« Peu importe, il sera condamné comme majeur »

On n’est pas bien sûr que le garçon dans le box s’appelle Abdou, comme il le dit, ni qu’il ait 17 ans, comme il le prétend. Mais ce qui est certain, c’est que cette audience de comparution immédiate a un air de déjà-vu à Rennes.

D’ailleurs, le président l’entame sans ambages :

« Vous vous appelez prétendument Abdou A. ? » Abdou, courbé au-dessus du micro installé trop bas, acquiesce. « Vous dites être né le 13 octobre 1999 et avoir la nationalité algérienne. » Le jeune prévenu confirme par la voix de son interprète.

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Abdou, derrière la vitre du box, et son interprète. (Illustration : Pierre Budet)

La question a son importance, parce qu’Abdou est – ou pas, tout l’enjeu est là – ce qu’on appelle un « MEI » : un mineur étranger isolé. Et que le tribunal correctionnel n’est compétent que pour juger les majeurs.

Le président reprend aussitôt : « Vous indiquez avoir 17 ans depuis peu. Mais d’après une radio de votre poignet effectuée en août, la croissance des os de votre main est terminée. Et après examen de votre taille, de votre poids et de votre dentition, le médecin légiste a indiqué que tous ces éléments l’orientaient vers un état de majorité. Autrement dit, pour le médecin, vous êtes majeur », conclut le juge, assez fier de la démonstration, déjà servie tant de fois comme une évidence à Rennes qu’on en oublierait que les tests osseux sont largement décriés.

« Le tribunal appréciera… »

« Il dit que le médecin peut se tromper, relaie l’interprète, assis d'une fesse sur un banc en bois laqué, accolé à la paroi du box, d'où il ne peut pas écouter puis traduire sans se contorsionner.

– Le tribunal appréciera si le médecin a plus de chances de se tromper ou que vous mentiez à la fin des débats », abrège le magistrat.

En attendant, Abdou, qui présente bien dans sa doudoune noire après plus d’une demi-journée de garde à vue, comparaît comme majeur. On lui reproche deux vols commis dans la nuit du 17 au 18 novembre, dans le centre-ville de Rennes.

Ce jeudi soir, près de la place Sainte-Anne, un homme, Lee, se fait accoster par quatre gars qui en veulent à sa barquette de frites. Les pique-assiettes décampent peu après. Sauf que Lee les suspecte d’être aussi des pique-portefeuilles, puisque le sien vient à manquer depuis leur rencontre.

Lee retrouve le groupe dans les parages, lui somme de lui rendre son bien et attrape un des mecs par le col, pendant que les autres fuient. Assez vite, ils se battent à même le pavé. D’autres arrivent et ordonnent à Lee de lâcher prise sous peine de « se faire éclater ». Lee obéit, « par peur de ce qui pourrait arriver » et raconte son histoire aux policiers.

« Un collé-serré bizarre »

Une rue plus loin, dans la dénommée rue de la Soif, Robin s’est aussi fait détrousser, « après une sorte de collé-serré bizarre », à la fermeture d’un bar. Il signale le vol de son portable aux fonctionnaires de police et indique qu’il retient par le bras celui qui lui semble en être l’auteur. C’est Abdou. La patrouille prend le relais et fait venir l’autre victime, Lee. Ce dernier est formel : « Il faisait partie du quatuor. » Abdou est embarqué, sans que l’on ait retrouvé ni le portefeuille, ni le téléphone. L’audition d’Abdou est très brève. Il dit qu’il est mineur, qu’il n’a « rien fait, qu’on a dû le confondre ».

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Le vice-président du tribunal de Rennes, Nicolas Léger, entouré de ses deux assesseurs. (Illustration : Pierre Budet)

A l’audience, le président aimerait quand même en savoir un peu plus : « Vous allez nous expliquer depuis quand vous êtes à Rennes et ce que vous y faites. »

Abdou, dont les parents – une mère au foyer et un père manœuvre – sont restés en Algérie, dit être là « depuis cinq mois et travailler sur les marchés, avec d’autres Arabes.

– Comment vous êtes arrivé à Rennes ?

– Les contrôleurs l’ont fait descendre ici, traduit l’interprète, donnant tour à tour du « je » et du « il ».

– Et d’où veniez-vous ? enchaîne le président, en tapotant ses notes.

– Bordeaux. Non, Paris.

– Et où alliez-vous ?

– J’ai pris le train au hasard.

