Lost In Translation (2/5)

Clément est Français, Kimiko est japonaise. En 2008, ils se sont rencontrés. C'était à Tokyo, Clément faisait ses études. Elle, elle travaillait déjà dans le service commercial d'une grande société internationale. Clément est rentré en France, Kimiko l'a suivie, et ils se sont mariés rapidement. Deux enfants sont nés.

Au milieu de l'année 2016, Kimiko s'est rendue au commissariat pour déposer une main courante. Elle reprochait à son mari de lui avoir fait une clef de bras. Elle ne voulait pas porter plainte, juste signaler que son mari devenait violent.

« En fait, dans un premier temps, vous vouliez que la loi lui soit rappelée », résume le juge de la 24e chambre du tribunal correctionnel, celle qui est dédiée aux violences conjugales. La jeune femme, très calme devant la barre, debout à côté de son compagnon assis, tient un petit appareil entre ses mains. C'est un dictionnaire électronique qui lui permet de traduire du français vers le japonais, mais elle ne l'utilise pas. Depuis un peu moins de dix ans en France, elle parle la langue correctement. Elle acquiesce : « Oui, c'est ça. »

« Et puis, six mois plus tard, vous avez déposé une nouvelle main courante pour vous entretenir avec les policiers sur l'évolution de la situation, et vous avez été à nouveau convoquée quelques semaines plus tard, alors qu'il n'y avait pas de nouveau faits », poursuit le magistrat. « On ne pourra pas dire que la justice ne vous a pas laissé le temps de vous réconcilier. C'est comme si c'était la police qui faisait votre suivi psychologique. J'ai rarement vu une victime être autant entendue dans une procédure alors qu'il n'y a pas de nouveaux faits. »

Les mots n'ont pas été prononcés sur le ton du reproche, c'est un constat. Kimiko le reconnaît, elle a parfaitement compris le fonctionnement de la justice française, son ambition de fonctionner par réponses graduées avant que les drames ne surviennent. À chaque nouvelle violence de son compagnon, elle a répondu par un nouveau signalement, une nouvelle étape, jusqu'à déposer plainte en octobre 2017.

« La logique cartésienne n'est pas universelle »

Ce soir-là, Clément a été plus violent qu'il ne l'avait jamais été. Comme à chaque fois, la dispute a débuté au sujet de l'éducation des enfants. D'après Kimiko, Clément est trop laxiste, trop gentil avec l’aîné. Et puis, il y a eu une histoire d'aspirateur que Kimiko est venue poser violemment sur l'ordinateur portable de Clément. « Ensuite, il m'a fait peur », continue Kimiko. « Il m'a poussé sur le lit et il a mis un oreiller sur mon visage pour m'étouffer. » Le lendemain, la jeune femme était au commissariat, cette fois pour déposer plainte.

Clément se présente à la barre. C'est un jeune homme qui fait moins que ses 34 ans, blond, aux traits fins. « Je reconnais parfaitement les faits et j'ai bien conscience que c'est inacceptable. Je ne suis pas quelqu'un de violent et je suis choqué par le comportement que j'ai eu. Je n'ai pas été élevé comme ça, je tiens à m'excuser auprès de ma femme. » Depuis les faits, la justice lui a interdit d'entrer en contact avec sa femme, jusqu'à l'audience d'aujourd'hui.

Pour autant, le juge essaye de comprendre les raisons de cette violence. Clément met en avant le fossé culturel qui sépare les deux époux : « Elle ne pense pas du tout de la même manière que vous et moi. Si je parle avec vous, nous allons partir d'un point A pour arriver à un point B. Avec ma femme, on part de A, on va vers C, on ne se comprend pas. La logique cartésienne n'est pas universelle et c'est ça qui faisait monter la tension. »

Lors de son audition, le père de Clément, très proche de sa belle fille, abonde dans le même sens : « C'est un couple qui n'arrive pas à communiquer à cause de la différence de culture. » Les médecins de l'unité médico-judiciaire se sont déclarés incompétents pour juger du retentissement de ces violences sur Kimiko, sur le plan psychologique. La distance culturelle ne leur permet pas d'évaluer la manière dont la jeune femme a vécu ces violences.

Avant que son avocate ne prenne la parole, Kimiko est invitée à s'exprimer une dernière fois : « Pour moi, c'était très important que mon mari comprenne l'interdiction de la violence dans le foyer. J'aime mon mari et j'aime ma famille. Donc, j'avais besoin de fixer une barrière. J'ai été soutenue par des associations. La France m'a donné beaucoup de courage et je suis très contente de vivre dans cette société. Je me suis battue pour la justice, pour le bonheur de ma famille. »

Le juge lui demande si elle est prête à reprendre une vie de couple : « Le contrôle judiciaire de votre mari prend fin aujourd'hui, avec cette audience. Il pourra de nouveau entrer en contact avec vous et revenir à la maison. Vous êtes d'accord ? »

La jeune femme se tourne vers son mari : « Avec plaisir. J'espère qu'il a compris. Je ne suis pas quelqu'un de méchant ou de vilain. »

L'avocate de Kimiko résume : « Ma cliente voulait simplement que son mari reconnaisse qu'il allait trop loin ; comme il ne comprenait pas, elle s'est décidée à porter plainte parce qu'il fallait un électrochoc. J'espère que ce sera terminé et qu'ils reprendront une vie de couple normale. »

« C'est un dossier compliqué finalement », commence la magistrate, plus habituée aux couples qui viennent se haïr sous son nez à longueur de journée qu'à ceux qui s'aiment encore. « Même si l'on doit rappeler des choses extrêmement simples : quelles que soient les difficultés qu'on rencontre dans son couple, on ne doit jamais lever la main sur son conjoint. Effectivement, nous étions sur une pente dangereuse. On sait très bien, dans cette salle, que des coups sans gravité, des petites disputes, sont parfois le début de quelque chose de plus grave. » Elle réclame une peine d'avertissement de six mois de sursis. L'avocat de Clément, qui plaide pour une réintégration du foyer dans une ambiance plus sereine, demande un ajournement de peine avec mise à l'épreuve.

Le tribunal, après avoir « réfléchi à cette situation très particulière », décide d'un ajournement de peine avec mise à l'épreuve et poursuite des soins psychologiques déjà entamés, ainsi que 400 euros de dommages et intérêts. Clément et Kimiko, qui étaient venus seuls, chacun de leur côté, repartent main dans la main.

(La suite de cette série consacrée aux violences conjugales est disponible ici : http://www.epris-de-justice.info/je-ne-suis-pas-le-juge-aux-affaires-familiales/ )

— Emmanuel Denise