On demande toujours aux gens s'ils sont suicidaires, avant de les incarcérer

Tim a été attiré dans ce guet-apens dans un parc en plein centre de Mâcon, « au vallon » comme on l'appelle, par la jeune Stacy, 15 ans et demi, qui, abusant de son charme, prévenait dans le même temps Jimmy et sa bande.

Jimmy a donc débarqué au vallon, suivi d'un groupe d'une quinzaine d'ados. Il a mis une claque à Tim, puis des coups de pieds, puis Sofiane s'y est mis, et Hakam, et… lorsqu'ils ont arrêté, Tim était au sol, inconscient.

Il est bien difficile de rapporter des faits précis : Jimmy qui comparait devant la chambre des comparutions immédiates a 18 ans depuis octobre dernier, mais ses « potes » sont tous mineurs, et certains d'entre eux étaient du reste au même moment déférés devant le procureur. Leur minorité les protège de toute publicité, alors seul Jimmy est dans le box, à se défendre comme il le peut, ce qui rend l'histoire impossible à restituer exactement.

Violences « en réunion » et « avec préméditation »

Il a de toute façon reconnu les faits. De toute façon le tribunal a les images des caméras de surveillance, donc le film de l’agression, et les textos de tout le monde, grâce auxquels il a acquis une certitude : c'est la jeune Stacy qui a été à la fois l'instigatrice de ce règlement de comptes, et l'appât, puisqu'elle est « sortie » avec Tim pour la journée, juste pour l'attirer dans le vallon, puis elle a prévenu Jimmy qu'il pouvait arriver.

Alors pourquoi étaient-ils si nombreux ? Ils ont encerclé le gamin, et ont tapé à tour de rôle, peut-être pas tous, mais ils sont donc tous impliqués. On ne sait pas pourquoi. Le savent-ils eux-mêmes ?

On dirait bien que non. Ils s'initient à la vie relationnelle, sur un mode proche de celui des télé-réalités, fait d'embrouilles, de « on m'a dit que », d'alliances et donc de complots. Et puis de violence, bien sûr, celle qui commence avec le mode de relation, et qui finit en violences physiques : « en réunion » et « avec préméditation  », soit deux circonstances aggravantes.

« Je l'ai fait sur l'ordre de Stacy »

Le président est au taquet : « Vous avez tabassé quelqu'un avec 15 individus, ce qui est particulièrement lâche, alors maintenant, soyez courageux et parlez, expliquez-nous pourquoi.

– Je l'ai fait sur l'ordre de Stacy, elle a dit qu'elle avait des problèmes, qu'il cherchait l'embrouille.

  – C'est fou ! Vous vous mettez à 15 pour frapper quelqu'un, il en perd connaissance, et vous ne savez pas pourquoi ! »

Jimmy l'a dit : parce que Stacy l'a demandé.

Et puis Jimmy détenait un taser, il en a parlé, il aimait bien « diriger la lumière vers les yeux des autres pour leur faire peur », et avait auparavant menacé Tim à la gare avec.

Tim n'est pas là, il va mal. Terrorisé, traumatisé, le garçon voit son stage d'études suspendu sur ordre médical. Il n'est pas en mesure actuellement d'assurer ses trajets, d'être à nouveau avec les autres sans avoir peur, sans être angoissé. « C'est intolérable », assène le président.

Placé à 6 ans, victime des violences de son beau-père

L'histoire de Jimmy, que son avocate retrace, a elle aussi quelque chose d'intolérable : né en 1997, ses parents se séparent, sa mère reforme un couple. À 6 ans Jimmy est placé au Prado : victime des violences de son beau-père. Quoi d'autre ? Il se frotte au tribunal pour enfants. Violences, rébellions, outrages. Il a des peines mesurées, comme parfois des amendes de 50 €, il a des peines à visée éducative, comme la liberté surveillée. Il est suivi et accompagné par une éducatrice de la PJJ. Il dit qu'à cette époque, ça l'aidait à se contenir, à « se contrôler ». Mais il a 18 ans depuis cinq mois, alors plus de suivi.

Quoi d'autre  ? Il a un niveau CAP, il a fait une 3ème d'insertion au lycée Dumaine il y a deux ans. Il a travaillé sur les fêtes foraines avec un oncle et ça lui a plu.

Quoi d'autre ? Il n'a plus de relation avec son père qui est sur Montceau, et qui, dit Jimmy, n'appelle jamais son fils, et ne lui répond pas quand celui-ci tente le coup de fil. Sa mère n'est pas davantage présente, elle n'a assisté à aucune comparution, même devant le tribunal pour enfants.

« Je peux croire que tout ça tient à son histoire personnelle, mais… »

Mais les effets de groupe sont terrifiants, que ça soit dans les stades, dans les rues, ou ailleurs. Chacun semble s'y dissoudre, et on peut dès lors frémir car personne n'est plus en capacité de répondre de ses actes. Dans ces conditions le parquet demande que soit reconnue la récidive légale, puisque le 12 mars 2015, Jimmy était jugé, par le tribunal pour enfants, pour violences et rébellion. Il avait été condamné à huit jours de prison avec sursis. Le procureur demande aussi la révocation de ce sursis, et d'un autre (de huit jours aussi), dix mois ferme et un mandat de dépôt : « Je peux croire que tout ça tient à son histoire personnelle, mais il y a eu des mesures, des prises en charge, sans effets. De plus on peut craindre des pressions sur la victime et les témoins alors que l'enquête est encore en cours. »

Et, dans une salle vide de tout soutien…

Jimmy, dans une salle d'audience déserte, vide de tout soutien, est condamné à de la prison ferme, le tribunal suit les réquisitions du parquet et décerne mandat de dépôt.

Jimmy part pour le centre pénitentiaire de Varennes-le-Grand, sans une étreinte, sans une bise, sans un geste, sans le moindre effet personnel, sans rien.

Il remercie son avocate, il dit aux juges qu'il est asthmatique et qu'il a besoin de son traitement, il dit aussi qu'il y a environ trois ans il a fait une tentative de suicide : on demande toujours aux gens s'ils sont suicidaires, avant de les incarcérer.

— Florence Saint-Arroman