« Les enfants à l'audience, c'est la cerise sur le gâteau »

Il y a la vitre du box, cinq bons mètres pour nous séparer et la lumière blafarde qui n'arrange rien au spectacle. On distingue à peine le regard d'acier de Christophe sous ses deux cocards.

Il a la gueule d'un nuancier. Ses pommettes tirent sur le violet, le bordeaux, en passant par le pourpre. Puis, il a le front salement écorché par endroit. « Il s'est fait défonceeer », raille un journaliste.

L'artiste qui lui a refait le portrait est assis face à lui, dans la salle des comparutions immédiates de la Cité judiciaire de Rennes. Youssef n'a pas une égratignure. Mais qu'on ne s'y trompe pas : c'est bien la victime.

Dans la soirée du 19 octobre, Youssef reçoit plusieurs coups de fil de Muriel, 35 ans, son ex. Elle l'a quitté en juillet pour vivre avec un voisin, Christophe, 43 ans. La mère a embarqué leurs deux enfants.

L'aîné, 8 ans, ne va pas très bien. Après quelques verres de whisky-coca, Muriel décide d'appeler Youssef « pour lui dire que son fils a besoin de lui ». Grosse grosse engueulade. « Venez, on va régler ça. »

« Traiter quelqu'un de "sale négro", c'est marquant non ? »

Le président au prévenu : « Donc il est 22 h, vous partez avec madame – 2,7 g d'alcool dans le sang, déjà condamnée pour conduite en état d'ivresse – en voiture, en laissant les deux enfants seuls dans l'appartement, pour lui expliquer la vie.

Pas la vie, la situation, balance Christophe, ancien cariste, lui-même père de trois enfants. Il nous a ouvert, mais il avait gardé ses clés dans la main. »

Le quadragénaire pointe son front : « Regardez, j'ai des trous partout. Et après, c'est lui la victime… »

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Christophe dans le box. (Illustration : Pierre Budet)

Autre victime de Christophe : Bourahime, le policier chargé de l'escorter jusqu'à l'hôpital après son interpellation au beau milieu de la nuit. « Vous ne vous souvenez pas l'avoir insulté ? Vous dites que vous n'étiez pas ivre, mais on ne le saura jamais puisque vous avez refusé de vous soumettre au test, déplore le président. Ça ne doit pas vous arriver tous les jours d'être dans une voiture de police et de traiter quelqu'un de "sale négro" ? C'est marquant non ? » Le fonctionnaire, absent à l'audience, réclame 200 euros de dommages-intérêts.

Youssef, extra pour un traiteur, demande 2 500 euros « pour les souffrances endurées », dixit son avocat. Il s'est vu prescrire deux jours d'incapacité totale de travail à cause des coups de baguettes de diabolo donnés par son ex au niveau de la clavicule. Il faut aussi changer la tapisserie, complètement tachée avec le sang du nouveau compagnon de la mère de ses enfants, dont il a demandé la garde.

« J'ai pas de mots tellement j'ai honte »

Les deux parents s'évitent soigneusement du regard. Youssef ne tient pas en place. Il multiplie les allers-retours entre la salle des pas perdus et le banc de la partie civile, où il se tient de profil le plus souvent. Muriel triture son mouchoir papier de la main droite. La gauche sur la hanche. « J'ai pas de mots tellement j'ai honte. J'aurais dû rester garder les enfants. »

« Dans ce dossier, tout le monde a les enfants à la bouche… Mais si on regarde froidement les faits, ce sont deux personnes particulièrement alcoolisées qui montent dans leur voiture en plein milieu de la nuit pour aller en découdre avec mon client », résume l'avocat de Youssef, déconcerté.

« Je ne veux pas qu'on dise que dans le box il y a des victimes, même si monsieur a le visage tuméfié, cadre le procureur. Je ne vous demande pas de prison ferme, ce n'est pas le propos pour ces deux-là. »

« Il va bientôt faire nuit, papa. » La petite voix crispe tout le monde dans le prétoire. Les deux gosses sont là, juste devant la porte. Youssef accourt.

L'avocate de Muriel jubile : « Les enfants sont utilisés comme moyen de vengeance d'un côté comme de l'autre. Leur présence à l'audience, c'est la cerise sur le gâteau. »

Le défenseur de Christophe se range du côté de sa consœur pour dénoncer le choix d'une comparution immédiate. « Dans une scène de violences réciproques, il aurait fallu utiliser une autre voie procédurale et éventuellement renvoyer la "victime" en correctionnelle pour que l'on puisse plaider la légitime défense aussi. »

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Youssef, sur le banc des victimes. (Illustration : Pierre Budet)

Muriel est condamnée à six mois de sursis avec mise à l'épreuve et une suspension de permis de cinq mois. Elle doit se soigner, n'a plus le droit d'aller chez Youssef, mais peut encore le contacter, « pour les enfants », contrairement à son compagnon.

Christophe écope de huit mois d'emprisonnement, dont sept avec mise à l'épreuve. Le tribunal décerne un mandat de dépôt, « à cause du risque de représailles ».

Il y a les portes vitrées de la sortie, cinq bons mètres pour nous séparer et la voix enfantine qui arrange bien le spectacle. « On prend le métro, on prend le métro, on prend le métro… On prend le métro ? Papa, s'il fait nuit, le métro, il marche encore ? » On distingue sans peine le regard désolé de Youssef sur ses deux moutards.

— Charlotte Hervot