L'intégrale de M. Kader

Tout le monde veut être riche. Tout le monde veut porter un costume ou un tailleur, travailler dans des bureaux climatisés, toucher des bonus à cinq chiffres et partir en vacances au Cap Ferret.

Enfin, peut-être pas tout le monde, mais dans cette ancienne loge de concierge d’à peine trente mètres carrés, qui sentait l’effort et l’humidité, parmi tous ceux qui se tenaient sagement assis derrière leurs vieilles tables en bois, tout droit sorties d’une école d’avant-guerre, il n’y en avait aucun dont ce n’était pas l’objectif.

Ils courbaient tous la tête sur des feuilles noircies de calculs, mordillant des crayons, triturant des gommes, dégageant un parfum d’effort et d’angoisse. Sur le tableau devant eux, la craie avait dessiné des minuscules arabesques qui se formaient en lignes. Les chiffres, les lettres, les flèches, les symboles avaient progressé comme des petits serpents d’un bout à l’autre du tableau.

Devant lui, courbé sur un bureau à peine plus grand que les tables qui lui faisaient face, il y avait un homme entre deux âges, très mince et très sec, à la peau bistre, un peu grasse, assez beau. Ses longs cheveux noirs étaient si épais qu’ils en étaient bleutés. Quand il y passait la main, ses doigts, couronnés d’ongles salis par la craie, y disparaissaient complètement. De temps à autre, il levait les yeux de la feuille de calcul dans laquelle il était absorbé, parcourait du regard la petite salle et les dos qui l’occupaient et poussait un long soupir.

Toutes les nuques devant lui alors frémissaient, anxieuses et les yeux qui les prolongeaient s’agitaient encore davantage sur les figures qu’ils surplombaient.

Ils avaient toutes et tous besoin de lui. Il avait ce talent de pouvoir les aider à obtenir ce qu’ils voulaient le plus.

L’heure passa sans que le silence ne soit troublé par d’autres bruits que celui des souffles trop longtemps retenus ou le grincement des chaises d’un autre âge, inaptes à soutenir en silence l’attention juvénile qu’on leur imposait. Quand la grande aiguille s’aligna sur le 12, il toussa ostensiblement et toutes les têtes se levèrent. Elles portaient des expressions faussement surprises, aussi attendrissantes qu’agaçantes. Toutes les nuances du questionnement hypocrite s’y trouvaient représentées.

Il mit fin, d’un seul haussement de sourcil, à toute velléité de contester l’arrivée du terme et se leva pour ramasser les copies. Quand il passa à côté de Camille, sa main se posa doucement sur son épaule. La jeune fille frémit presque imperceptiblement, leva les yeux vers lui et lui sourit en lui tendant sa copie. Il lui sourit en retour, d’un sourire bienveillant d’enseignant, qui ne fit pas disparaître un gramme de la tension qui les unissait.

Quand il eut ramassé toutes les copies, il retourna à son bureau, s’assit, fit un vague signe de la main et l’air s’emplit soudain du bruit des chaises déplacées, des vêtements attrapés et des murmures étouffés que produit une salle qui se vide. « Restez un moment, je vous prie », lui dit-il. La jeune fille interrompit les gestes pressés par lesquels elle emplissait son sac et le posa sur le bureau devant elle. Elle le regarda, d’un regard sans expression, et attendit sans plus bouger que les autres élèves aient quitté la salle.

Lui non plus ne bougeait plus. Son visage ne s’anima que lorsqu’ils ne furent plus que tous les deux. Les traits sévères et figés disparurent soudain. Il devint tout sucre et miel, se leva précipitamment et, en trois petits pas, se trouva à la hauteur de la petite table dont elle n’avait pas bougé.

« Camille, c’est une torture, d’attendre, comme ça, pour te parler. »

Il avança la main pour saisir la sienne. Elle ne la retira pas mais ne lui rendit pas la pression qu’il imprima. Son visage se décomposa et son menton se mit à trembler. On aurait dit qu’il allait se mettre à pleurer.

« Ah non, dit soudain Camille. Vous n’allez pas recommencer ?

– Mais c’est de ta faute. Tu ne vois pas comme je souffre, quand tu es indifférente comme ça ?

– Mais c’est vous. Ce n’est pas moi. Je n’y suis pour rien, moi.

– Tu ne peux pas dire ça. Quand tu m’as embrassé, l’autre jour, ce n’était pas que moi.

– Mais je ne vous ai pas embrassé. C’est vous qui m’avez embrassé.

– Mais tu m’as rendu mon baiser. Tu ne peux pas dire ça. Tu ne peux pas dire que ce n’était rien. J’ai senti qu’il y avait quelque chose entre nous.

