L'homme qui avait tué son double

Cet article a originellement été publié sur Vice.


Le jour du meurtre, Philippe avait 43 ans. C'était un pauvre homme, alcoolique et désespéré, qui enchaînait les bouteilles de vodka depuis quelques jours, dans un petit studio parisien prêté par une amie. Comme sa bouteille était vide, il est descendu à l'épicerie pour en chercher une autre. La scène se déroulait le 24 septembre 2013, à Paris, dans le quartier du Marais. Il était aux alentours de 22 h.

Dehors, alors qu'il s'apprêtait à rentrer chez lui, sa bouteille sous le bras, il a croisé la route de Jean-Marie. Là, Philippe a ressenti de « l'empathie » pour l'homme qui passait. « Je me suis reconnu en lui », a-t-il dit.

Jean-Marie était SDF. Comme Philippe, il avait une quarantaine d'années. Comme Philippe, il n'avait presque plus rien dans la vie. Comme Philippe, il était alcoolique. Physiquement, les deux hommes se ressemblaient beaucoup. Ils étaient bruns, de la même taille et du même gabarit.

Alors, plein d'empathie, Philippe lui a adressé quelques mots, et chacun a pu regarder son reflet dans le visage de l'autre. Philippe a proposé à Jean-Marie de « monter dans l'appartement » pour boire quelques verres en écoutant de la musique.

« Il mettait de la musique aussi, mais de son choix. Ça a commencé à m'agacer »

En entrant dans l'appartement, il l'a prévenu : « Par contre, tu ne t'incrustes pas ici. Tu laisses ta valise dans l'entrée. » Dans la valise rouge de Jean-Marie, il y avait, en gros, toute sa vie : quelques vêtements, et c'est à peu près tout.

Vers minuit, la bouteille était déjà bien entamée quand la conversation a dégénéré. Philippe ne se rappelle pas. Il pense que tout est parti d'une divergence au sujet de leurs goûts musicaux. « J'ai mis de la musique : du punk, du rock alternatif. Il mettait de la musique aussi, mais de son choix. Ça a commencé à m'agacer. À partir de là, je n'ai pas de souvenir précis – je suis parti en live. »

La suite, c'est le rapport du médecin légiste : Jean-Marie reçoit 33 coups de couteau, dont un qui lui a transpercé un poumon. Il a le crâne enfoncé par la bouteille de vodka. Son cou est fracturé. « On peut soupçonner une compression à l'aide d'un oreiller, qui aurait mené à son asphyxie », ajoute le médecin légiste. Dans le rapport psychiatrique, Philippe indique : « Je me rends compte qu'il ne bouge plus. Je le vois mort. Je reste prostré par terre dans une mare de sang. Ensuite, je réfléchissais à quoi faire. Je me suis douché et j'ai bu. Je me suis endormi comme une masse sur le canapé. »

Lorsque les policiers pénètrent dans le studio de 27 m² deux jours plus tard, Philippe est toujours là, hébété. Il a bu trois bouteilles de plus. À côté de lui, il y a des sacs-poubelles et une scie à métaux qu'il a achetés chez Leroy Merlin. Il voulait découper le cadavre mais, finalement, il n'a pas eu le courage : « Je me suis dit que c'était absurde. » Du coup, il a simplement recouvert Jean-Marie avec une couette et le corps est resté là, en plein milieu du studio, en train de se décomposer.

Albin, qui a connu Philippe il y a une vingtaine d'années quand ils étaient tous deux étudiants en architecture, raconte qu'il a croisé une amie commune, il y a une semaine. Il lui a dit qu'il allait témoigner au procès de Philippe. Comme elle n'était pas au courant, il lui a raconté l'histoire. Elle a répondu : « Philippe ? Mais c'est impossible, pas lui, il était si gentil ! »

Effectivement, personne ne parvient vraiment à expliquer comment Philippe, qui n'a jamais – ou presque – été violent de sa vie, a pu massacrer une personne qu'il ne connaissait pas deux heures auparavant. Albin est également désemparé, il s'adresse au tribunal : « Peut-être que vous trouverez la vérité. Moi, je ne la connais pas. J'aimerais bien la connaître. »

Élisabeth Cedile, la psychologue qui a expertisé Philippe, confirme : « Honnêtement, c'est un entretien que j'ai terminé avec un grand point d'interrogation. Et Dieu sait si je me suis posé la question longtemps. » Dans ce dossier, dit-elle, elle n'a aucune certitude, seulement des hypothèses : « Ce que je pense, c'est qu'en attaquant cet homme, Philippe s'attaquait lui-même. »

« Pour ma part, je crois que je suis alcoolique depuis mon premier verre »

Une photo prise par les policiers, au moment des faits, en 2013, permet de comparer l'homme que Philippe était et celui qui se trouve aujourd'hui dans le box des accusés, vêtu chaque jour du même pull beige informe. Depuis 2013, Philippe a vieilli de quinze ans. En forme à l'époque, il a perdu au moins une dizaine de kilos. Ses lunettes tiennent autant sur ses oreilles que sur ses pommettes saillantes, au-dessus de ses joues creusées. Ses yeux marron se perdent loin au fond de leurs orbites.

