Mère et mule

José et Ana prennent place côté public. Ils découvrent l’ambiance feutrée de la 14e chambre correctionnelle. Originaires de Barcelone, ils vivent à Paris depuis quelques années. 22 ans, look travaillé, José semble cultiver sa ressemblance avec Lenny Kravitz. Sa cadette de un an, Ana, jolie brune à l’air sombre, joue nerveusement avec son mouchoir. Dans le box, leur mère, Ana-Maria.

Cette maman d’une fratrie de sept, elle aussi mouchoir en main, tente d’accrocher le regard de ses enfants. Ces temps-ci, chaque minute passée auprès d’eux est un luxe. Le 21 décembre prochain, elle fêtera sa première année en détention provisoire. Pour elle, comme pour les trois co-accusés qui l’entourent, l’heure est grave. Après trois jours de procès, le tribunal rend aujourd’hui son verdict. Elle risque trois ans de plus derrière les barreaux. Pour les autres, les peines requises courent de dix-huit mois à quatre ans.

« Elle a inculqué des valeurs à ses enfants »

Dans le langage courant, Ana-Maria est une mule. Pour un faible gain financier, elle transporte quelques kilos de cocaïne d’un pays à l’autre. Les risques de se faire attraper sont élevés. Les sanctions aussi. Afin de réduire le danger, Ana-Maria voyage de Saint-Domingue à Paris avec un de ses enfants en bas-âge. Ce subterfuge déplaît à la cour. Ana-Maria, une mauvaise mère ? Son avocate balaye ces allégations : « Avait-elle le choix ? Non ! Ça lui était imposé » Fringante, elle tient à réhabiliter sa cliente en tant que mère : « Cette femme, qui a commis de grosses erreurs, a malgré tout réussi à inculquer des valeurs à ses enfants. » La prévenue, replète, réajuste son manteau rose, tête baissée.

José et Ana ne maîtrisent pas encore notre langue. Sages, silencieux, ils écoutent sans tout saisir. Seules leurs jambes qui battent le rythme sur le parquet témoignent de l’inquiétude qui les traverse. Attentifs pendant la plaidoirie de l’avocate, ils se regardent d’un sourire réconforté lorsque cette dernière s’emporte. Elle les prend d’ailleurs en exemple : « Malgré son jeune âge, Ana a un travail. Et tous deux s’occupent avec soin du reste de la fratrie. »

« Ma cliente est une fleur de lotus »

Depuis son incarcération, Ana-Maria suit des cours d’informatique, apprends le français. Certes elle doit être condamnée. Même son avocate en convient. Mais elle met en garde son auditoire : « En prononçant une peine trop forte, vous allez anéantir tout ce qu’ont bâti les travailleurs sociaux pendant sa détention. » Pour clore sa plaidoirie en beauté, l’avocate use d’une métaphore. Celle de la fleur de lotus. Qui pousse dans la boue mais dont les pétales blancs rosés restent immaculés. À l’image de sa cliente. « Ana-Maria a été dans les profondeurs marécageuses. Mais permettez-lui de retrouver sa blancheur. » À la cour, elle demande de sanctionner sa cliente d’une peine ferme, équivalente au temps qu’elle a déjà passé en détention. Pour la période restante, du sursis avec mise à l’épreuve : un emploi, une bonne éducation pour ses enfants. La présidente laisse le dernier mot à Ana-Maria. En Espagnol, elle déclare par le biais de son interprète : « Je demande pardon à ma famille. À mes enfants qui sont présents. Je ne veux plus jamais renouveler cette expérience. »

L’avocate remercie la présidente de son attention et se dirige vers José et Ana. Une caresse sur la joue de la jeune fille. Une poignée de main amicale pour le jeune homme. La présidente, âgée, cheveux gris en bataille annonce une suspension d’audience pour délibérer. Tout le monde sort. Ana et José patientent devant l’entrée de la chambre, entouré par quelques proches. Toutes les cinq minutes, l’un ou l’autre s’approche du hublot qui donne sur le prétoire afin de s’assurer que le procès n’a pas repris sans eux. Après une attente interminable, un gendarme les avertit de l’imminence du verdict. À l’attention d’Ana et José, il demande du « calme pendant le verdict ».

Le tribunal condamne les trois co-accusés d’Ana-Maria aux peines requises par le procureur. Ça ne sent pas très bon. Arrive son tour. Elle se lève. Penchée vers la traductrice, elle attend, anxieuse, le jugement. La voix douce, presque amicale de la présidente, tranche avec la gravité de la situation : « Le tribunal vous déclare coupable et vous condamne à quatre ans d’interdiction du territoire français et quatre ans de prison ferme. La Cour ordonne votre maintien en détention. Vous avez dix jour pour faire appel. » Coup de massue. Ni Ana-Maria, ni ses enfants ne semblent réaliser. À voir la mine guerrière de l’avocate, ils feront appel. Mais tout est à refaire.

— Félix Roudaut