– Je vous ai embrassé aussi, d’accord, mais ça ne veut rien dire.

– Ça ne voulait rien dire ? Mais tu ne peux pas me dire ça.

– Ça voulait dire quelque chose à ce moment-là. Mais maintenant, je n’ai plus envie. Et puis, vous en avez plein d’autres. Vous n’avez qu’à aller avec une de vos groupies.

– Mais de quoi tu parles ? Tu sais bien qu’il n’y a que toi ! Tu ne peux pas me dire des choses pareilles. Tu sais que je suis désespéré quand tu n’es pas là. Tu sais que je peux faire des conneries si tu me repousses.

– Ah non ! Vous n’allez pas remettre ça. Ca va, hein ? Le chantage au suicide, ce n’est pas sexy du tout.

– Mais je ne fais pas de chantage, pas du tout. C’est vrai. Je ne parviens pas à m’imaginer une vie où on ne serait pas ensemble. Quand j’y pense, j’ai envie de mourir.

– Mais vous dites n’importe quoi. Vous êtes mon prof. On s’est embrassé une fois et encore, c’est parce que vous avez insisté. C’est tout.

– Tu ne peux pas dire ça. Tu sais que ce n’est pas vrai. Il y a plus. Il y a bien plus. »

Soudain, il se pencha en avant dans un mouvement brusque, glissa la main sous sa nuque et tenta de l’attirer à lui pour l’embrasser. Elle résista, paniquée et le repoussa en se levant. La table vacilla sur ses bases mais fut retenue par la chaise qui était devant. Il recula, moins en raison de la force qu’elle avait mis dans son geste que de la surprise qu’il éprouvait et elle resta debout un instant, aussi apeurée que fulminante.

Puis, d’un geste vif et précis, elle saisit son sac par une anse, se le jeta sur l’épaule et, souplement, se faufila entre les tables jusqu’à la sortie.
Il resta là, décomposé, cherchant sa respiration comme un enfant qui cherche à contenir ses larmes. Il n’y parvint pas et de grosses gouttes se mirent à lui couler sur les joues. Il sortit de sa poche un mouchoir crasseux et s’en frotta le visage. Puis il retourna à son bureau, s’assit, sortit son téléphone, tapota sur le clavier et le porta à son oreille. « C’est moi, dit-il après un instant. Viens, je t’en prie. J’ai besoin de toi. » Il raccrocha aussitôt et s’effondra, le visage dans les mains, sur son bureau.

Quand je l’ai rencontré, Monsieur Kader avait encore dans les traits une certaine fierté, la certitude de sa valeur, peut-être même l’expression d’une certaine arrogance.

La lecture du dossier me permettait de le comprendre. Dans son domaine, il était une sorte de gourou, un faiseur de miracles. Il était celui qui pouvait transformer une chèvre en cheval de courses et offrait aux rejetons de la plus grande bourgeoisie parisienne le précieux ticket vers les écoles qu’ils convoitaient.

Même s’il excellait en mathématiques, il ne faisait pas qu’enseigner les intégrales, les statistiques et autres joyeusetés. Il préparait ces jeunes gens aux épreuves qui les attendaient, les formait, les mettait en situation, prenait l’ascendant sur eux pendant un an, avant de les jeter dans l’arène des concours, aussi armés qu’ils pouvaient l’être.

On se battait pour être admis dans le petit bouge, ancienne loge de concierge, dans lequel il enseignait. Ces jeunes gens à peine sortis de l’enfance, conscients de leurs positions sur l’échelle sociale, abandonnaient toute fierté et se soumettaient aux règles qu’il posait lors de leurs premières rencontres, avec le sourire satisfait de celui qui se sait l’unique recours et jouit intensément du pouvoir dont il s’apprête à user.

En dépit de sa garde à vue, durant laquelle il avait peu dormi et n’avait pu se laver, il était combatif et presque présentable. Il n’avait rien fait. Son innocence allait être reconnue et il allait porter plainte contre ses accusatrices. C’est du moins ce qu’il ne cessa de me dire pendant les trente minutes qui précédèrent notre passage devant le juge.

Sa thèse était simple, à défaut d’être originale. Il était victime d’un complot, ourdi par deux de ses accusatrices. Chacune se pensait unique à ses yeux. Elles s’étaient unies pour se venger lorsqu’elles avaient découvert la vérité et elles avaient réussi à entraîner les cinq autres plaignantes derrière elles.
Il voulait bien reconnaître qu’il avait eu des relations sexuelles avec ses étudiantes, dont certaines étaient mineures — il lui était au demeurant difficile de faire autrement — mais il contestait fermement en avoir forcé aucune. Elles étaient toutes consentantes. Toutes, elles l’avaient séduit, utilisé, parce qu’il était leur professeur et qu’elles espéraient qu’il se dévouerait à leur réussite si elles se donnaient à lui. Il était révolté de l’ingratitude dont elles faisaient aujourd’hui preuve à son égard.

