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Le meurtre du prince de la mode

Mehran Mahmoudi-Zad. À Hanovre en Allemagne, où il vivait, cet Iranien de 63 ans était surnommé « le prince de la mode ». Il faisait la pluie et le beau temps dans sa ville, était connu de tous, fréquentait la Jet Set, comptait Matthias Jabs, le guitariste du groupe Scorpions, parmi ses amis.

Le 4 octobre 2012, son corps a été retrouvé dans un appartement parisien, étranglé, en slip et en chaussettes.

Sur le banc des accusés, on devine un petit homme terne, tout de noir vêtu, qui s'exprime d'une voix monocorde en ourdou, l'une des langues officielles du Pakistan. C'est là-bas qu'il a grandi. Troisième enfant d'une famille de cinq, il a été militaire, berger, maçon, peintre, restaurateur. Il vit en France depuis six ans, sans papiers.

« Je m'appelle Rashid M., mon père s'appelle Khan M. », traduit l'interprète.

Détenu provisoirement pendant 28 mois et 19 jours, il prétend toujours qu'il est innocent. Il risque 30 ans de réclusion criminelle.

Les écrans du tribunal diffusent des photos du cadavre en gros plan. Les images sont difficiles, les six jurés ne détournent pas les yeux.

Les doigts et les ongles sont bleus. Dans le jargon du médecin légiste, c'est une cyanose. C'est ce qui se passe quand quelqu'un meurt asphyxié. L'oxygène, qui circule dans le sang, n'atteint plus les extrémités du corps.

L'hématome sur son front pourrait être dû à un coup ou à une pression, exercée avec un oreiller, par exemple. Il présente également quelques plaies superficielles sur les avant-bras, peu profondes, mais très nettes. Puisqu'il était couché sur le ventre, le sang, sous l'effet de la gravité, a noirci sa poitrine. Son dentier, déboîté, dessine un rictus tordu.

« Je n'exclue pas un jeu sexuel qui aurait mal tourné », dit un enquêteur à la barre.

Les médecins concluent à une mort par asphyxie mécanique, causée par une compression des cervicales, sans pouvoir dire si cette compression a été réalisée à la main ou en maintenant la tête de la victime dans le matelas. Ils ne trouvent aucune empreinte digitale.

« Ce n'est pas une science exacte »

Me de Vallois, l'avocat de la défense, s'accoude aux boiseries du tribunal comme au comptoir d'un café. Il parcourt les conclusions du médecin légiste : « Dans votre rapport, vous indiquez que la victime est décédée plus de 48 heures avant la découverte du corps, pouvez-vous préciser ?

La rigidité cadavérique se rompt au bout de 30 ou 48 heures après la mort. Quand j'ai fait l'autopsie, elle s'était déjà rompue.

Mais est-ce que Mehran Mahmoudi-Zad aurait pu mourir avant ça, 70 ou 80 heures avant la découverte du corps ? Jusqu'à quand peut remonter la mort ?

C'est difficile à dire. Ce n'est pas une science exacte, ça dépend des personnes, de la température, des médicaments ingérés… »

Le 30 septembre 2012, Mehran Mahmoudi-Zad est venu à Paris pour la Fashion Week. Il a loué un studio sur le boulevard de Belleville. Le 1er octobre, entre 20 h 28 et 20 h 49, Rashid M., est venu chez lui. Les policiers le savent grâce à son téléphone qui bornait là-bas. Ils savent également qu'il est parti avant 21 h, et qu'il n'est pas revenu.

Le lendemain, à 10 heures, Mehran Mahmoudi-Zad avait un rendez-vous auquel il ne s'est pas rendu. D'après les enquêteurs, Rashid M. est la dernière personne à l'avoir vu vivant.

L'estimation de l'heure, et même de la date du décès reste très approximative. C'est très gênant : pour que Rashid M. soit coupable, il faut que le crime ait eu lieu le 30 septembre, avant 21 h. Si l'avocat parvient à démontrer que le meurtre est postérieur à cet horaire, son client est innocent.

Il pose ses questions au fonctionnaire de la brigade criminelle qui a mené l'enquête : « Quelle est votre hypothèse ? Est-ce que Mehran Mahmoudi-Zad a été tué avant 20 h 49 ? Est-ce que Rashid M. est revenu un peu plus tard, sans son téléphone portable ? Est-ce qu'une autre personne a tué la victime ?

La première hypothèse, je pense. Avant 20 h 49.

Mais alors, si la victime était morte à 20 h 49, comment se fait-il que son téléphone, toujours localisé dans l'appartement, appelle à 00 h 36 vers le portable de Rashid M., qui se trouvait dans le XVIe arrondissement ?

Je ne sais pas. Peut-être que Rashid M. avait un complice, resté sur les lieux du crime, qui s'est servi du téléphone de la victime pour appeler.

Peut-être que Mehran Mahmoudi-Zad était toujours vivant, tout simplement, et qu'il a essayé de joindre Rashid M. ?

