Le juge qui aimait les noms des rues

La salle du Palais de justice qui accueille les CRPC, les comparutions sur reconnaissance préalable de culpabilité, ressemble à n'importe quelle pièce de n'importe quelle administration. Il y a du bois laqué, des rangées de chaises fixées sur le sol où chacun attend son tour, et un petit bureau où le juge délégué homologue les décisions proposées par le procureur.

Depuis le dépôt, où sont entreposés les délinquants du jour, on fait entrer Eric, 21 ans, qui habite à Stains. Madame la procureure lui reproche d'avoir acquis, détenu, vendu et consommé du cannabis. Monsieur le juge, cheveux blancs et sourire malicieux, jauge le jeune homme installé devant lui.

« Vous reconnaissez les faits ?

Oui.

Vous êtes vous-même consommateur ?

Oui.

Vous estimez à combien votre consommation, en gros ?

Environ trois joints par jour, monsieur.

Vous consommez depuis quand ?

Depuis trois mois environ.

Et ça vous a pris comme ça ?

Oui, c'est quand j'ai eu des problèmes.

Et vous faites quoi dans la vie ?

Rien.

Et les études, vous en êtes où ?

J'ai arrêté après la seconde.

C'était quand ça ?

En 2014.

Et depuis, vous ne faites rien ?

Oui, c'est ça. »

« Et qui c'était, Jean-Baptiste Clément ? »

Lunettes au bout du nez, le juge parcourt la proposition de la procureure : « Il serait temps que monsieur D. se mobilise. » Le magistrat hoche la tête en signe d'approbation et regarde le jeune prévenu : « C'est pourquoi madame le procureur vous propose un sursis avec mise à l'épreuve de six mois avec obligation de trouver un travail et de vous faire soigner. Vous êtes d'accord ? »

En face de lui, le jeune homme, tee-shirt de foot allemand sur les épaules, répond simplement : « Oui. » Le juge se tourne vers l'avocate, la même pour tous les prévenus du dépôt, qui reste debout à côté de la chaise : « Pas d'observation ? – Pas d'observation. – Alors c'est homologué. »

L'affaire a été menée en moins de quatre minutes. Le juge se tourne à nouveau vers le prévenu : « Ça, c'est le procès verbal, vous signez les deux pages. » La greffière, à côté du juge, fait ronfler son imprimante. « Vous devez payer 127 euros pour les frais de dossier. Si vous payez avant un mois, vous avez une réduction de 20 %. » Le jeune homme signe ses deux feuilles, remercie et repart au dépôt, où il sera libéré.

Il est un peu plus de 14 h. En moins de deux heures, le juge va faire défiler quinze prévenus. Il y a Christophe, 33 ans, né à Pointe-à-Pitre, qui s'est fait attraper avec 99 g de cannabis. « Pourquoi cette quantité ? demande le juge. – Comme je l'expliquais à madame le procureur, c'est parce que j'habite loin, en Corrèze, et je ne connais pas bien la France. » Le juge le reprend : « La métropole, vous voulez dire ? » Le prévenu acquiesce : « Oui, c'est ça, la métropole. Donc je voulais acheter à Paris pour en avoir en Corrèze. » Tout s'éclaire pour le juge qui sourit : « Ah ! C'était pour faire des stocks en Corrèze alors ? – Oui, c'est ça. »

« Et vous savez ce que vous risquez pour un trafic de stupéfiants ?

Oui, je crois que c'est dix ans ?

Tout à fait. Et si c'est en récidive ?

Vingt ans, je crois ?

Bravo, c'est tout à fait ça, alors il ne faut pas recommencer d'accord ? »

Le prévenu repart avec ses 127 euros de frais de procédure, et ses trois mois de sursis.