Je l’écoutais parler sans intervenir, intéressé par son aplomb et par le côté suicidaire de sa version. Il m’évoquait quelqu’un qui se frapperait violemment la tête avec un marteau pour se débarrasser de sa migraine, avec l’absolue certitude de parvenir un jour à un résultat satisfaisant.

Pressé par le temps, je l’interrompis tout de même et lui posai quelques questions sur le contexte, son activité, la personnalité des plaignantes. Il y répondit de manière distraite, évasive, avec parfois quelques touches de morgue lorsqu’il évoquait les grandes écoles, la difficulté des concours et son absolue supériorité en mathématiques.

Je tentai de l’informer de ce qui allait se passer mais je voyais bien qu’il ne m’écoutait qu’à moitié. Il était pressé de voir la juge. Il semblait convaincu qu’elle seule, plus intelligente, nécessairement, que les policiers auxquels seuls, jusque-là, il avait eu affaire, était en mesure de comprendre les ressorts de cette terrible machination et de le sauver. Mon air dubitatif ne le dissuada pas réellement et il était somme toute assez confiant en entrant dans le bureau.

La juge le fixa un instant et demanda à ce qu’on lui enlève les menottes. Une fois qu’il fut libre, il saisit la chaise devant lui et s’y assit.

« Je ne vous ai pas autorisé à vous asseoir ! » Elle n’avait pas vraiment crié, mais sa voix était si sèche qu’elle avait sonné comme une gifle. Monsieur Kader se releva soudainement, comme si le siège l’avait brûlé.

Je fis la moue. Le procédé était discourtois, mais je ne relevais pas. Je ne tenais pas à ce que cela parte sur de plus mauvaises bases encore. Après un instant, elle fit un petit geste de la main pour nous inviter à nous asseoir et elle commença son interrogatoire de première comparution.

« Yassine Kader, né à Alger, le 12 mars 1962, c’est bien vous ? »

Monsieur Kader approuva et commença bille en tête à vouloir parler. Elle l’interrompit d’un nouveau petit geste de la main et continua de décliner ses éléments d’identité sans lui accorder un seul regard. Quand elle eut fini, elle lui récita la formule sacramentelle selon laquelle elle envisageait de le mettre en examen et lui fit part des trois options dont il disposait.

Contrairement à mes recommandations, il préféra, plutôt que de se taire ou de faire une courte déclaration, répondre aux questions que la juge voudrait bien lui poser. L’interrogatoire à proprement parler commença donc, certainement bien différent de ce que Monsieur Kader avait pensé qu’il serait.

La juge ne lui laissait pas une miette d’espace et lorsque, au détour d’une question fermée suivant une autre qui l’était tout autant, il essayait de développer sa théorie du séducteur victime en butte à une vindicte aussi méchante qu’injustifiée, elle l’interrompait aussitôt avec un petit rictus méprisant qui montrait assez tout le crédit qu’elle lui accordait. Les réponses qu’il faisait semblaient par ailleurs l’affliger, comme s’il se moquait personnellement d’elle. Au bout d’un moment, elle n’y tint plus et prononça pour la première fois la phrase qui allait devenir l’antienne de ce dossier.

« Mais enfin, Monsieur, nous avons compris que vous étiez un grand séducteur, mais enfin, à qui voulez-vous faire croire que ces sept jeunes filles se sont jetées sur vous ? A qui voulez-vous faire croire qu’à votre âge et avec votre physique — enfin, Monsieur, vous n’êtes pas un Adonis ! — ces jeunes filles ont pu s’oublier au point de coucher avec vous ? »

Monsieur Kader se figea comme si elle lui avait craché à la figure. Ses mots l’avaient transformé en statue de sel. Il regardait la juge comme si son monde venait de s’effondrer. Je le vis perdre un millimètre, se racornir insensiblement, comme si son enveloppe corporelle se rétractait.

La juge le fixait. L’écœurement se peignait sur son visage. Elle se tourna vers moi, me regarda, à peine moins dégoutée, et me demanda si j’avais des observations. Je débitai un petit laïus sur les quelques failles que j’avais pu relever dans le dossier. Je le fis sans la moindre conviction. Je n’avais aucun doute sur le fait qu’il allait être mis en examen pour les trois viols aggravés et pour les quatre agressions sexuelles qui lui étaient reprochées. C’est ce qui se produisit et, dans la foulée, elle lui annonça, évidemment, qu’elle allait saisir un juge qui déciderait s’il était opportun de le placer en détention pendant l’instruction.

