No way pour trois Mongols égarés à Mâcon

Ce n'était pas Tengri, c'était la BAC qui leur tombait dessus, après les avoir filés : trois Mongols, un homme et deux femmes, remplissaient leur coffre de larcins répétés. Comparution immédiate au TGI de Mâcon pour trois Mongols échoués en Bourgogne du sud.

Tengri, le ciel, le bleu du ciel, peu de gens connaissent ici. Batbaatar, 50 ans, Zolzaya, 29 ans, et Daria, 47 ans, sont décidément bien loin de chez eux, et sous d’autres cieux, dans la grisaille de la vieille Europe. Une interprète mongole a été dépêchée en urgence de Grenoble, car dans la région il n’y en a pas.

Comment décrire cette impression difficile au cours de l’audience ? Un côté « no way » qui s’en dégage. « No way » pour les trois prévenus coincés au carrefour du droit des étrangers et du droit pénal.

Six flacons de gel douche, 12 déodorants, 12 morceaux de Comté...

Une voiture banalisée de la BAC patrouille dans la zone commerciale de Mâcon nord. Les policiers remarquent une Laguna occupée par « des individus de type asiatique », et voient les deux femmes monter dans le véhicule : elles semblent n’avoir fait aucun achat, les policiers décident de les surveiller. S’ensuit une petite tournée. Au sortir d’Aldi le chauffeur descend du véhicule, prend un sac poubelle vide et y engouffre quatre gigots d’agneau surgelés. La police intervient alors. Dans le coffre, elle trouve des paquets d’enveloppes pré-timbrées, six flacons de gel douche, 12 déodorants, 12 morceaux de Comté, 12 bouteilles de shampoing, huit lampes frontales, deux lampes de poche, et deux paquets de serviettes hygiéniques. Dans un sac à main, huit paquets de cigarettes, des barillets de porte tout neufs, le reçu d’un mandat de 1 000 euros à destination de la Chine.

Personne ne maîtrise le droit des étrangers au TGI

Les prévenus sont tous trois demandeurs d’asile, mais deux d’entre eux ont été déboutés de leur demande en première instance, et peut-être en deuxième mais on n’en saura rien : personne ne maîtrise le droit des étrangers au TGI. Ce qu’on appelle le droit des étrangers relève du droit administratif et le TGI n’est pas compétent, le tribunal correctionnel est compétent en matière pénale, alors il se concentre sur les infractions – répétées – de ces trois prévenus.

« Résident » reste un grand mot pour des gens qui passent par le 115

La lecture des vols de mercredi laisse le goût à la fois du trop (les quantités) et du pas assez (relire la liste) pour un observateur extérieur, mais le Tribunal dispose d’informations complémentaires. Les trois résident en région parisienne. « Résident » reste un grand mot pour des gens qui passent par le 115 ou des compatriotes ou des locations exorbitantes (300 euros pour partager une chambre de bonne).

Mais le FNAEG les connaît

Monsieur S., arrivé en 2004, a connu deux incarcérations déjà, pour vols et violences alcoolisées, conduite sans permis. Le FNAEG le connaît 14 fois. Du reste son OQTF (obligation de quitter le territoire français) est assortie de deux ans d’ITF, interdiction du territoire français, à cause de ces condamnations. Madame S. est en France depuis 2009, elle aussi a reçu une OQTF, le FNAEG la signale 15 fois pour des vols à l’étalage. La plus jeune, Madame B., est ici depuis un peu moins de trois ans, elle était infirmière dans son pays, elle dit qu’y retourner est dangereux pour sa vie, elle fut condamnée trois fois en 2014 pour vols en réunion, et le FNAEG la signale dix fois.

Entre eux et nous, le monde, pas moins

Sur Facebook ils sont amis. Ils postent, comme tout le monde le fait, des photos d’eux, pour se montrer, pour se montrer en situation aussi, devant la tour Eiffel ou au parc Astérix. Chacun ses figures : ils ont Gengis Khan, on a Assurancetourix.

Ils postent des photos de leurs familles, aussi, en costumes traditionnels. Ils lisent le cyrillique, trace du protectorat russe qui n’a cessé que récemment. Qui peut prendre la mesure de ce que cela peut signifier pour eux ? Aucun de nous. Entre eux et nous, le monde, pas moins. Et entre eux ici et nous, le monde parallèle de leur communauté, où l’on s’organise pour survivre, où peut-être certains y sont contraints par d’autres, peut-être, on ne sait pas.

Etat de nécessité versus « bande organisée »

Maître Denave et Maître Bordignon vont plaider l’état de nécessité. De fait, de quoi vivre lorsque, débouté de sa demande d’asile, on ne peut plus prétendre à l’allocation temporaire d’attente ? Comment manger ? Comment payer la moitié du loyer de la chambre de bonne que l’on partage ? « Nécessité fait loi », rappelle Maître Denave, et elle souligne qu’il n’y a aucune victime, la totalité des marchandises a été restituée, à l’exception de la viande qui a été détruite (chaîne du froid rompue). Pas de parties civiles, personne n’est lésé. Maître Bordignon insiste sur les produits de base : ni luxe, ni superflu. Le parquet maintient qu’il y a une bande organisée puisqu’il y a un véhicule, des vols répétés pour des quantités qui permettent la revente, on a la trace d’un mandat de 1 000 euros : ça fait beaucoup pour des gens sans ressources.

Le traitement qui leur est appliqué est loin de ce qu’ils ont connu en région parisienne

Batbaatar, Zolzaya et Daria vont regretter d’être venus à Mâcon : le traitement qui leur est appliqué est loin de ce qu’ils connaissent en région parisienne où si des vigiles les stoppent avec six flacons de gel douche, la restitution suffit souvent à les laisser quitter le magasin. La BAC en contrôlant la voiture qui s’emplissait des larcins, le FNAEG qui garde trace de tous les signalements, et les condamnations antérieures auront raison de leur périple.

Ils sont à plus de 8 000 km de chez eux, ils viennent de la terre du ciel bleu dont on dit que les lacs le tutoient, nous ne savons pas ce qui motivait leurs demandes d’asile, nous savons juste qu’ils volaient à flux constant. Ils passeront les six prochains mois en prison, les deux femmes à Dijon, Batbaatar à Varennes. Mandat de dépôt. No way.

— Florence Saint-Arroman