« Mon cœur saigne et saignera jusqu'à ma mort »

Vendredi 12 mai, c'est dernier vendredi de ce procès, et Chantal Beining, la mère de Cyril, a pris la parole. Depuis le début du procès, cette petite femme blonde à qui l'on a installé une chaise, au premier rang, dans l'allée, aux côtés de son avocate, Me Boh-Petit, assiste, digne et élégante, à tous les débats. Sa bonne humeur quotidienne, et la force qui émane d'elle, n'ont cessé d'émouvoir les journalistes et les spectateurs. Ce vendredi 12 mai, elle a pris la parole pour parler de « son Cyril ». Elle a demandé au président à ce que soit diffusée une photo de son fils sur l'écran de télévision qui surplombe la salle d'audience. Elle s'était promis de ne pas pleurer.

« Je vais vous parler de mon Cyril. Il m'appelait Bibiche », débute-t-elle. « Le 28 septembre, il a loupé deux fois le bus pour aller chez sa grand-mère », L'enfant s'était ravisé et était parti faire un tour de vélo. Elle semble se rappeler mot pour mot de ces ultimes échanges, qui semblent, 30 ans plus tard, encore tellement présents qu'elle finit par s'effondrer. Ses mots sont désormais entrecoupés de douloureux sanglots. Dans l'après-midi, Cyril est revenu à la maison pour prendre son goûter. « À tout à l'heure, Bibiche, tu me feras un bon souper ! Je voudrais des pâtes au gratin », lance l'enfant avant de ressortir. Les pâtes au gratin ont bien été enfournées. Mais « elles sont restées dans le frigo » jusqu'à périr, se souvient Mme Beining. Elle raconte ensuite l'inquiétude qui commence à la gagner lorsque, à 18 h, l'enfant n'est pas rentré. Comment, dans la soirée, après lui avoir fait « trois piqûres », on lui a dit : « il est mort le gosse », sans plus de précision.

C'est à l'aube, le lendemain, qu'elle découvre l'horreur lorsque l'on vient lui livrer le journal. « Voilà comment j'ai appris comment mon gamin était mort », lance-t-elle en dépliant la une jaunie du Républicain lorrain daté du 29 septembre 1986. Cyril Beining et Alexandre Beckrich ont été assassinés au pied d'un talus SNCF. Après ce moment, le président, qui envisageait d’enchaîner avec la lecture d'un rapport d'expertise médicale, suspend l'audience.

Lundi 15 mai. Longue et fastidieuse journée, les experts psychiatres et psychologues se succèdent. Entre deux termes médicaux, on sait désormais que Francis Heaulme n'est ni psychotique, ni idiot. Seulement atteint d'un trouble de la personnalité et d'un problème d’addiction à l'alcool. Il agit ivre, mais en pleine conscience. Sont évoqués ses innombrables « hospitalisations refuge » chaque fois qu'il commet un meurtre, sa relation complexe à la sexualité, son intolérance à la frustration, et surtout, le deuil de cette mère qu'il voyait comme « une sainte » et qu'il n'arrive pas à faire. Francis Heaulme décrypté, analysé, mais manifestement pas mis en confiance.

Lorsque vient le moment pour lui de s'expliquer, l'accusé se braque. « Je ne répondrai à aucune question », lance l'homme immense, debout, à la barre. « Je vais quand même vous poser des questions », insiste le président qui se lance dans la lecture des PV dressés lors des auditions de Francis Heaulme depuis le début de sa mise en cause. Francis Heaulme garde le silence. Les bras croisés dans le dos, sa main droite tremble. « Vous ne voulez toujours pas répondre ? », tente une nouvelle fois le président. Silence. Le président poursuit sa lecture. À une énième tentative de le faire parler, il répondra non de la tête. Tout cela pour ça. Quatre semaines de débats, plus de 30 ans d'attente pour des familles ballottées en permanence d'un suspect à un autre, d'un coupable à un autre, d'une hypothèse à une autre.