Sur le papier, il y avait une chance. Monsieur Kader avait un métier, un appartement dont il était propriétaire. Il était un laborieux petit possédant, donc, un bon citoyen. Par ailleurs, la justice ne pouvait feindre d’éprouver la crainte de le voir s’enfuir. Il était en effet en Algérie, en vacances, lorsqu’on l’avait appelé et il en était revenu, toutes affaires cessantes. Qui aurait pu croire qu’il voulait rester là-bas. Certes, il était algérien, mais il vivait à Paris depuis ses quinze ans. Il était aussi à l’aise en Algérie qu’un poisson au Sahara.

Mais justement, Monsieur Kader était algérien. Enfin, algérien, ce n’était pas vraiment le problème. Il était arabe. Il était sans famille, sans gros patrimoine, accusé par des gens bien établis, poursuivi par la fureur de pères courroucés aux solides appuis.

Et puis, il niait. La justice n’aime pas ceux qui se défendent. Elle veut ses sujets courbés. Ceux qui redressent la tête, elle éprouve le désir de les ranger, afin qu’on les voit le moins possible. C’est ce qui se produisit avec Monsieur Kader. Il partit vers Fresnes, une prison à laquelle on accède par l’avenue de la Liberté. L’Etat a toujours excellé dans l’art de se foutre subtilement de la gueule de ses sujets.

La détention provisoire, c’est l’inverse des grandes écoles. Autant il est facile d’y entrer, autant il est difficile d’en sortir. Lorsque vous êtes accusé d’un crime, cela devient extrêmement ardu et encore davantage si celui-ci est de nature sexuelle.

Monsieur Kader se trouva confronté à cette loi. Il moisit en prison pendant quatre longues années avant que ne se tienne son procès.

Il changea. Physiquement et moralement, il changea. Il est difficile de rendre compte de ce que fut cette transformation. La prison bouge les corps et les esprits d’une façon qu’il est difficile de concevoir. Pour certains, cela reste imperceptible, une légère vibration sous l’écorce. Pour d’autres, cela se manifeste comme l’éclosion violente d’une fleur monstrueuse depuis un bourgeon minuscule.
L’évolution de Monsieur Kader fut de la seconde catégorie. Elle advint en plusieurs temps. D’abord, il se plaignit. L’entaille ouverte par la juge dans son amour-propre ne s’était pas encore élargie suffisamment. Il se sentait encore un mis en examen d’une essence différente, un détenu d’une nature particulière, quelqu’un qui méritait des égards. La réalité restait cependant assez sourde à ses protestations. Tant l’autorité que ses codétenus semblaient en effet ne pas apprécier ses revendications. Chacune de ces populations manifestait à sa manière le déplaisir qu’elle avait de le voir et de l’entendre.

La première faisait la sourde oreille à ses demandes et opposait à ses petits cris de souris excédée une inertie absolument indépassable. La seconde, plus épidermique, lui manifestait plus physiquement sa réprobation.

Après quelques semaines, le changement de Monsieur Kader devint apparent. Il perdit du poids. Sa peau prit jour après jour un peu plus l’aspect d’un vieux parchemin. Une sciatique le fit boiter. Ses ongles qu’il ne coupait plus, s’étendirent comme des griffes, jaunes et sales, sur ses doigts. Ses premières coliques apparurent. A chaque visite, il ressemblait davantage à une vielle momie douloureuse qui n’attendait qu’un souffle de vent plus violent pour retourner à la poussière dont elle était issue. En quelques mois, le sémillant enseignant se recroquevilla dans le cocon physique d’un cafard de maison d’arrêt.

Cela n’arrangeait pas nos affaires. Chaque jour qui passait rendait un peu plus illusoire l’idée de convaincre que Monsieur Kader avait un jour été en mesure de séduire qui que ce soit. Les gens n’ont aucune imagination. Ce que l’on est, pour eux, synthétise ce que l’on a toujours été. Rares sont ceux qui font l’effort de se représenter ce que l’on a pu être ; encore moins fréquents sont ceux qui en reviennent avec une vision qui puisse approcher ce qu’avait été la réalité.

