Le Madoff de la Cornouaille

Cet article a initialement été publié dans le n°57 du magazine Society.


La suspension d’audience se fait attendre ce jeudi 16 mars au tribunal de grande instance de Rennes. Le procès a commencé une semaine plus tôt et s'achèvera dans dix jours. Au fil du temps, une forme de routine s’est installée. Mais l’émotion peut ressurgir à tout instant. Jean-Jacques Defaix, costume-cravate gris bien ajusté, se dirige vers la machine à café. Annie, 64 ans, polaire rose fluo sur le dos, l’interpelle. « J’ai tout perdu à cause de vous! » Les 17 000 euros qu’elle avait mis de côté pour améliorer sa retraite se sont envolés. Il répond froidement : « Moi non plus, je n’ai plus d’argent ! »

Jean-Jacques Defaix, 69 ans, est jugé pour escroquerie, blanchiment et participation à une association de malfaiteurs. Quatorze complices présumés, des conseillers en investissement financier, des experts-comptables, des hommes d’affaires et son ancienne avocate, comparaissent aux côtés de celui que l’on a surnommé « le Madoff breton ». Ce qu’on leur reproche : avoir fait perdre beaucoup d’argent à des professionnels et des particuliers en mettant en place un mécanisme en forme de chaîne de Ponzi. Soit un montage financier frauduleux dans lequel les intérêts des clients sont rémunérés avec l’argent des entrants. Au total, 34 millions d’euros se sont envolés.

De l’argent collecté un peu partout en France. Mais surtout dans le Finistère, où habite Jean-Jacques Defaix. Annie fait partie des 1 500 victimes estimées du système Defaix. Plus de 700 se sont portées
partie civile au procès devant la Juridiction interrégionale spécialisée (JIRS), à Rennes. Elle sait déjà qu’elle ne pourra pas y assister en entier. Venue de Brest en covoiturage, elle fera les 250 bornes du retour en train Ouigo. « L’argent placé, c’est tout ce qu’il me restait. Quand ma voiture m’a lâchée, je n’ai pas pu en racheter. »

« Oui, plaie d’argent peut être mortelle »

Aux côtés d’Annie, ils ne sont pas nombreux. Thierry Charpentier, rédacteur en chef du quotidien Le Télégramme à Quimper, qui a connu Defaix au temps de sa splendeur, n’est pas étonné. « C’était beaucoup de modestes retraités de Cornouaille. Nombreux sont morts de chagrin et de honte. » « Oui, plaie d’argent peut être mortelle », plaide Me Hélène Feron-Poloni, engagée dans la défense des épargnants avec son associé, Me Lecoq-Vallon. A eux deux, ils représentent 182 plaignants. Me Bertrand Weil en défend 60. « Mes clients sont des familles dévastées par la perte, mais aussi par les nuits blanches, les obsessions… » « On ne pense qu’à ça », confirme un couple d’agriculteurs, cramponné à la barre. Eux ont perdu 155 000 euros. « On voulait aider notre fils et finalement, on n’a pas pu. »

Au départ, l’idée de Jean-Jacques Defaix frisait pourtant le génie : un placement 100 % sécurisé, avec fonds de mutualisation et assurance. En prime, une promesse d’abattement fiscal ou d’un rendement garanti de 6 % par an, selon le produit choisi. Cerise sur le gâteau : l’engagement de sauver l’emploi local. L’argent, vantaient les notices commerciales, devait en effet servir à aider des petites entreprises françaises. A charge pour ces dernières de rembourser en cotisant bon an mal an pour un fonds de réserve et un fonds de mutualisation. Trop beau pour être vrai ? « Je veux bien qu’on dise que je suis idiote d’y avoir cru. Mais on est quand même 1 500 idiots », se défend Annie.

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Jean-Jacques Defaix. (Illustration : Pierre Budet)

Comment cela a-t-il pu arriver, alors ? Peut-être parce que Jean-Jacques Defaix avait tout du chevalier blanc pour les petits épargnants. Technicien en aéronautique à la retraite, il avait lui aussi connu des déboires avec les banques. C’était dans les années 90, après s’être lancé dans un élevage de volailles. « Le conseil régional nous a privés de subventions. Dans la foulée, on n’a plus eu de crédits. »

Cette déconvenue l’avait motivé à fonder l’Association d’aide contre les abus bancaires (AACAB), en 2002. Vite, son nom s’était mis à circuler dans « le petit monde de la défense des épargnants », narre Me Feron-Poloni. Jean-Jacques Defaix, devenu entre-temps auteur d’un guide des placements financiers, avait fini par apparaître comme une sommité. « On l’avait vu à la télé », diront certains plaignants. Jean-Jacques Defaix a bel et bien été invité au JT de France 2.