« Vous habitez rue des Noues. Qu'est-ce que c'est ça, les Noues ? »

Julien, 29 ans, est né en Gironde. « Vous habitez où ? – Rue Jean-Baptiste-Clément. – Et qui c'était, Jean-Baptiste Clément ? » Le prévenu est désarçonné, il vacille sur sa chaise. « Ouh la la, on me l'a dit, mais je ne m'en souviens plus. – C'était un chanteur parisien, c'est lui qui a écrit Le Temps des cerises. – Ah, oui, c'est ça. »

Après la parenthèse culturelle, le juge reprend le fond de l'affaire. « C'est la troisième fois qu'on vous attrape au volant sous l'effet du cannabis. Vous n'avez pas de chance ou vous êtes très accro ? » Le prévenu explique qu'il ne consomme plus depuis trois ans. « Ah, bah si, puisque vous avez consommé avant de prendre le volant, le 27 avril. » Julien persiste à dire qu'il n'avait pas consommé ce jour-là.

« Attendez, on reprend depuis le début. Vous reconnaissez les faits ?

Oui.

Donc, vous aviez consommé des stupéfiants ?

Non. Enfin, à mon insu.

À l'insu de votre plein gré ?

L'avocat de Julien profite du silence qui suit pour intervenir. « Je vais vous expliquer. En fait, Julien travaille dans le milieu du spectacle. Ce soir-là, avant de repartir, il s'est trouvé dans une pièce où tout le monde consommait, mais pas lui. »

Le juge commence à comprendre : « Ah, je connaissais le tabagisme passif, mais le cannabisme passif… » Julien écope de 60 jours-amende à 10 euros, il devra payer 600 euros et fera un jour de prison par tranche de 10 euros non payée. Le juge le regarde partir : « Évitez quand même de vous retrouver dans des lieux fermés avec des gros consommateurs. »

Thomas est là pour des violences en réunion. Avec un ami, il s'est battu avec le gérant d'un McDonald. Le juge l'interroge : « Bah, et l'autre, votre copain, il est où ? » Thomas se retourne et désigne un autre jeune homme, plus loin, assis sur une chaise : « Juste ici, derrière. » Il attend son tour.

La procureure propose une amende de 1 500 euros, dont 1 000 avec sursis. « Donc 500 euros. Si vous payez avant un mois, vous avez une réduction de 20 %. 20 % de 500 euros, ça fait combien ? » Surpris, le prévenu reste muet quelques secondes. « Allez, elle est facile celle-là », reprend le juge. C'est l'avocat qui vient en aide à son client : « 400 euros, monsieur le juge. – Bravo ! »

Louis, le compagnon de Thomas, s'assoit à la suite de son ami. « Vous habitez rue des Noues. Qu'est-ce que c'est ça, les Noues ? » Louis n'a pas la réponse, le juge et les avocats non plus. « Alors, vous avez dit au gérant du McDonald : "Fils de pute, suce-moi la bite, sale PD." Eh bien, vous étiez en forme ? » Le prévenu baisse la tête : « Je sais, c'est un peu déplorable de se comporter comme ça… » En plus des faits reprochés à son ami, Louis est l'auteur d'un outrage à agent. Il s'en tire avec 90 jours-amende à 9 euros.

« C'était qui ça, Albert Roussel ? »

Suivent Walid, 23 ans, attrapé avec 26 g de cannabis et qui repart avec six mois de sursis avec mise à l'épreuve, Bakari, arrêté au volant avec 0,71 g d'alcool par litre de sang, en récidive, qui prend trois mois de sursis et 300 euros d'amende, et Oscar, 21 ans, contrôlé avec 36 g de cannabis. Le juge le met en garde : « En matière de stupéfiants, la récidive court pendant dix ans, donc je vous conseille d'attendre dix ans avant de commettre votre prochaine infraction. » Puis il se reprend : « Enfin, non, je vous conseille de ne plus en commettre. »

Brahim, 20 ans, habite allée Albert-Roussel. « C'était qui ça, Albert Roussel ? demande le juge. – Je ne sais pas du tout, monsieur le président », admet le prévenu. Son avocat, à côté, penaud, admet qu'il est tout aussi ignorant. Le juge hésite un peu : « C'est un compositeur, je crois. » Brahim repart avec quatre mois de sursis avec mise à l'épreuve pour une conduite sous l'emprise des stupéfiants.