Puis vint le deuxième temps de la transformation de Monsieur Kader. Jusque-là, il avait à l’égard de l’institution et de ceux qui la représentaient une attitude tout aussi confiante que respectueuse. À ses yeux, nous étions l’incarnation d’un ordre qui devait le sauver d’un chaos dans lequel il estimait n’avoir aucune part, d’une punition qu’il estimait ne pas mériter.
Cela changea progressivement. Petit à petit, moi y compris, il nous rangea non plus parmi ceux qui pouvaient l’aider mais au nombre de ceux qu’il devait combattre.

On ne saurait le blâmer. Finalement, quand on y songe, la véritable faiblesse d’esprit consiste, pour le détenu, à faire confiance à l’institution. De ce point de vue, Monsieur Kader échappait à la folie. Pour le reste, malheureusement, il y sombrait complètement. Ce fut le troisième temps de son évolution, sans doute le plus douloureux. Je sentis sa chute, ou plutôt la résistance qu’il y opposa. Je le vis s’accrocher à ses petits carnets comme le grimpeur s’agrippe à la plus minuscule aspérité, se retenir à la raison par la grâce des pattes de mouches qu’il alignait en rangs serrés.

Il resta longtemps suspendu. Il faut au moins lui reconnaître ce mérite. Sa raison ne céda pas facilement. Ce ne fut que dans les semaines précédant les assises que je le sentis lâcher prise. Et puis, un jour — c’était moins d’une semaine avant que la session d’assises ne débute — je vis, à peine s’était-il assis devant moi au parloir de la maison d’arrêt, qu’il avait changé.

C’est difficile à définir, la santé mentale. Ça se sent pourtant. Ça ne laisse pas la place au doute. Vous seriez bien en peine de dire pourquoi vous le savez, mais vous le savez. C’est un filtre qui vous isole de l’autre et vous plonge dans un malaise aussi profond qu’il est indéfinissable.

Il n’avait plus son carnet noir à la main. Ses doigts jaunes de nicotine tremblaient un peu plus que d’ordinaire et, sous la pommette, il avait une large ecchymose qui virait au jaune. Un nouvel accessoire — une canne en aluminium, prolongée d’un patin en plastique, le genre de canne qui sied aux pauvres vieux — avait fait son apparition.

Je lui demandai évidemment ce qui s’était passé mais il refusa de répondre et se borna à secouer la tête violemment. Je le regardai attentivement. Il ne restait plus rien du fringuant quadragénaire, professeur de mathématiques, que j’avais rencontré quatre ans auparavant. Il avait cédé la place à un être disgracié, aspiré de l’intérieur, courbé par les coliques, tordu par une sciatique, jauni par l’enfermement, le manque de sommeil et les brimades quotidiennes des codétenus et de certains gardiens.

Il était façonné à l’image du coupable idéal d’une cour d’assises, celui dont personne n’écouterait les protestations d’innocence, auquel nul ne passerait rien, à l’égard de qui on ne ferait preuve d’aucune indulgence, car la faiblesse et l’absence de grâce de l’accusé déchainent la volonté de punir, presque davantage que l’horreur du crime qu’il a commis.

Depuis quelques semaines, il s’acharnait par ailleurs autour de cette idée fixe, selon laquelle les accusations portées à son encontre n’étaient que la résultante d’un complot juif. Il n’était visé qu’en tant que maghrébin, qu’en tant qu’arabe, qu’en tant que musulman, enfin qu’en tant que supposé musulman, puisqu’il n’avait jamais été religieux. Tout cela, tout ce dont il était victime n’était que l’énième avatar de la lutte du riche juif contre le pauvre arabe. C’était ce dont il était maintenant convaincu. C’était ce qu’il voulait me voir plaider. Le sionisme voulait sa peau. Il fallait que le Monde entier sache ce qui lui arrivait.

Monsieur Kader tournait comme une toupie autour de l’idée que ces filles avaient abusé de lui, qu’elles l’avaient utilisé et qu’elles voulaient maintenant le lui faire payer. À chaque fois, il me racontait leurs dîners au restaurant, leurs verres pris dans des hôtels, le temps qu’il avait passé avec chacune d’entre elles. À chaque fois, il m’agrippait le bras et me disait qu’il n’y avait rien eu d’autre que des relations consenties, qu’il n’avait violé personne, agressé personne, qu’il ne pouvait rien se reprocher.
Ce matin-là, il était encore plus égaré que d’ordinaire.

Je lui répétai de nouveau ce que je lui avais déjà répété cent fois : que sa stratégie était un suicide, que personne ne croirait à ses histoires, que, s’il voulait s’en sortir le moins mal possible, il devait absolument faire ce que je lui disais de faire.