Pour monter son affaire de placements, Defaix s’entoure de « sachants », plus ou moins compétents. Pour aspirer les souscriptions, ils imaginent un système de coopératives. Les premières structures voient le jour à l’été 2007. En tout, quarante coopératives de croissance et de petites entreprises émergeront. En Bretagne, mais aussi à Épinal ou sur l’île de la Réunion. Et près de 3 000 souscripteurs se laisseront tenter par cet homme qui promettait, alors que débutait la crise des subprimes aux États-Unis, des placements « loin des multinationales et des marchés boursiers ».

« Quand on fait des réunions Tupperware, on commence par appeler ses amis... »

Ils versent parfois les économies de toute une vie. Et Jean-Jacques Defaix ? Il ne sort pas un kopeck. « J’avais pas d’argent », lâche-t-il pour se justifier. A l’automne 2008, l’entrepreneur recrute des Conseillers en investissement financier (CIF). Leur mission : vendre le placement, en se gardant une commission d’au moins 3 % au passage. « Quand on fait des réunions Tupperware, on commence par appeler ses amis. Eux, ils ont fait pareil », note Annie.

En juin 2009, dix millions d’euros garnissent déjà les caisses des coopératives. « Un démarrage tranquille », pour Jean-Jacques Defaix. « C’est ça que vous appelez tranquille ? » s’égosille François Lavallière. L’intéressé minimise piteusement : « C’est vrai qu’il y a eu un phénomène d’emballement. » « M. Defaix était submergé par le succès des coopératives, il était dans une exaltation permanente », remet une ancienne salariée.

Donc, l’argent rentre. Mais pas assez au regard de tout ce qui est englouti dans les placements hasardeux de Defaix. Vu l’état des comptes, l’activité aurait même dû s’arrêter. Le président démontre le carambouillage, « des coopératives créées pour les besoins de la cause, des manipulations comptables opérées pour présenter un bilan positif en 2010.» Une ancienne salariée témoigne : « J’avais avisé M. Defaix que cette opération n’était pas possible, il a quand même insisté pour que je la fasse. »

« Déconfiture »

On est en novembre 2009, un an avant le coup d’arrêt de l’affaire. Plusieurs de ses collègues commencent à douter du système. Une ex-salariée : « Lorsque je posais une question, je n’avais pas de réponse, ou alors une réponse à laquelle je ne comprenais rien. » Un autre livre une prémonition à Jean-Jacques Defaix : « Vous allez vous retrouver devant un tribunal pour une escroquerie en bande organisée. » Un troisième se fend d’un courrier avant de démissionner : « Les documentations sont mensongères. Le modèle n’est ni abouti ni éprouvé. Je ne veux pas que mon nom soit associé à cette déconfiture. »

A ce moment-là, la situation est d’autant plus compliquée que Jean-Jacques Defaix a quitté la France. Pas vraiment habitué à déléguer, il donne ses instructions téléphoniques depuis la Chine, où il vit depuis octobre 2009. Que fait le Breton là-bas ? En juin 2008, lors de son premier voyage, lui-même « n’en sait rien ». Mais en septembre, il sait. Il invite des chefs d’entreprise français. Le tout, hôtel cinq étoiles compris, aux frais des coopératives. Et donc des épargnants. Car Defaix a un plan. Il s’agirait d’aider des PME françaises à établir « des relations commerciales avec des entreprises chinoises. »

En filigrane, se dessine la possibilité pour lui de construire un vieux rêve : un complexe touristique de luxe, qui s’appellera le « Village de France ». Ce sera à Taining, dans une région à même de devenir le « Saint-Tropez de la côte sud chinoise. » Durant le procès, le président Lavallière fait défiler les photos de ce qui devait être « la vitrine du savoir-faire français ». « S’il avait existé, effectivement, ç’eut été un endroit agréable… »

« Des ardoises, des volets bleus et des hortensias »

Au milieu des montagnes, une centaine de chalets en bois donnent sur le Lac d’or, un site classé au patrimoine de l’Unesco. Trois régions de France seront représentées. Dont la Bretagne, par des chalets avec « des ardoises, des volets bleus et des hortensias ». A terme, le Village doit également accueillir « des restaurants, des boutiques, une guinguette, une école de parapente, une cave à vin de 120 m2… », liste le président, devant un panel de victimes éberluées. On parle aussi d’une église, pour le folklore.