Non, Rashid M. possédait deux numéros de téléphone. À 00 h 36, le numéro composé n'était pas celui que connaissait la victime. »

L'avocat s'étrangle : « Bien sûr que la victime connaissait ce numéro ! C'est sur ce numéro qu'elle l’appelait à chaque fois, depuis le mois de juillet, quand ils se sont rencontrés. » Il fouille nerveusement dans ses notes sans trouver la preuve qu'il cherche, « Elle n'en connaissait pas d'autre ! »

Une interruption d'audience permet de chercher dans le dossier.

« C'est un peu comme la montre qui se brise dans les romans policiers »

Rashid M. et Mehran Mahmoudi-Zad se sont rencontrés en 2012, au mois de juillet.

Dans la rue, le styliste de 63 ans lui faisait des signes aguicheurs avec sa langue, ses doigts. « Au début, je croyais que c'était une femme, il m'a dit qu'il s’appelait Madame Marie. »

Lors de l’enquête, les policiers allemands découvrent la double vie du « prince de la mode ». Il était homosexuel, se travestissait et, d'après l'une de ses amies, payait des prostitués, généralement des jeunes hommes de type indien ou nord-africain pour « se faire battre et violer ». Quand il venait à Paris, il avait une grosse somme d'argent liquide sur lui, 3 000 ou 4 000 euros, qui n'ont pas été retrouvés par les enquêteurs.

Rashid M. : « Quand j'ai eu un rapport sexuel avec lui pour la première fois, j'ai su que ce n'était pas une femme. » Les deux hommes couchent ensemble au mois de juillet, sans que la relation ne soit tarifée. Le 30 septembre, le jour du meurtre, ils se rencontrent à nouveau sur le boulevard Bonne-Nouvelle.

Entre 20 h 28 et 20 h 49, Rashid M. se rend chez Mahmoudi-Zad, ils s'embrassent, puis le Pakistanais boit un verre d'eau, appelle plusieurs fois l'un de ses amis avec le téléphone de la victime et s'en va. C'est tout. Il ne se souvient pas avoir reçu un appel à 00 h 36, il dormait.

Le policier campe sur ses positions, l'avocat également. Mais le dossier ne ment pas : Me de Vallois a raison. Le numéro composé à 00 h 36 était bien celui que la victime connaissait. Et, si c'est elle qui a appelé, elle était toujours vivante à 00 h 36.

D'autant que l'avocat avance une autre hypothèse. Quand les policiers ont fouillé la pièce pour la première fois, une annotation brillait sur le téléviseur : « Enregistrement en cours interrompu. » Une analyse du boîtier dévoile qu'un enregistrement a débuté, le 1er octobre à 10 h 41. Il s'est poursuivi pendant une dizaine d'heures avant de s'arrêter, faute de mémoire disponible.

Sur le sol, on retrouve la télécommande de la télévision, les piles ont été éjectées, comme si elle était tombée. L'enregistrement se serait-il déclenché par accident, pendant une altercation ? Pour l'avocat : « Ce début d'enregistrement, c'est un peu comme la montre qui se brise et indique l'heure du crime dans les romans policiers. » Or, le 1er octobre, à 10 h 41, Rashid M. était en Seine-Saint-Denis, en train de travailler. Plusieurs témoins l'affirment.

Ce qui a mené les policiers sur la piste de Rashid M., c'est qu'il a d'abord dit qu'il ne connaissait pas la victime. C'était un mensonge. Il n'a reconnu s'être rendu dans l'appartement qu'après que les enquêteurs lui eurent présenté la trace de son ADN, retrouvée sur un verre d'eau.

Le souci, c'est que Rashid M. est loin d'être le seul à ne pas être sincère. Dans ce dossier, tout le monde ou presque ment. Toutes les personnes en contact avec la victime ont commencé par nier, généralement pour les mêmes raisons : ne pas avouer des relations homosexuelles, parfois tarifées.

C'est le cas de Mano Z., notamment. Ce jeune homme, qui avait 17 ans au moment des faits, a rencontré la victime au mois de juillet, comme Rashid M. Comme Rashid M., il a eu des relations sexuelles avec la victime. Comme Rashid M., il est venu dans l'appartement de la victime, le 30 septembre, et comme Rashid M., il a laissé son ADN dans la pièce : à l'intérieur d'un préservatif.

Il devait être présent pour témoigner, mais son absence à la barre n'étonne personne, surtout pas l'avocat de la défense. Celui-ci se rabat sur l'enquêteur : « Comment savez-vous que le coupable n'est pas Mano Z. ?

Nous avons vérifié la localisation de son téléphone. À partir de 17 h, il est retourné en Seine-et-Marne, dans le foyer où il habite.

Est-ce qu'il aurait pu revenir plus tard, pour tuer la victime ?

Non, il est resté toute la nuit en Seine-et-Marne.

Et le lendemain matin ?

Je crois qu'il était toujours en Seine-et-Marne, il faudrait vérifier. »

La vérification ne se fera pas. On apprendra, en revanche, qu'il y a quelques mois, Mano Z. a été impliqué dans un autre crime qu'il a reconnu. Au bois de Boulogne, il faisait l’appât pour attirer un homme dans un guet-apens. Avec son complice, il a roué sa victime de coups de couteau.