Je lui dis aussi que j’entendais ce qu’il me disait, à tout le moins une partie. Je ne mentais pas en disant cela. J’étais convaincu qu’il y avait une part de vrai dans ce qu’il disait. La lecture du dossier m’avait convaincu qu’il n’était pas invraisemblable que certaines de ces jeunes filles lui aient cédé volontairement ou, du moins, qu’il avait pu croire que tel avait été le cas.

Dans certaines circonstances, ce qui est ressenti comme consenti par l’un ne l’est pas par l’autre. L’un pousse ses avances, s’enhardit et force des défenses dont il imagine qu’elles ne demandaient qu’à tomber, quand l’autre, qui se sent contraint d’une manière qu’il ne parvient pas à faire percevoir suffisamment, voit son renoncement, plus ou moins sidéré, considéré comme un abandon volontaire.

Dans certaines autres, aussi, la séduction vient des deux côtés à la fois. L’acte est consenti et les remords ne viennent qu’après, une fois que s’est transformé le regard que l’on portait sur ses actions. Le désir ne croît que dans son milieu d’origine et les fleurs magnifiques qu’alors il portait, pourrissent dans le souvenir que l’on en garde.

Il y aurait eu quelque chose à dire, peut-être, quelque chose à expliquer, sur l’envie, les hommes, les femmes, le désir, l’âge et ses différences, une histoire qui aurait peut-être fait comprendre, un peu. C’était impossible, aujourd’hui. Cela aurait déjà été compliqué du temps de la splendeur de Monsieur Kader. Mais, maintenant, cela revenait à raconter l’histoire d’une fleur qui tomberait amoureuse d’une benne à ordure et le surréalisme n’a jamais bonne écoute dans les prétoires.

Pourtant, il y avait ce week-end à Deauville, avec l’une d’entre elles. Il y avait ces messages adressés par une autre, ces messages tendres et doux, naïfs et sensuels, des messages d’enfants dans des corps de femmes, tous ces témoignages de ce qui, à tout le moins, manifestait que l’on avait pu éprouver à son égard un intérêt.

Il y avait encore cette relation qui avait duré près d’un an, au cours de laquelle son élève s’était présentée comme sa compagne. Il y avait les témoignages indirects de ses voisins et de ses quelques rares amis, qui l’avaient aperçu en compagnie de l’une ou l’autre d’entre elles, qui disaient l’avoir vu dîner, boire avec ces jeunes filles, rire et les embrasser.
Il y avait une histoire à raconter, une histoire de relations inappropriées mais pas imposées, outrageantes, peut-être, moralement répréhensibles, si l’on veut, mais pénalement sanctionnables, certainement pas.

Mais cette histoire, elle aurait supposé que Monsieur Kader fut laissé en liberté dans l’attente de son jugement. Il aurait fallu que les jurés puissent se le représenter tel qu’il était alors, avant ces quatre années de prison qui l’avaient transformé. Elle aurait supposé, pour cheminer dans l’esprit de ceux qui l’auraient entendue, que Monsieur Kader fut en face d’eux ce qu’il était alors dans son petit local poussiéreux, lorsque les signes mystérieux qu’il traçait au tableau lui donnait la grâce d’un poète et l’aura d’un enchanteur.
Malheureusement, en face d’eux, les jurés n’avaient qu’un petit vieillard souffreteux, une vieille momie, pas charmeuse pour un sou, au visage émacié et aux yeux creux, que sa peau cireuse et tirée agrandissait comme ceux d’un hibou.

C’était un spectacle de désolation, une vision de charnier aussi éloignée de l’idée d’une séduction possible qu’un viol l’était de l’attirance, que l’amour l’était du pouvoir.

Il n’y avait, dans ce corps malade, comme supplicié, qui se présentait devant eux, rien qui puisse évoquer l’envie que doivent pourtant susciter ceux qui veulent être crus. Dès lors, il était perdu et l’état dans lequel il se trouvait, les délires dans lesquels il plongeait, allaient encore aggraver sa perte.

Tout se passa comme prévu. En certains cas, souvent les plus désespérés, le judiciaire redevient une science et les conséquences d’une situation prédéterminée peuvent se prédire avec une rigoureuse exactitude.

L’audience fut donc une boucherie. Monsieur Kader était un épouvantail dont seule peut-être sa défense percevait le degré de souffrance que traduisait ses longs silences douloureux, entrecoupés, au choix, d’éruptives et sardoniques indignations ou de longs discours condescendants.

La conviction qu’il s’était forgé d’être la victime d’un complot, oblitérait toutes ses capacités de réflexion. Celles-ci, pourtant immenses, se concentraient sur des détails ridicules autour desquels elles tournaient de façon obsessionnelle. Il ne parvenait à exprimer rien d’autre qu’une rage dont il ne contrôlait l’intensité qu’en la rendant méprisable et risible.