– Et comment vous êtes arrivé en France ? »

Abdou dit venir de Maghnia, près de Tlemcen, au nord-ouest de l’Algérie. Il dessine une carte imaginaire dans le vide et raconte qu’il a pris le taxi depuis sa ville jusqu’à la frontière algéro-marocaine, qu’il a franchie, puis a repris le taxi pour rejoindre Melilla, puis Almeria, en Espagne. On n’en saura pas plus.

« Donc, vous arrivez à Rennes par hasard il y a cinq-six mois. Comment vous logez-vous ?

– Avec une association qui s’occupe des mineurs isolés, mais ils m’ont mis à la porte. »

Le président tique. En théorie, tout mineur isolé, étranger ou pas, doit être pris en charge par le département, s'il l'a reconnu comme tel auparavant. Abdou ne fait manifestement pas partie de ceux-là.

« Pourquoi ? insiste le juge, qui n'a pas fini de le cuisiner.

– Parce que je n’avais pas de papiers.

– Admettons que ce que vous disiez soit vrai. Vous vivez comment après ?

– Je dormais dehors ou dans des squats.

– Et qui vous indique les squats en question ?

– Des Arabes.

– Une précision là-dessus ? Vous n’êtes pas le seul que ces gens semblent avoir aidé puisque vous avez été retrouvé cet été avec d’autres, qui se prétendent mineurs et qui semblent avoir l’habitude de prendre les téléphones portables. »

« Vous avez été condamné en votre absence »

Le juge énumère quelques prénoms. « Ça ne vous dit rien ? Vous avez été interpellé en août dans un squat à la suite de dégradations.

– Je n’ai rien cassé, coupe Abdou. C’est un autre.

– Et le nom de cette personne ne vous reviendrait pas à l’instant ?

– Non en fait, répond Abdou, directement en français cette fois.

– Vous avez oublié le rendez-vous que le tribunal vous a fixé il y a deux jours dans le cadre de cette affaire.

– J’étais à Brest, dans un squat, le mois dernier.

– Pourquoi êtes-vous revenu à Rennes ?

– Il n’y a rien à faire à Brest.

– Donc votre séjour à Brest n’a rien à voir avec le fait que vous étiez convoqué devant le tribunal ?

– Ça m’est complètement sorti de la tête. »

Le président le met au parfum à sa manière : « Vous avez été jugé il y a deux jours et condamné en votre absence à deux mois de prison avec sursis pour violation de domicile et dégradations dans le squat. » Abdou ne moufte pas.

« Vous n’avez pas d’attache à Rennes. Vous n’avez pas spécifiquement besoin de rester à Rennes ou dans les environs dans les prochains mois. Vous avez l’intention de quitter le territoire ?

– Je suis prêt à quitter la France s’il le faut.

– Pour aller où ?

– En Allemagne », répond Abdou de façon assez inattendue, avant de s’asseoir pour écouter les réquisitions du procureur.

« On a affaire à un type de délinquance bien connue de la police et de la population rennaise. On reçoit toujours les mêmes signalements, à savoir : quelques personnes de type nord-africain qui rôdent autour de personnes ivres, font semblant de danser et finissent par voler les objets convoités, que l’on retrouve rarement. Toutes les nuits il y a une dizaine de victimes. Je relève par ailleurs que monsieur prétend tantôt être Algérien, tantôt Marocain ou même Tunisien à Nantes. C’est un mensonge permanent sur son identité et sur son âge. Mais peu importe, il sera condamné comme majeur. C'est un message pour toute la communauté », s’époumone le parquetier, avant de requérir six mois de prison ferme, avec mandat de dépôt.

« Il n'est pas là pour payer la facture »

L’avocate de la défense refuse qu’Abdou prenne pour cette communauté et plaide la relaxe. « Il n'est pas là pour payer la facture. Les faits sont commis à une demi-heure d’intervalle. Donc à moins que mon client ait le don d’ubiquité, je vois mal comment il aurait pu se trouver aux deux endroits. Et l’identification de mon client, sur qui rien n’a été retrouvé, a été faite en le présentant en tant que coupable d’un vol à une victime d’un autre vol… »

Sur ce, à 17 h 09, Abdou, mi-désolé mi-désolant, promet que s’il est libéré, il quittera la France. Après une délibération-éclair, à 17 h 13, le tribunal le condamne « en considérant bien évidemment qu'il est majeur » à six mois de prison ferme, avec incarcération immédiate.

— Charlotte Hervot