« On a bien retrouvé les tournevis lors de la perquisition »

On ne sait jamais quelle histoire se cache derrière ce qu’on appelle la « prévention ». Ce qu’on reproche au prévenu, dans un langage juridique. Derrière un « harcèlement » peut surgir un récit abracadabrantesque. Tandis qu’un « vol avec circonstances aggravantes » peut s’avérer être une parfaite illustration du « taylorisme judiciaire ».

Le seul indice qu’on a, c’est qu’il s’agit rarement d’histoire drôle. Alors que penser d’un « détournement ou dissipation par militaire d’arme, de denier ou d’objet remis lors du service » ? Sûrement un gros dossier. Ce mardi-là, Emmanuel est le dernier prévenu présent à s’avancer devant le tribunal de Rennes. Il n’a ni veste à galons, ni décoration, comme cela arrive parfois devant la chambre militaire.

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Emmanuel devant le tribunal.(Illustration : Pierre Budet)

La présidente de la chambre, Véronique Lanneau, laisse la main à un auditeur de justice à ses côtés. Le futur magistrat s’applique à lire la fameuse prévention à Emmanuel : « Vous avez reçu une convocation, après avoir le 7 février 2017, à Plouarzel (Finistère), emprunté sans permission trois tournevis de la Marine nationale. Il apparaît que vers 17 h 30 ce jour-là, vous aviez besoin d’outils "pour démonter un disque dur". Vous avez utilisé ceux qui se trouvaient dans un local du centre de sauvetage, sachant que le technicien était absent et comme vous n’aviez pas terminé, vous les avez emportés chez vous. Il y a eu une perquisition et on a bien retrouvé les trois tournevis dans l’entrée. Le matériel a été restitué à la Direction des affaires maritimes. »

« Pourquoi trois tournevis ? »

« Je les avais laissés dans l’entrée pour y penser en faisant mon sac de départ, lâche Emmanuel un peu gêné aux entournures.

Est-ce que vous confirmez ce qu’on vient de lire ?

Oui, c’était un mardi soir à 17 h 30. J’avais des photos de famille à récupérer dans mon disque dur. Je suis une semaine à la maison et une semaine de permanence, détaille cet ex-chef de quart de 42 ans. Je n’avais pas le bon modèle de tournevis.

Pourquoi vous prenez trois tournevis ?

Parce que je ne connaissais pas la taille des vis du disque dur. Je les ai trouvés dans une boite à l’entrée, ils étaient tout rouillés, croit-il bon d’ajouter. J’ai terminé à 7 h le lendemain, je suis rentré chez moi en vitesse, parce que ma femme était malade et qu’il fallait que je m’occupe de mon fils.

Donc tout ça, c’est un pur hasard ?

Je voulais juste récupérer mes photos. Il n’y avait aucune préméditation, se désole Emmanuel.

Mais vous saviez que vous n’aviez pas le droit de les emmener dans votre chambre ? insiste le futur magistrat.

J’aurais dû le dire au technicien, oui, mais ce jour-là, il n’était pas là.

Et c’était une urgence absolue ?

Non, j’aurais pu attendre d’avoir la permission le lendemain. Je ne sais pas ce qu’il m’a pris, je me suis dit : "Je vais en avoir pour cinq minutes." J’ai jamais rien pris dans la Marine. »

« 2011, c'est pas Mathusalem ! »

Problème : Emmanuel a déjà « pris » des objets dans la vie civile. Du petit outillage, des interrupteurs, qu’il revendait sur Le Bon Coin « pour arrondir ses fins de mois difficiles », alors qu’il rénovait sa maison. Emmanuel vit seul avec deux enfants à charge depuis neuf ans. Il y a eu deux signalements pour vol en 2011 et 2015. « Deux convocations, mais beaucoup de faits, puisque vous avez passé plus de 200 annonces », chiffre Véronique Lanneau. Le préjudice de ces vols s’élève à près de 400 euros. « Ça remonte… commente Emmanuel, les doigts entortillés dans le dos.

2011, c’est pas Mathusalem ! s'exclame la juge. Ce n’est donc pas le premier fait. Le tribunal peut douter…

Dans le cadre de mon travail, si, assure Emmanuel.

Des caméras ont été installées à Corsen (NDLR : là où se situe le centre de sauvetage) après des vols, ce n’est pas par hasard, insinue la présidente. Il y a eu d’autres vols, de nourriture notamment.

Je comprends qu’il y ait un doute, par rapport à mes antécédents. Je n'ai pas mesuré les conséquences, je voulais juste démonter mon disque dur. »

Emmanuel s’est engagé il y a 20 ans dans la Marine. Ses états de service rapportent que c’est un chef de quart « expérimenté et efficace, mais sujet à des écarts de comportement ». Pour ces faits, il a écopé de trois jours d’arrêt. Puis il a été débarqué : « Ça m’a coûté mon poste, se désespère-t-il. Cela faisait 11 ans et demi que j’étais dans le sauvetage en mer. J’aimais le rythme, travailler la nuit… » Aujourd’hui, Emmanuel contrôle le littoral en haut d’un sémaphore, en attendant de retrouver un poste fixe.

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Jean-Marie Besse, le procureur. (Illustration : Pierre Budet)

Le procureur, Jean-Marie Besse, requiert quatre mois de prison, dont trois jours ferme. Le magistrat n’est pas contre une dispense d’inscription au bulletin numéro 2 du casier judiciaire, ce qui empêche de futurs employeurs de tomber sur une éventuelle condamnation. Le tribunal a condamné Emmanuel à 15 jours de prison avec sursis et accorde la demande de dispense.

— Charlotte Hervot