Malgré son visage qui ressemble de plus en plus à un crâne, on imagine facilement qu'il a été bel homme. Avec ses cheveux grisonnants, il pourrait passer pour un médecin de campagne qui s'apprête à faire ses visites quotidiennes. Il parle d'une voix douce et claire, et semble accepter la conséquence de ses actes : « Il faut que justice soit faite pour la famille. Je paierai, quel que soit le prix. »

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Philippe, l'accusé, et son avocat Me Thomas Klotz. (Illustration : Christelle Goth)

Philippe est né au Canada, en 1970. Sa sœur raconte « une enfance chouette comme celles qu'on voit dans les films ». En 1982, la famille déménage en France, patrie du père, pour des raisons professionnelles. « Il n'y a pas eu de neige cette année-là », se souvient Philippe, qui avait 12 ans. Avec son père, sa mère et sa sœur, il évoque des relations « sympathiques, mais distantes ». Les cinq experts, psychologues et psychiatres qui se sont penchés sur sa vie constatent un manque d'affection flagrant entre les membres de la famille.

« Je pense que d'avoir quitté le Canada, ça l'a beaucoup dérangé, raconte sa mère entre deux sanglots, mais je ne m'en suis pas rendu compte à l'époque. » Il s'oriente vers un bac industriel qu'il obtient malgré tout avec mention. Il commence à boire.

Sans qu'il s'en rende compte, son alcoolisme se développe alors qu'il entame des études d'architecture : « On faisait la fête tout le temps. Il faut croire que j'aimais trop boire. » Il ajoute : « C'est un drôle de sujet, l'alcoolisme. On ne sait jamais quand on le devient. Pour ma part, je crois que je suis alcoolique depuis mon premier verre. »

« On ne vous demande pas un récit sur l'alcoolisme, lui répond Mme Audax, la présidente du tribunal. On vous demande un récit de vous-même et, peut-être, du rôle que vous avez fait jouer à l'alcoolisme dans votre vie. Vous saisissez la nuance ? »

À l'école d'architecture, qu'il abandonne au bout de deux ans, Philippe rencontre Carole. Ils entament une relation passionnée qui durera cinq ans. Un soir, en 2001, ils se disputent au sujet de leur fille de quatre mois. Philippe, saoul, frappe Carole. Ils se séparent. C'est le seul épisode violent de sa vie, en dehors du meurtre qu'on lui reproche aujourd'hui.

« Il présentait déjà des signes de dépression, raconte Carole à la barre. Il se mutilait. » Malgré la séparation, ils continuent de se voir pour s'occuper de Zoé, leur petite fille. En janvier 2008, Carole reçoit un coup de téléphone de Philippe : « Il était minuit, 1 h du matin. Il m'a dit : "Viens tout de suite. Elle a sauté par la fenêtre". »

La nouvelle compagne de Philippe, Nathalie, dont il était fou amoureux, s'est jetée du huitième étage, pendant qu'il était dans l'appartement : « Je me sens responsable de ne pas l'avoir écoutée, au moment où elle en avait besoin. » La suite de la vie de Philippe est une succession d'échecs et de tentatives de suicide.

Le jour, il monte des entreprises qui déposent le bilan les unes après les autres ; la nuit, il soigne sa dépression à coups de vodka. Criblé de dettes, il se retrouve brièvement à la rue et vit dans une caravane, dans la forêt de Fontainebleau.

« Il y a une clef à cette affaire : cette clef, c'est le mot "empathie" »

En décembre 2012, Philippe s'installe dans sa voiture, très imbibé. Il coupe l'airbag, décroche sa ceinture et se jette contre un arbre. Il survit. En septembre 2013, il essaie de se pendre, dans le studio qu'une amie lui a prêté, avec le cordon d'un fer à repasser. La corde casse.

Deux semaines plus tard, le 22 septembre, il accompagne sa fille à la gare de Lyon. En rentrant, il est pris d'un sentiment de vide. Il achète une bouteille de vodka, qu'il boit dans la soirée. Quand il se réveille, il en ouvre une deuxième. Il la termine et part à l'épicerie. C'est là qu'il croise Jean-Marie. Il l'invite chez lui, et le tue.