Menteur également, absent également : Mohammed A. Après avoir nié, il reconnaissait que la veille du crime, le 29 septembre 2012, il avait rencontré Mehran Mahmoudi-Zad alors qu'il se baladait sur le boulevard avec un ami. L'Allemand les avait invités à boire un verre, et rapidement, il leur avait fait des avances. Ils avaient refusé mais – et c'est ce qui étonne la cour – ils avaient accepté de le revoir le lendemain, pour se balader. À 12 h 11, ils avaient appelé plusieurs fois la victime. Comme leur ADN n'a pas été retrouvé dans l'appartement, ils n'ont pas été poursuivis.

« J'ai l'impression d'un grand vide »

L'ADN – « la reine des preuves », ironise l'avocat – c'est ce qui a mené Rashid M. derrière les barreaux pendant plus de deux ans. Son empreinte génétique apparaît sur le bord d'un verre d'eau. Le grand problème, dans ce dossier, c'est qu'il y a des traces ADN bien plus troublantes qui n'ont jamais été identifiées.

Notamment celle que les enquêteurs baptisent X2. Elle apparaît sur le bras de la victime, sur un mégot de cigarette, sur un verre d'eau et sur une petite tache de sang, sur un drap. Elle n'appartient à personne, ni à Rashid M., ni à Mano Z., ni à Mohammed A., ni à aucune des 60 personnes qui ont été testées.

Le policier, à la barre, se montre tout à coup très prudent : « Vous savez, un ADN, ça peut rester très longtemps. Peut-être que ces traces étaient là depuis plusieurs jours. »

L'avocat n'est pas convaincu : « Sur son bras ? Ça voudrait dire qu'il ne s'est pas douché depuis plusieurs jours ?

Pas forcément, l'ADN, ça reste des années.

Ah bon ? Vous voulez dire que, si l'on fait des tests sur mon bras, on va retrouver l'ADN de toutes les personnes qui m'ont touché depuis plusieurs années ?

Peut-être. »

Me de Vallois reste sans voix.

Peu importe. À mesure que le procès avance, les incohérences du dossier sautent aux yeux de tous, même de l'avocat général. Il interroge très timidement Rashid M. : « Je note que vous avez harmonisé vos déclarations au fur et à mesure que l'enquête progressait et qu'on vous présentait des éléments.

Oui, c'est vrai, parce que j'avais peur.

Peut-être qu'il aurait été plus simple de dire la vérité ?

Oui, c'est vrai. »

L'avant-dernier jour d'audience se termine sans que le moindre élément démontrant la culpabilité de Rashid M. n'ait été avancé.

M. Demory, l'avocat général, commence ses réquisitions le lendemain matin. Il promet d'être bref : « Au terme des débats, il faut prendre position. Il m’apparaît que… » Il marque une longue pause. « Il m'est difficile d'envisager d'autre voie que celle de l’acquittement. »

Ce n'est pas un coup de théâtre, mais tout de même, un avocat général qui demande l'acquittement, c'est rare : « C'est la première fois de ma carrière. » Sa conscience, « en tant qu'homme et en tant que magistrat », l'empêche de requérir la culpabilité.

Derrière lui, l'avocat de la défense n'a plus qu'à laisser la justice suivre son cours : « Je ne sais pas s'il faut que je sois ému ou en colère, parce que c'est la première fois, en trois ans, que j'entends un raisonnement sensé de l'institution judiciaire. »

Il rappelle que Rashid M. vient de passer 28 mois et 19 jours en détention : « Comment a-t-on pu perdre tant de temps dans l'instruction, pour arriver à un tel résultat ? J'ai l'impression d'un grand vide. »

Certes, on ne peut pas reprocher à la police de ne pas avoir mené des investigations sur les traces ADN ; plus de 60 personnes ont été testées. Le problème, c'est qu'il s'agit, dans l'immense majorité, des proches de Rashid M., parce qu'on était persuadé qu'il était coupable, et qu'on lui cherchait un complice. Finalement, on ne connaît même pas la date du décès.

Avant le délibéré, Rashid M. est invité à se prononcer une dernière fois devant les jurés. Pendant les trois jours d'audience, il était si discret qu'il s'est presque fait oublier : « J'ai menti parce que j'ai eu tellement peur. Je n'ai rien fait. Je suis venu ici pour travailler et avoir une meilleure vie. »

Avant la suspension d'audience, le président demande aux parties de ne pas s'éloigner. Il prévoit que les débats ne seront pas long.

Quand les jurés reviennent, 30 minutes plus tard, ils déclarent l'accusé non-coupable. Rashid M., fidèle à son attitude tout au long du procès, ne manifeste aucune émotion.

Le Pakistanais sans papiers est libre. Il pourra reprendre ses démarches pour obtenir le droit d'asile.

Le dossier sur le meurtre de Mehran Mahmoudi-Zad est clos. À moins qu'une correspondance n'apparaisse à l'occasion d'un test ADN dans un autre dossier, il ne sera pas rouvert.

— Emmanuel Denise