Au troisième jour, son corps le lâcha. D’une façon aussi douloureuse que ridicule, finalement assez en accord avec les circonstances. Monsieur Kader fut victime d’une violente attaque de coliques néphrétiques. Les pires souffrances, il faut croire, ne viennent parfois pas des plus nobles fonctions. Il ne put, au matin, se présenter à son procès. Affolement, agitation, bruissements dans les coursives, la cour d’assises s’agitait dans des proportions très supérieures à la normale. La course de la justice se trouvait arrêtée et cela était évidemment insupportable.

Tous les corps judiciaires se trouvaient unis, aux côtés d’ailleurs de la gendarmerie, dans ce combat contre l’imprévu, contre le grain de sable qui prévenait les débats d’être aussi huilés qu’ils auraient dû l’être. Tous s’interrogeaient mutuellement, chacun guettait les nouvelles de l’hôpital de la prison. Personne ne savait, au début, ce qui avait bien pu se produire. Beaucoup pariaient sur un suicide. Cela arrivait parfois, on le savait bien. D’autres pensaient, plus prosaïquement, à un problème d’escorte, un problème mécanique, un embouteillage, un accident. Ils tissaient les fils d’une petite normalité qui maintenait le calme. Tout cela faisait une espèce de démangeaison, un feu sous la cendre, une attente qui nous consumait sans pour autant vraiment nous brûler.

Et puis, progressivement, les informations nous parvinrent. On sut d’abord qu’il était à l’hôpital, puis que ce n’était pas un suicide, puis l’on nous annonça sa venue. Et, enfin, il vint, sur son lit de souffrance, monté sur roues. Depuis l’hôpital, on l’avait trainé, avec son cathéter et ses sondes. Il avait fallu ce qu’il avait fallu pour libérer la voie à la justice qui devait suivre son cours.

Il était d’un jaune qui rappelait celui d’un poulet du Gers et ses yeux mi-clos défonçaient des paupières veineuses et boursouflées. Il articulait faiblement qu’il avait mal.

Le Président et la Cour s’approchèrent de lui. Chacun dut convenir, à regret, qu’il n’avait pas l’air très bien. Chacun convint également, en coulant un regard lourd de reproches vers Monsieur Kader, que c’était fâcheux, mais que l’audience ne pourrait décidément pas reprendre aujourd’hui. Il fut enfin, toujours d’un commun accord des magistrats, convenu de commettre un médecin expert qui nous dirait que le procès pourrait reprendre demain, enfin, se rattrapa le Président, si le procès pourrait reprendre demain. Monsieur Kader refit en sens inverse le chemin qui l’avait mené, depuis l’hôpital de la prison jusqu’à nous. Le soir, il délirait encore, bouillant comme un sucre sur le feu.

Il ne parlait que d’Héloïse, la jeune fille avec laquelle il avait passé un an. Entre deux grimaces de souffrance, il s’arrêtait, prenait une grande respiration et expirait tour à tour des injures obscènes et des protestations d’amour larmoyantes. Son visage devenait successivement tristement hideux et hideusement triste. C’était gênant et douloureux.

Le lendemain matin, un médecin expert rendit un rapport qui, sous des réserves somme toute légères, autorisait Monsieur Kader à comparaître de nouveau. Monsieur Kader revint donc, toujours monté sur roulettes. Compte tenu de son état, il était souhaitable, selon le médecin, qu’il demeure autant que possible dans une position allongée. L’idéal aurait été qu’il comparaisse sur son moyen de transport hospitalier. L’expression lit de justice aurait alors pris tout son sens.

Malheureusement, on ne put faire entrer le lit de Monsieur Kader dans le box des accusés. On dut donc l’en extraire, dans ses cris et ses gémissements, pour le transporter sur la chaise la plus inclinée que l’on avait pu trouver dans les dépendances. Monsieur Kader s’y tortilla plusieurs heures durant, cherchant en geignant à trouver une position qui n’accroîtrait pas ses douleurs.
A certains moments, le Président ne parvenait pas à contenir l’agacement que les petits bruits de souffrance de Monsieur Kader suscitaient chez lui. Il levait alors les yeux de son dossier et braquait un regard réprobateur vers l’accusé. Celui-ci, concentré sur sa douleur, n’y prêtait aucune attention, nourrissant ainsi encore davantage l’irritation du magistrat.