« Mme Beining, je suis franc. Je n'ai pas touché votre fils, ni le petit Alexandre »

L'avocate de Mme Beining, Me Boh-Petit, prend la parole. Francis Heaulme se retourne. Il n'est plus qu'à 1,50 m tout au plus de ces deux femmes auxquelles il fait face. « Lorsqu'un enquêteur vous a conduit au cimetière de l'Est, vous n'avez pas retrouvé la tombe de votre mère », commence Me Boh-Petit. Le visage de Francis Heaulme change instantanément. Il se détend, se colore. « Mme Beining, elle est un peu comme vous dans cette histoire. Elle aussi, elle va au cimetière. » Le public est comme suspendu. Cette communauté de souffrance entre ces deux êtres que tout sépare va-t-elle conduire l'accusé à parler ? A dire ce qu'il a fait ? Ce qu'il n'a pas fait ? Ce qu'il a vu ? A ce moment précis, elle s'adresse à lui avec des mots simples et justes. A ce moment précis, elle ne s'adresse plus à l'accusé mais à Francis Heaulme. Va-t-il céder et sortir de sa réserve ? « Vous avez dit : "Ma maman est morte le 16 octobre 1984 et depuis, je suis toujours en deuil." Qu'est-ce que cela veut dire ? Que vous avez toujours du chagrin ? ». Francis Heaulme est touché. « Mme Beining, elle est en deuil depuis le 28 septembre 1986, poursuit-elle.

Vous l'avez entendue parler, vendredi, de son gosse ? »

Francis Heaulme fait montre que oui, il l'a entendue parler vendredi de son gosse. « Elle n'a pas fait son deuil, reconnaît-il.

Elle est dans le chagrin, dans la peine. (…) C'est comme vous. Sa vie s'est arrêtée.

Je comprends très bien.

J'ai vu que cela vous touchait.

Oui, cela me touche beaucoup. J'ai beaucoup d'estime pour Mme Beining. Mme Beining, je suis franc. Je n'ai pas touché votre fils, ni le petit Alexandre.

Savez-vous pourquoi Mme Beining est ici ? Pour avoir le vrai coupable. Elle vient ici pour quelque chose. Elle voudrait savoir si c'est Cyril qui est mort le premier. (…) Vous savez des choses, M. Heaulme. » Mme Beining pleure.

« Quand les inspecteurs m'ont posé la question, il y avait de la pression. Ils voulaient me mettre cela sur le dos, se justifie Heaulme soudainement, ne parvenant pas à quitter Mme Beining des yeux. Quand je suis passé à 13 h 30, j'ai vu un groupe d'enfants qui lançaient des pierres. Quand j'ai regardé, y avait plus personne. Je ne sais rien. »

Me Boh-Petit évoque ensuite le troisième homme de l'affaire, Henri Leclaire. Le sexagénaire avait passé des aveux circonstanciés peu de temps après le drame avant de se rétracter et d'être mis en hors de cause. Il à nouveau mêlé à l'affaire lorsque Francis Heaulme le mettra lui-même en cause en 2002. Cité à comparaître comme témoin lors du procès éclair de Francis Heaulme en avril 2014, il avait été mis en examen avant d'être, une fois encore, mis hors de cause à la faveur d'un non-lieu prononcé en sa faveur.

« Pourquoi on ne s’intéresse pas à lui ? demande Francis Heaulme.

– On s'est intéressé à lui, lui répond l'avocate.

– Ah bon ? Et il a fait les assises, s'illumine-t-il, comme s'il venait d'apprendre un croustillant potin au bistrot du coin.

– Non. Aujourd'hui, il fait son malin. Il ment, et il s'en va, tempère Me Boh-Petit.

– Vous voyez ce que cela fait ? Il n'y a plus que vous maintenant. Dans deux jours, le procès est terminé. Dans deux jours, Mme Beining va retourner au cimetière entretenir la tombe de son fils. (…) Vous, vous retournez à Ensisheim. Elle à Montigny.

– Elle voulait juste savoir des choses simples sur son gosse, reprend Mme Boh-Petit. Si ce n'est pas vous, c'est Henri Leclaire ?

J'en sais rien.

Si ce n'est pas vous, c'est forcément quelqu'un d'autre. »

Je vais quand même pas inventer ! commence à s'agacer Francis Heaulme.

– Dites au moins ce que vous avez vu ! » l'implore l'avocate. Et Francis Heaulme de marteler comme chaque jour depuis l'ouverture du procès : « Montigny ce n'est pas moi ! J'ai commis des meurtres, je le reconnais, je paye pour ça, mais deux enfants : non !

Pourquoi vous ne voulez pas dire ? Juste pour qu'elle sache ! tente une dernière fois Me Boh-Petit. Il faut l'aider, lui dire ce que vous savez. 

– Ça s'est passé y a 31 ans.

– Vous vous souvenez de la mort de votre mère. Ce dossier, c'est la mort de son enfant. 30 ans après, c'est permanent pour elle. »

Dialogue de sourds. Francis Heaulme est en boucle.

