L'« idylle qui a dérapé » de Maxime Gaget

EDIT : Zakia a été condamnée vendredi 25 novembre à deux ans de prison ferme et trois ans de sursis avec mise à l'épreuve.


« Mais pourquoi est-ce que vous n'êtes pas parti ? » La question ne cesse d'être posée par les juges et les avocats de la défense. Difficile de comprendre, en effet, comment un homme de 1 m 84 a pu se laisser torturer pendant des mois par sa compagne, au point de frôler la mort.

Lors de la première audience, un expert avait parlé du syndrome de Stockholm, un phénomène psychologique par lequel une victime, en l’occurrence Maxime Gaget, en arrive à éprouver de l'empathie, voire de l'amour pour son bourreau.

Aujourd'hui, le procès est rejugé. Zakia Medkour a été condamnée en 2015 à trois ans de prison dont 18 mois avec sursis et 200 000 euros d’indemnisation. Le parquet a fait appel, attaché à ses réquisitions : cinq ans d'emprisonnement.

À la barre, Maxime se présente comme un citoyen ordinaire, un homme d'une quarantaine d'année en chemise et jean, que rien ne distinguerait des autres, si ce n'est quelques cicatrices toujours visibles sur son visage, notamment sur ses oreilles, balafrées par quatre opérations.

Il récuse le syndrome de Stockholm pour expliquer le peu de colère qu'il éprouve. Il est simplement passé à autre chose et tente de reconstruire sa vie. Pour lui, l'emprise se déroule en cinq phases : « La première, c'est la séduction, utilisée comme une arme. » En juillet 2007, Maxime a 32 ans. Il est un peu timide. Il rencontre Zakia sur Internet. Quand il la découvre en vrai, il est « un peu déçu » par son physique, mais « curieux sur le plan intellectuel ». Ils passent la nuit ensemble, et rapidement, les projets se mettent en place.

« La deuxième phase, c'est l’acquisition de mes documents par la ruse. » À la fin de l'année 2007, Maxime déménage à Paris, dans le studio que Zakia occupe avec ses deux enfants. Rapidement, elle parvient à prendre le contrôle de sa carte d'identité, de son compte en banque, sous des prétextes divers. Elle le coupe progressivement de sa famille.

« La torture et la barbarie »

« La troisième phase, ce sont les premières violences physiques. » La situation se dégrade brutalement le 31 décembre 2007, quand Zakia, qui boit un litre de vodka par jour, fume beaucoup de cannabis et se gave de médicaments, explose. Un déluge de coup de poings, de pieds et de bâton dont Maxime sort en lambeau. « C'était la première explosion de violence, et je me suis dit que c'était normal, qu'il y a des problèmes dans tous les couples. »

« La quatrième phase, c'est celle de la torture et de la barbarie. » Entre le 31 décembre 2007 et le 2 mars 2009, la situation devient incontrôlable. Maxime est régulièrement frappé, humilié, brûlé. Il n'a pas le droit d'utiliser la salle de bain ou les toilettes, dort par terre ou dans un cagibi, dans le couloir. Elle lui met du sel dans les yeux, lui brise les doigts, lui fait prendre des douches glaciales, fenêtre ouverte.

« Et la cinquième phase, je vous laisse imaginer…

La mort ?, devine la présidente.

C'est ça. »

S'il ne meurt pas, c'est grâce au frère de Zakia qui, alerté par son état physique, contacte ses parents pour qu'ils viennent le délivrer. Au téléphone, il les prévient : « Si vous n'allez pas chercher votre fils, vous allez le retrouver dans une petite boîte. »

Le 2 mars, les parents de Maxime se rendent chez Zakia, accompagnés de la police. Maxime est envoyé à l'hôpital où il subira de nombreuses opérations.

La présidente essaye de comprendre ce qui a pu pousser Maxime à se laisser faire : « Mais pourquoi est-ce que vous êtes resté ? Et pourquoi est-ce que vous n'avez pas riposté, ça aurait été de la légitime défense !

Par principe, je ne porte pas la main sur une femme. Et puis, si je m'étais défendu, et qu'elle avait porté plainte, c'est moi qui serais devenu le bourreau. Comment est-ce que j'aurais pu évoquer une telle chose ? À cette époque, il y avait un énorme tabou dans la société. » La médiatisation de l'histoire de Maxime Gaget, racontée dans un livre, aura au moins contribué à lever ce tabou.

« arithmétique de l'horreur »

Depuis les faits, Zakia Medkour, qui se présente à la barre, a gagné une vingtaine de kilos. Ses cheveux longs sont jetés négligemment par-dessus une veste militaire, elle a la peau marquée par des années d'alcool. Elle trimbale également un asthme et un emphysème qui ne l'aident pas à s'exprimer, quand sa voix n'est pas simplement coupée par les sanglots.

« Je voudrais m'excuser d'avoir fait souffrir cette personne, sa famille et ma propre famille. »

Son « attitude bestiale », elle l'explique par son délabrement physique et psychologique : « Je reconnais que j'étais malade, sous l'emprise de l'alcool et des médicaments. J'étais un déchet. Aujourd'hui, je suis lucide, et je sais ce que j'ai fait. »

Elle reconnaît, comme en première instance, l'essentiel des faits de violence, mais nie avoir essayé de lui soustraire ses documents administratifs.

« Et toute cette violence, elle vient d'où, Madame Medkour, interroge la présidente.

Je ne sais pas, elle vient de loin, de mon enfance. »

Les deux experts qui l'avaient rencontré en 2013 avaient conclu qu'elle ne souffrait d'aucune pathologie, malgré une personnalité « peu harmonieuse », borderline et passive-agressive. Depuis, il a été révélé que Zakia Medkour est en réalité atteinte de troubles bipolaires, des phases d'intense dépression suivies d'euphorie.

Face à cette « arithmétique de l'horreur » l'avocate générale demande les cinq ans requis en première instance. C'est le maximum encouru, mais elle rappelle qu'il n'y a que des circonstances aggravantes dans ce dossier, et que l'alcool n'est pas une excuse. Elle laisse néanmoins au tribunal le choix de décider si un sursis avec mise à l'épreuve serait pertinent.

Deux avocats se relaient pour prendre la défense de Zakia. La première plaide l'existence chaotique et les nombreux soucis familiaux de sa cliente, son enfance difficile, le suicide de son père, la dépression de sa mère.

Le deuxième rappelle que le premier procès s'est déroulé dans une atmosphère de « tintamarre médiatique organisé par l'éditeur de Monsieur Gaget. » Dans cette histoire, il ne veut voir que « deux personnes qui vivaient en marge de la société et qui ont vécu une idylle qui a dérapé ». Il demande aux juges de rester sur la même décision qu'en première instance.

C'était le troisième procès de l'après-midi. Les deux cas précédents concernaient également des violences conjugales : des femmes, frappées par leurs compagnons.

— Emmanuel Denise