Elle était partagée par la Cour et les jurés, l’avocat général, les parties civiles, bref par à peu près l’ensemble des personnes présentes. Cela se voyait moins que chez le Président mais ne s’en faisait pas pour autant oublier. Nul ne semblait pardonner à Monsieur Kader de nous imposer le spectacle de son calvaire. Certains, cela se devinait, le détestaient physiquement, auraient voulu pouvoir le battre. Comme ce n’était pas possible, cela nourrissait leur frustration et cela troublait leurs regards.

L’après-midi comparaissait Héloïse, sa maîtresse pendant un an, qui n’avait pas porté plainte et qui avait même déclaré avoir été amoureuse de lui. La défense en attendait beaucoup. Monsieur Kader bien davantage. Au-delà de ce que l’on pourrait exprimer. Elle avait manifestement compté beaucoup pour lui, même s’il n’avait jamais vraiment voulu le reconnaître avant. Depuis qu’il avait été placé en détention, même si elle n’était jamais venue le voir, elle était plus ou moins la seule personne du monde extérieur à avoir gardé des contacts avec lui. Ses douleurs semblaient la lui avoir rendue définitivement indispensable.

Quand la jeune fille entra dans la salle, la paroi latérale du box lui masquait ceux qui s’y trouvaient. Elle ne vit donc Monsieur Kader qu’en arrivant à sa hauteur. Lorsque son regard se posa enfin sur lui, elle eut un mouvement de recul si prononcé qu’elle se cogna contre un banc et grimaça de douleur.

Pendant tout son témoignage, elle ne put s’empêcher de se retourner et de fixer Monsieur Kader avec un air sceptique. Elle semblait ne pas parvenir à comprendre comment un jour elle avait pu avoir quelque chose en commun avec l’homme qui se trouvait là. Ce fut un désastre car, dans cet état d’esprit, si elle ne contesta pas les déclarations qu’elle avait faites devant la police, elle répondit avec sur le visage un tel mélange de dégoût et d’incrédulité que l’impression produite en était presque pire.

Monsieur Kader la fixait d’un regard désespéré. Ce qu’elle disait et la façon dont elle le disait, lui arrachaient le cœur. Il aurait voulu pouvoir se lever, crier, lui parler, mais le moindre mouvement le vrillait dans des douleurs atroces et il s’effondrait, épuisé de souffrance au fond de sa chaise. La jeune fille apprit du Président que Monsieur Kader était accusé d’avoir commis certains des crimes qui lui valaient de comparaître alors qu’il était engagé dans sa relation avec elle. Elle le savait sans doute, ou le soupçonnait, à tout le moins, mais l’information révélée dans ces circonstances la bouleversa. Elle se mit à pleurer doucement, renifla, sortit un mouchoir de son sac, posé sur une chaise à côté d’elle et répondit en sanglotant aux questions que le Président lui posait.

Elle n’avait rien à dire, sinon qu’elle ne comprenait plus ce qu’elle faisait là, qui elle avait été, ce qui s’était passé, le dégoût qu’elle éprouvait. Elle parlait d’une voix monocorde, absente, et chacun de ses mots enfonçait un clou dans le cercueil du vague espoir qui restait de donner une autre image de l’accusé.

Son œuvre fut si parfaite que, lorsqu’elle eut fini de répondre au Président, comme personne n’avait, au fond, plus rien à lui demander, elle se retira. Monsieur Kader la suivit du regard autant qu’il put, puis s’effondra sur sa chaise, les yeux dans le vide, indifférent à tout ce qui l’entourait. Le soir, on l’emmena de nouveau, dans ses cris, vers la prison.

Le matin suivant, il ne revint pas. La même agitation s’empara de nouveau de la cour d’assises, définitivement très en retard sur son programme. Cette fois, cependant, nous n’attendîmes pas si longtemps. Après moins de quinze minutes, un appel de la maison d’arrêt mit un terme aux questions que chacun, de nouveau, commençait à se poser.

Il s’était suicidé dans la nuit.

Le Président et la Cour étaient évidemment contrariés mais cette fois, n’est-ce pas, on ne pouvait rien y faire. Personne ne prononça le mot de lâcheté mais on sentait bien qu’il était dans la plupart des têtes, mêlé à la colère d’avoir perdu tant de temps sans pouvoir rendre de verdict.

Il y avait la rage du chasseur qui voit sa proie s’échapper mais aussi et peut-être, surtout, l’indignation du vertueux qui voit un tricheur gagner. Car enfin, et cela, le Président le formula expressément avant que, tous nous ne nous quittions, Monsieur Kader avait tout de même berné la justice. Il avait trouvé le moyen de rester éternellement innocent.

— Vincent Ollivier