« Les gens ont peur de mourir, monsieur ! »

Chérif est le cinquième prévenu de l’après-midi. Avant lui, il y eut Sayouké, dont le dossier avait été renvoyé il y a un mois pour expertise psychiatrique. « L’expertise n’est pas revenue, il nous faut renvoyer encore une fois », soupire la présidente. Sayouké est resté calme – plus que son avocat qui a ardemment plaidé la remise en liberté de son client.

Chérif souffre aussi de troubles psychiatriques, comme ce Libyen, comme ce Tchèque, comme cet homme chauve à l'élocution pâteuse qui l’ont précédé dans ce box ou à la barre. Tête rasée, veste Adidas, mâchoire en avant et front bombé, il lève sa grande carcasse de jeune adulte un peu mou, un peu hébété, un peu lourdaud, et balbutie trois mots : « Mai 94, Paris, 13e arrondissement. » Son identité, que la présidente achève de décliner. Puis elle entame : « Il vous est reproché d’avoir fait l’apologie d’un acte terroriste. » Ça le trouble vaguement. Il croise les bras, baisse la tête et les yeux.

Dimanche, 17 h 55, Chérif est dans le bus 27 qui traverse le 5e arrondissement de Paris en direction de Saint-Lazare. « Comme tous les jours, je prends le bus pour me promener, aller voir les beaux quartiers. » Il est encore émoustillé par le match Algérie–Tanzanie qu’il vient de voir. Il s'installe au fond du bus, parle tout seul et écoute du raï à fond dans ses écouteurs. La présidente lit la déposition d’un témoin : « Je l’ai entendu dire "En ce moment c’est la merde pour les Français, les Algériens sont plus forts que les Français." » Il est 18 h 01, Chérif s’exalte tout seul dans son coin. Sur procès-verbal, le chauffeur du bus témoigne : « Il parlait fort, il a sorti son drapeau avec l’air fier et provocateur. » 18 h 04 : Chérif exhibe l’étendard, agite un fanion et crie : « Ce qui s’est passé dans le 10e et le 11e, ça va se passer dans le 13e et le 14e. » Le bus pile, les passagers s’enfuient le chauffeur prévient la police. Il est 18 h 05.

« J’étais dans mon délire »

« Pourquoi avez-vous fait ça ? » demande simplement la présidente. Il ne bouge pas, ne réagit pas, l’air penaud, égaré. « Qu’est-ce qu’il vous a pris ? » répète la magistrate. « J’ai dit ça, c’était une façon de parler, c’était pour rigoler, je me suis laissé emporter. Je m’excuse, je ne voulais pas dire ça, je sais que c’est pas bien », débite-t-il avec peine.

La présidente l’aiguille : « Vous savez ce qu’il s’est passé vendredi ? – Oui, le Bataclan, le Stade de France, les bars. – Et que s’y est-il passé ? – Des gens sont morts. – Ils sont morts comment ? – On leur a tiré dessus. – Et vous comprenez que ce que vous avez dit inquiète, fait peur ? » Chérif répète. Il y a peu d’expression dans ses yeux fatigués.

Chérif est un gosse : sa mère explique dans une lettre qu’il a la maturité d’un collégien. La présidente soupèse un épais dossier médical : « On a beaucoup de documents : le patient présente une désorganisation de la pensée et du comportement, une pauvreté majeure du discours, des troubles graves du comportement. » Il est un « adulte handicapé » qui de ce chef touchera bientôt une allocation. Sa mère est dans la salle : « Il n’est pas encore sous tutelle ou curatelle, mais on fait les démarches. » C’est chez elle qu’il vit, avec ses trois frères et sœurs. Il a fait quelques stages dans l’hôtellerie, prétend avoir travaillé épisodiquement. « Mais rien depuis deux ans », souligne Chérif.

L’expertise psychiatrique précise qu'il n’est pas dangereux, que sa pathologie est curable mais que, bien sûr, un suivi psychiatrique est nécessaire. D’ailleurs, il est censé prendre des médicaments. « Mais j’ai arrêté mon traitement il y a cinq semaines, j’avais besoin de ça. »

Il y a dans son téléphone quelques selfies où il fait des doigts d’honneur, grand sourire et bonnet « Algérie » enfoncé sur les yeux. Ça renfrogne la présidente, qui y voit un élément à charge : « Mais pourquoi vous faites des doigts ? – J’étais dans mon délire. – Comme ça ? Mais qu’est-ce qui a du sens pour vous ? », sonde-t-elle.

« On ne peut pas rire de tout »

La procureure entame un réquisitoire appliqué : « Nous sommes dans un contexte qui ne peut être ignoré : les gens ont peur de mourir, monsieur. Des gens ont perdu la vie, les paroles peuvent avoir des conséquences graves. » Elle enterre Pierre Desproges : « On ne peut pas rire de tout, en l’occurrence on ne peut pas rire des souffrances et des peurs, c’est contraire aux principes de la démocratie. » Chérif n’a aucun antécédent judiciaire et compte tenu de ses troubles psychiatriques, de l’altération avérée de son discernement, la procureure requiert trois mois de prison avec sursis.

L’avocate de Chérif a gardé son sac à dos pour plaider et porte des baskets, ce qui donne l’impression qu’elle va s’enfuir : « J’interviens dans un contexte de forte psychose, mais on n’est pas là pour parler du contexte, on est là pour faire du droit. » Elle plaide la relaxe : « Il n’a fait que répéter ce que disent les médias en disant "ce qui s’est passé va se reproduire". Ses propos sont certes équivoques, mais ont été mal interprétés. » Quant aux doigts d’honneur sur son téléphone – non diffusés sur un quelconque support – « ce n’est que la reproduction des signes grossiers souvent affichés par des rappeurs » dont il s'abreuve, ce qui ne traduit aucune malveillance.

C’est enfin fini pour Chérif. Derniers mots : « Je m’excuse pour ce que j’ai fait, je ne recommencerai plus, et… » La chute se perd dans un tremblement de lèvres. Le tribunal part délibérer et condamne Chérif à un mois de prison avec sursis, mise à l’épreuve de trois ans comprenant une obligation de soins psychiatriques, de formation, de travail.

De son côté, Sayouké est libéré.

— Julien Mucchielli