais pense que sa compagne est enceinte, sans en être bien sûr. Sa situation est assez similaire à celle de son ami.

« La prison n'est pas un remède à tout »

Pour Mahmoud, la procureure demande une peine d'avertissement, six mois de sursis pour qu'on ne l'y reprenne plus. Pour Ali, devant « un risque de réitération évident » et « une professionnalisation de sa carrière de voleur », elle demande les mêmes six mois, mais ferme.

L'avocat prévient : « Je ne vais pas plaider la caractérisation des faits, puisqu'ils sont reconnus. » Il trouve que la peine de six mois de sursis demandée pour Mahmoud, qui admet lui-même « une erreur de jeunesse », est une condamnation bien lourde.

L'essentiel de sa plaidoirie se tourne vers Ali, qui risque six mois à l'ombre : « La prison n'est pas un remède à tout. » Il demande pour son client des travaux d'intérêt général. « La prison ne lui permet pas de se réadapter. Ses derniers séjours en prison n'ont pas été bénéfiques, loin s'en faut. Si vous l'envoyez en prison, il reviendra, et ce n'est pas ce que vous voulez. » Il voudrait qu'on permette à son client d'essayer de se réinsérer par le travail.

Avant de partir délibérer, les trois juges laissent une dernière fois la parole aux deux prévenus. Mahmoud parle en premier : « Je vous demande juste une première et une dernière chance. » Son complice, qui ne peut pas en dire autant, se contente d'un : « C'est la dernière fois que je reviens ici », auquel même son avocat, dans sa plaidoirie, ne croyait pas.

Les juges, après avoir délibéré, condamnent Mahmoud à trois mois d'incarcération avec sursis. Ali, lui, écope des six mois avec mandat de dépôt. « Vous avez été prévenu », dit le président au voleur qui s'en va. Peut-être, dans six mois, pourra-t-on dire la même chose au juge ?

— Emmanuel Denise