« Montigny, c'est pas moi.

– Qui est-ce ?

– Je sais pas.

Vous ne voulez pas le dire.

– Si je le savais, je le dirais.

Vous réfléchirez, M. Heaulme. Il reste encore demain et après-demain. » Fin d'un échange intense et rare.

« On souffre et souffrira encore jusqu'à la fin »

Mardi, c'est le père de Cyril, Jean-Claude Beining qui s'est rendu à la barre. L'homme qui se fait discret depuis l'ouverture des débats. C'est la première fois qu'il assiste à l'un des procès concernant son fils. Avant cela, il n'en a pas eu la force. A la barre, celui dont on devine qu'il n'est pas du genre à s'épancher, parle d'une voix aussi audible qu'un souffle. Il dit à quel point « cette plaie ne se refermera jamais ». La paix ? Il ne la trouvera que « lorsqu'[il] fermera les yeux. Je suis perdu. Toutes ces personnes dont on nous a dit qu'elles étaient coupables, souffle-t-il. Je vous demande juste de prendre une bonne décision pour abréger nos souffrances. »

« Je suis Mme Beckrich, la maman d'Alexandre », se présente-t-elle avant de s'excuser : « j'ai le cœur qui saigne, j'ai du mal à parler ». Son mari se tient à ses côtés, il l'épaule d'une main autour du cou. Entre deux spasmes, elle raconte comment, ce 28 septembre 1986, son époux et elle sont partis à la recherche des enfants, comment ils sont tombés sur les gendarmes qui venaient de découvrir les corps. « On sait ce que l'on a fait, on sait ce que l'on a entendu, on sait à qui l'on a parlé. On s'en rappellera toute notre vie jusqu'à ce que l'on ferme les yeux », peine-t-elle à raconter avant de confier son dégoût pour cette justice qui l'a tant déçue. « Toute cette folie, ces procès, ces mensonges, ces aberrations. C'est insupportable. On parle de la justice des hommes, mais il n'y a pas de justice des hommes », lâche-t-elle.

Brisée par le chagrin et les errances judiciaires, cette femme reste, aujourd'hui encore, convaincue de la culpabilité de Patrick Dils, acquitté en 2002. « Nous on sait. Je n'ai pas besoin d'être ici. J'ai mes convictions. Rien ne m'a démontré le contraire. Je n'ai aucune réponse à aucune des questions que je me pose depuis 30 ans. » La moindre parole prononcée semble relever du supplice. Aussi, préfère-t-elle mettre un terme à sa déposition. « Mon cœur saigne et saignera jusqu'à ma mort. Je ne veux pas en dire plus, ça ne sert à rien. On souffre et souffrira encore jusqu'à la fin. Je ne viendrai plus jamais. Ça suffit maintenant », lâche-t-elle, à bout avant de retourner s’asseoir, secouée de sanglots.

« J'ai vu mon fils pour la dernière fois avant de partir au travail. Je ne l'ai plus jamais revu », raconte le père d'Alexandre, Serge Beckrich. Il se souvient des recherches, le dimanche soir, lorsqu'il a pris sa voiture à la nuit tombée, du soulagement ressenti à la vue des vélos des deux enfants au pied du talus, de sa femme appelant « Alexandre ! Alexandre ! » de lui, lui intimant l'ordre de se taire parce qu'il avait entendu un bruit dans les feuillages. « J'ai cru que c'était les gosses qui se cachaient. » Il se souvient ensuite de la présence de gendarmes qui les empêchent de passer. « Mon père a réussi à passer. Il est revenu et nous a dit : "C'est fini". »

Alyson Beckrich a 28 ans. Elle n'a pas connu son frère qui en aurait 39 aujourd'hui, mais s'est constituée partie civile. « Je voulais juste dire que je partage la peine de mes parents. C'est très dur, mais ils ont essayé de me préserver, déclare-t-elle. Mon frère, je ne l'ai pas connu mais c'est tout comme. Je le porte dans mon cœur, ajoute-t-elle timidement avant de confier son désarroi quant à ce qu'elle a pu connaître du traitement du dossier. On ne sait plus sur quel pied danser. Beaucoup de choses ne tournent pas rond. » La jeune fille rejoint ses parents, s'assied entre les deux et leur donne, à chacun, un baiser.

Francis Heaulme a été condamné, mercredi 17 mai, à la réclusion criminelle à perpétuité.

— Sandrine Issartel