« Le petit, il était là que parce que son oncle était là »

Pour se rendre à Périgueux, si loin du village corse d'où il a « très peu l'occasion de sortir », Pierre a dû se lancer dans un long et coûteux périple en avion et en train. Mais il ne voulait pas laisser « le petit » seul face à ses juges. Le « petit », comme Pierre le surnomme, c'est Hugo, son neveu périgourdin de 20 ans, qui le dépasse d'une tête à la barre du tribunal correctionnel.

La dernière venue de Pierre en Dordogne remonte à l'été dernier. Au cours de ce séjour, il a entraîné son neveu dans un cambriolage. Un complice sur lequel il se sent une « autorité morale », souligne-t-il devant le président du tribunal. « Le petit, monsieur le juge, il était là que parce que son oncle était là. »

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Pierre, à gauche, côte à côte à la barre avec son neveu, qu'il a entraîné dans un cambriolage. (Illustration : Mathilde Tournier)

Un casse, donc. Par une chaude nuit d'août. Pierre et Hugo se sont fait pincer par une patrouille de la BAC alors qu'ils visitaient une jardinerie. Les policiers ont d'abord repéré, devant le magasin, ce jeune grand et malingre, les mains camouflées par des gants qui détonnent avec la saison. À l'intérieur, ils ont cueilli le Corse avec la scie égoïne qui lui a servi à scier la porte.

L'enseigne, visée par une enquête judiciaire, se trouvait alors sous scellés. « La porte n'était pas verrouillée correctement, croit bon de préciser Pierre au tribunal. Il n'y avait qu'un petit taquet en bois ! C'était tentant ! » Il faut l'imaginer, main sur la hanche, avec sa peau tannée, ses cheveux grisonnants qui filent en bouclettes sur la nuque et cet accent corse taillé à la serpe.

« En Corse, on n'a pas de magasins »

Plus surprenante est la raison avancée par le quinquagénaire pour entraîner son neveu, jusque-là inconnu de la justice, sur la voie de la délinquance. « J'avais l'idée de me faire un placard pour y mettre des plantations... Je sais, monsieur le juge, ça aussi c'est répréhensible, mais enfin, j'avais besoin de lampes. » Pierre a profité d'un séjour chez sa famille dans le Périgord parce qu'« en Corse, monsieur le juge, on n'a pas de magasins. »

Son neveu n'est pas aussi expansif. Le président a d'ailleurs du mal à faire expliquer à ce jeune sans histoire, qui vient de se lancer dans une activité de maraîchage, la raison pour laquelle il a suivi son oncle. « Pour pas le laisser tout seul », finit-il par lâcher, tête baissée.

« Quand les policiers vous ont interpellé, vous aviez un talkie-walkie, poursuit le président. Pourquoi ? » « Pour essayer de capter la fréquence radio de la police », répond Hugo comme un élève pris en faute. « Et ça a marché ? » « Non. » Sourire du magistrat.

« Au bout de 18 ans vous retombez dans vos vices »

Il y en a un qui ne sourit pas, c'est l'avocat du magasin, partie civile. Avec force effets de manches, il pointe la double peine à laquelle le gérant de la jardinerie a été condamné. « À partir du moment où il y a eu les scellés, il n'a cessé d'être victime de vols », déplore-t-il. Il demande donc 500 euros au titre du préjudice moral, bien qu'au final, ce soir d'août, rien n'ait été volé. Le Corse et son neveu paieront pour les autres.

Le représentant du parquet est plus mesuré. Le jeune homme était jusque-là inconnu de la justice, il demande une simple peine de TIG. Et pour Pierre, dont le casier judiciaire est ancien, une peine de trois mois de prison avec sursis. Le président a d'ailleurs tiqué sur le profil de délinquance atypique du Corse. Huit condamnations dans les années 1990 et un casier qui flirte avec le grand banditisme, le quinquagénaire ayant connu la cour d'assises pour vol à main armée. « Curieux qu'au bout de 18 ans, vous retombiez dans vos vices », commente-t-il.

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Le président du tribunal. (Illustration : Mathilde Tournier)

Pierre n'a pas d'avocat. Il est là pour « assumer ». L'avocate d'Hugo, elle, demande « l'indulgence » pour son client. Elle sera entendue, le tribunal prononçant une peine de 70 heures de travaux d'intérêt général pour le jeune homme. Pour son oncle, ce sera les trois mois avec sursis requis. Oncle et neveu devront également verser 200 euros à la jardinerie au titre du préjudice moral. « Le tribunal ne saurait que vous exhorter à tenir votre rôle d'autorité morale, conclut dans un sourire le président à l'attention de Pierre. Mais dans le bon sens du terme. »

— Mathilde Tournier