Trois ans plus tard, devant la famille de sa victime, seul dans son box, Philippe essaie de se souvenir, mais rien ne vient : « C'est incohérent au possible. Pour reconstituer ce qui s'est passé, j'ai plus confiance dans la police et dans la science que dans mes propres souvenirs. »

À Me Mathonnet, l'avocat du beau-père de Jean-Marie, qui lui demande d'expliquer la raison de ses gestes, il répond : « Je ne sais pas. Ce n'est pas dans mon habitude de tuer des gens et de les découper. Comment trouver du sens, dans quelque chose qui n'en a pas ? »

Le docteur Frantz Prosper, expert-psychiatre, s'avance à la barre. En France, c'est l'un des plus grands spécialistes des affaires criminelles. Le psychiatre s'impose par un discours d'une clarté et d'une précision rare. De mémoire, il cite chacune des déclarations de Philippe, dans un dossier de plusieurs centaines de pages. « Nous sommes ici face, apparemment, à un acte criminel sans motif. Ce que le vieil expert que je suis peut vous dire, c'est que ce genre de crime n'est pas fréquent. Mais il y a une clef à cette affaire : cette clef, c'est le mot "empathie". »

« L'empathie, explique-t-il, c'est la capacité à se mettre à la place de l'autre. C'est parce qu'il s'est reconnu en lui que Philippe a invité Jean-Marie à boire quelques verres. Mais l'empathie n'exclut pas la violence. Au contraire, dans ce cas précis, l'empathie est le soubassement de la violence. »

Au moment des faits, Jean-Marie dormait dans la rue depuis quelques mois, sur la place des Vosges. Une photo de son mariage en 2010, diffusée sur les écrans du tribunal, permet de découvrir un homme séduisant qui, avec un grand sourire, tient sa petite fille sur ses genoux. Il a la même vie que Philippe.

« Philippe, ce jour-là, a rencontré son alter ego, un autre lui-même. Presque un double. » Il y a, effectivement, dans les parcours de Jean-Marie et de Philippe, de nombreuses similitudes. Les deux hommes sont décrits de la même manière, avec presque exactement les mêmes mots, par les gens de leur entourage : « C'était un type bien, gentil, ambitieux – mais rongé par l'alcool. »

L'enfance de Jean-Marie, placé dans des familles d'accueil, est plus difficile que celle de Philippe. Ils se mettent à boire à peu près au même moment, à la fin de l'adolescence, pour combler une anxiété similaire. Les deux hommes, dynamiques et travailleurs, voient chacun de leurs efforts professionnels être détruits par la boisson. En 2012, au même moment, ils sont tous deux à la rue.

« Il y a, dans un tel sentiment d'altérité, une expérience essentielle : il projette sa propre détresse, sa propre souffrance, explique le psychiatre. Il est probable que, ce soir-là, l'alcool aidant, il a opéré une confusion ; dans sa tête, tout s'est mélangé. »

Pourtant, s'ils se ressemblent, les deux hommes ne sont pas des frères jumeaux. Jean-Marie n'a jamais été violent envers personne. Contrairement à Philippe, qui s'écrasait des cigarettes sur les bras, il n'a jamais fait preuve d'un comportement suicidaire. Et visiblement, ils ne partageaient pas les mêmes goûts musicaux.

« Or, l'inconnu, sur lequel il se projette, a ses goûts, son regard sur le monde. Il est contredit. Il opère alors un déplacement de sa rancœur et de son dépit sur cet homme, son alter ego, et le tue dans un accès de violence quasi-extatique. Il déplace sur ce double ses envies suicidaires. L'action aura été libératrice de tensions accumulées pendant toute sa vie. Il ne lui reste, ensuite, que le vide. »

Le psychiatre conclut : « C'est la rencontre diabolique avec un autre soi-même qui aboutit à cet acte criminel. »

« Les loups ne se mangent pas entre eux, il n'y a que les hommes qui font ça »

Pendant toute la durée des débats, Me Klotz, l'avocat de Philippe, s'est tenu presque muet, assis sur son banc. Quand il se lève pour entamer sa plaidoirie, il prévient les jurés : « La transgression, le crime, la souffrance, c'est l'histoire de quelques secondes. Rien n'est plus humain que ce que vous avez entendu ici. Les loups ne se mangent pas entre eux, il n'y a que les hommes qui font ça. »

Après avoir brossé le portrait d'une vie ratée, l'avocat laisse partir les jurés vers leur décision, en soulignant : « Dans ce type d'affaires exceptionnelles, il n'y a pas de récidive. Ce crime, c'est le crime d'un tout-petit, c'est le crime d'un faible. Je vous demande de le juger comme vous jugeriez un déficient. Soyez humbles, soyez modestes, et rendez la justice. »

Moins de trois heures plus tard, Philippe est condamné à 10 ans de prison, assorti d'une obligation de soin et d'un suivi sociojudiciaire.

Incarcéré à Fresnes depuis 35 mois, il est désormais sobre. Il exerce une fonction d'écrivain public au sein de la prison et voit régulièrement un psychologue.

L'administration et les services de réinsertion font état d'un parcours carcéral exceptionnel.

— Emmanuel Denise