Moussa, 20 ans, est né au Mali. Le juge lit son dossier : « Alors vous avez été arrêté avec… avec… 1 g de cannabis. » Dépité, le magistrat pousse un grand « pfff ». Le chauffeur-livreur, qui régularise sa situation sur le territoire français, peut repartir avec une amende de 800 euros, dont 400 avec sursis et une dispense d'inscription au casier judiciaire.

« Sur la fiche, ils avaient marqué "Rue Kélber", je me disais bien que quelque chose n'allait pas »

Le prévenu qui sort ensuite du dépôt, Dino, est SDF, toxicomane. Il flotte dans une chemise blanche fripée trop grande pour lui. On lui reproche d'avoir eu dans ses poches une carte vitale provenant d'un vol commis l'année précédente. « Vous reconnaissez les faits ? », demande le juge. Dino jette un œil à son avocat : « Oui. » Et puis il ajoute : « En réalité, je l'ai trouvée par terre. »

Le juge est un peu embêté : « Si vous l'avez trouvé par terre, vous ne saviez pas qu'elle provenait d'un vol, et donc ce n'est pas un recel. » Cette fois, c'est l'avocat de Dino qui est embêté et qui se démène pour faire comprendre au juge : « Je me pose la question de l'opportunité de cette comparution. Disons que les policiers auraient simplement pu lui prendre la carte. Mais la machine est lancée, on ne va pas revenir en arrière, donc je vous demande d'homologuer cette décision. » Dino écope de deux mois d'emprisonnement sans mandat de dépôt.

Dans le couloir du palais, son avocat explique cette comparution un peu particulière : « C'est stratégique. S'il n'avait pas reconnu les faits, il aurait été envoyé en comparution immédiate pour être jugé. Vu son casier, plus de quarante mentions, le juge ne l'aurait jamais cru et il risquait de prendre un mandat de dépôt. Il valait mieux qu'il reconnaisse le recel, même si l'infraction n'est pas qualifiée, que de risquer de la prison ferme. »

« Et c'était qui ça, le général Audran ? »

Après deux autres affaires, le juge fait entrer Ghislain, 38 ans, né à Roubaix. « Vous habitez où ? – Rue Kléber. – Ah ! Je m'en doutais, sur la fiche, ils avaient marqué "Rue Kélber", je me disais bien que quelque chose n'allait pas. » Le juge paraît de nouveau satisfait. Il laisse repartir le jeune homme, arrêté au volant avec 0,45 g d'alcool par litre de sang, avec 800 euros d'amende, une annulation du permis de conduire et l'interdiction de le repasser pendant une journée, avant de faire entrer le dernier prévenu de la journée.

Mohamed, 37 ans, habite dans la rue du général-Audran. Le juge lui pose sa question rituelle : « Et c'était qui ça, le général Audran ? » Mohamed, qui vient d'entrer dans la salle et n'a pas assisté aux précédentes affaires, répond immédiatement : « C'est le général qui a été assassiné en 85 par Action directe. » Le juge écarquille les yeux. Mohamed ajoute : « Pour l'anecdote, mon père, qui habitait déjà le quartier, était en voiture, il roulait juste derrière lui au moment où le général a été tué. » Dans une salle complètement vide, le juge, l'avocat et le prévenu discutent à bâtons rompus du général Audran pendant quelques minutes avant d'en venir aux faits.

« Bon, vous avez été interpellé alors que vous conduisiez sans permis, avec 0,51 g d'alcool dans le sang. Vous avez percuté un taxi par l'arrière, et vous n'avez vraiment pas de chance, parce que le passager du taxi était policier. »

Mohamed, qui a passé le permis depuis, reconnaît, s'excuse et écope de deux mois de sursis et d'un stage de sécurité routière, ainsi que d'une contravention de 600 euros. Le juge, satisfait d'avoir trouvé un autre passionné de l'histoire de Paris, range ses dossiers dans le silence d'une salle vide.

— Emmanuel Denise