« Mme le président, je vous trouve extrêmement partiale ! »

La jeune femme aux cheveux décolorés, engoncée dans un legging noir brillant, retrousse les manches de son ample sweat à capuche. Elle tend au tribunal son avant-bras gauche marqué d’une ecchymose jaune en son creux, puis indique une vieille cicatrice qui lui court de haut en bas sur le front. Ce sont les stigmates des violences dont elle prétend avoir été victime. Un jour d’ITT. C’est pour cela qu’Omar, 34 ans, survêtement gris clair et dentition éparse, comparait devant la 23e chambre correctionnelle parisienne.

Omar et Djamila vivent depuis février 2014 une idylle tempétueuse au milieu de laquelle, il y a six mois, naquit un petit garçon. Omar est violent, dit Djamila. Il lui « tire les cheveux, la frappe sur le corps et le visage, la griffe et lui crache dessus », fait-elle consigner sur procès-verbal lors d’une plainte déposée en mai 2014. La présidente poursuit : « Monsieur est contacté par les services de police en octobre, mais monsieur refuse de se présenter au commissariat, faute d’y être convoqué. On est heureux aujourd’hui, monsieur, de vous avoir sous la main en comparution immédiate. » Le couple se rabiboche, la plainte est retirée. Mais les violences persistent, affirme aujourd’hui Djamila.

Elle le quitte pour de bon. Cette fois elle le jure, c’est bien fini depuis plusieurs semaines. Omar a-t-il sciemment ignoré cette vérité qui le blesse ? La position de Djamila est-elle ambiguë ? Chacun sa version.

Omar bégaie son dépit d’être enfermé encore une fois dans ce box. Il tente de s’expliquer sur les faits du 26 mai 2015 qui lui valent d’être là. « J’étais venu à Paris pour voir ma grand-mère et la voir elle [il réside au Mans, ndlr]. C’est elle qui m’a dit de venir. Une fois sur place elle s’est énervée et m’a jeté un jouet, donc je lui ai attrapé le bras pour me défendre, pour la calmer. »

« Ferme ta gueule ou je vais te frapper ! »

Son récit est confus, sa diction heurtée et la présidente l’interrompt sans cesse pour lui opposer la version de la plaignante. « Madame dit que vous êtes venu sans son accord, que vous avez pris le bébé et que vous avez tenté de partir, mais elle vous l’a repris et vous l’avez violentée. À ce moment, la police est intervenue. » Omar soutient qu’il est venu à l’invitation de Djamila : « Vous avez qu’à regarder les SMS – Quels SMS ? – Les SMS qu’elles m’a envoyés. – Et ils disent quoi ces SMS ? – Je sais pas moi, faut regarder. » Il s’agace, la présidente le rabroue, l’avocat de la défense se tord les mains.

La présidente lit les déclarations faites lors des précédentes plaintes, très à charge contre Omar. « Si tu m’énerves, je te fais avorter, ferme ta gueule ou je vais te frapper ! » Il l’aurait également insulté de « sale bougnoule », la sœur et la mère de Djamila confirment. Elle détaille son casier, accablant : 18 condamnations, de Paris à Lorient, de Bobigny à Douai – « Vous êtes très mobile » – notamment pour des violences conjugales. Lui, irrité : « C’était mon ex, elle était folle, est-ce qu’on peut se concentrer sur le présent ? »

La présidente : « Bien sûr, vous lui avez tordu le bras devant le bébé, vous croyez que c’est intelligent ?

Le bébé n'était même pas là, il dormait dans la chambre et…

Et alors ! Même dans le ventre, le bébé se rend compte des violences, vous croyez que ça n'a aucun impact ? Vous êtes irresponsable, c’est un acte très grave… »

La défense, brusquement : « Mme le président, je vous trouve extrêmement partiale, je suis obligé de vous le dire, il est poursuivi pour les violences du 26 mai, on ne va pas se baser uniquement sur le rapport de Madame. Je voudrais qu’on lise ses SMS, par exemple. »

La présidente, heurtée : « Allez-y, Maître, lisez, lisez ! »

La victime Djamila, l'avocat de la défense, et Omar, le prévenu (illustration : Clarisse Le Chaffotec)

L’avocat débite alors une litanie de plaintes, reproches et insultes : « J’arrive pas à t’appeler, t’es toujours sur répondeur, c’est abusé. J’suis sûr t’es chez une meuf alors que moi j’t’attends. C’est pas bien c’que tu fais, j't’aime, tu m’fais souffrir, tu l’fais exprès, t’es un daleux, tu penses qu’à baiser. J’ai envie d’te niquer ta race, la roue tourne, tu préfère vider tes grosses couilles de merde, réponds. »

Le procureur : « Vous avez des questions, maître, ou c’est une plaidoirie ?

C’est une lecture, mais on pourrait demander à madame ce qu’elle en pense. »

Et tous les regards convergent vers une Djamila pétrifiée.

Silence.

Procureur : « Madame, est-ce que c’est vous qui lui avez demandé de venir ? »

Elle sanglote.

« Oui »

Elle re-sanglote. Son avocat réclame 1 000 euros « au titre des souffrances endurées ».

« Si le tribunal m'écoute ! »

Le procureur se lève pour requérir : « De deux choses l’une, soit on se lance dans des considérations générales sur les violences conjugales, soit on parle du dossier. Le prévenu reconnaît les violences ici reprochées, mais on constate qu’il y a une part d’ambivalence du côté de la partie civile. Il n’y à qu’à voir les SMS qui viennent d’être lus, aux pages 42-43 du dossier. »

Il s’arrête. Insiste : « Mme le président, je vous invite à les relire. » Nouveau temps d’arrêt : « Si le tribunal m’écoute ! » Les trois juges sursautent et s'exécutent.
Le procureur, enfin, regrette que la police n’ait pas interrogé la victime sur la version proposée par le prévenu. Il demande six mois de sursis simple, une obligation de soins et une interdiction pour Omar d’entrer en contact avec la victime, pour mettre fin à une relation qu’il qualifie de « pathologique ».

L’avocat de la défense, remonté, embraye : « C’est proprement aberrant d’être interrogé sur des faits pour lesquels on n’est pas poursuivi. C’est très facile de prendre pour argent comptant les déclarations de la partie civile et de faire de mon client un monstre de violence. On essaie de faire de cette affaire quelque chose d’une extrême gravité, de manière pernicieuse et déloyale. »

Sur le fond : « Les seules insultes établies sont celles de la partie civile, et vu la teneur des SMS, ce n’est pas impossible qu’elle ait eu une réaction violente. La seule trace de violence, que mon client reconnaît, c’est cette petite trace jaune. Due à la torsion du bras. Un jour d’ITT. »

Omar écopera de la peine requise. 200 euros pour Djamila.

— Julien Mucchielli