Le chef du village table sur 4 000 à 5 000 touristes par jour. Le chantier est colossal. Deux cents ouvriers chinois s’acharnent à donner corps au rêve de Jean-Jacques Defaix. Comme en témoignera sa femme lors de sa garde à vue, quelques mois après : « Il y avait tout investi. Je veux dire par là qu’il l’avait monté au prix de sa sueur ». Sa sueur peut-être, mais surtout celle des épargnants, loin d’imaginer ce que l’enquête a démontré : plus de 6,3 millions d’euros « investis sauvagement en Chine », selon le juge instructeur.

« Pompe à fric »

« Et à aucun moment on dit à des personnes, à l’autre bout de la France parfois, que leur argent va aller en Chine, accable le président. Où sont les mentions des investissements ? » Annie est formelle : « Si on m’avait parlé de la Chine, jamais je n’aurais mis mes sous. » Jean-Jacques Defaix ne voit pas le problème. D’une, « c’est pas [lui] qui [a] écrit la documentation ». De deux, comme il l’a dit lors de son audition par la police, « ce projet répond bien aux objectifs assignés aux coopératives et doit permettre de générer un volume financier conséquent ». Dans un mail, il se montrait plus cash : « Village de France est une pompe à fric… »

Mi-novembre 2010, les chalets sont bien là. L’école de parapente aussi. Une inauguration en grande pompe est même organisée. Jean-Jacques Defaix fait venir de nombreux invités, dont un orchestre traditionnel breton. Le reporter du Télégramme fait partie de l’équipée. « C’était bizarre, il y avait de hauts dignitaires chinois, mais aucun officiel français. Je voyais bien qu’il y avait un truc qui ne collait pas, mais de là m’attendre à ce que la PJ le tope à son retour en France… » C’est pourtant ce qui est arrivé.

« Même les mensonges, ça n’a jamais été pour prendre quelque chose »

Pendant que Defaix vit la grande vie en Chine, Tracfin, la cellule du ministère des Finances en lutte contre le blanchiment d’argent, est déjà alertée. Le Crédit Mutuel de Bretagne, qui héberge les comptes des 40 coopératives de Defaix, bloque les fonds. A peine met-il le pied à l’aéroport de Brest qu’il est arrêté, puis mis en examen. Depuis, l’affaire, hors norme, a régulièrement alimenté la chronique. Notamment lors d’une affaire d’exhibition sexuelle d’un ex-conseiller de Defaix, interpellé ivre et pantalon sur les chaussettes. Ou lorsqu’un courrier anonyme est arrivé à la PJ de Brest. Un corbeau y dénonçait « la poursuite par Jean-Jacques Defaix de ses activités en Chine ».

Bien qu’à l’inverse de Madoff, Defaix prétende ne s’être jamais enrichi – « Même les mensonges, ça n’a jamais été pour prendre quelque chose » –, le procureur, Arnaud Marie, a requis sept ans de prison, avec incarcération immédiate. Le 15 mai, après plus d'un mois de délibéré, le tribunal de Rennes a tranché : cinq ans de prison avec mandat de dépôt. Après avoir été placé quinze mois en détention provisoire, puis libéré sous contrôle judiciaire, Jean-Jacques Defaix est donc retourné en prison. Des conseillers financiers et des membres du conseil d'administration de l'AACAB, dissoute, ont aussi écopé de peines comprenant de la prison ferme. Cinq prévenus, dont l'ancienne avocate de Defaix, ont été relaxés. Quant à l’argent, sur les 34 millions investis, il n’en resterait aujourd’hui que huit, placés sous séquestre. Les victimes ne se font pas d’illusion. « L’argent, on sait pas si on va en récupérer, regrette Annie. Mais un jugement, ça répare un peu. »


L'épouse de Jean-Jacques Defaix, qui n'avait pas comparu en mai pour des raisons de santé, a été jugée le 6 septembre pour complicité d'escroquerie. Elle a été condamnée à une peine de deux ans de prison avec sursis. Jean-Jacques Defaix a renoncé à faire appel. Mais pas les autres prévenus. Les dates de ce prochain procès restent à définir. Au civil, le procès devrait avoir lieu au premier semestre 2018.

— Charlotte Hervot