« Le Djihad, c’est moche »

Une cohue peu commune, à l’entrée de la salle d’audience, échauffe l’escorte. Des jeunes piaillent dans les coins, tandis que leurs copains, fraîchement démenottés, fanfaronnent en se tordant les doigts dans d’obscurs symboles de ralliement. « Monsieur le policier, que se passe-t-il ? » Il s’agit en réalité d’un surveillant pénitentiaire, qui désigne un homme dans le fond : « Cet homme a menacé la prévenue, devant nous, devant vous ! » s’énerve-t-il.

« Monsieur ! » lance le présidente à l’homme interdit. « Vous sortez ! – Mais j’ai rien dit, je viens voir ma femme », proteste-t-il. Il tente : « C’est parce que je suis musulman ? C’est ça ? » Il porte une barbe longue et exhibe son enfant : « C’est sa mère qui va être jugée ! » Mais la voix du président est sans appel, monsieur est expulsé.

Et, alors qu’il quitte la salle et que l’huissier agite le rôle d'audience, une femme, assise tout près de la barre, tristement fagotée, le visage blême et bouffi, s’entretient avec un avocat qui semble la « préparer ». Elle paraît subir le désordre étonnant qui trouble la salle correctionnelle du tribunal de Troyes, le temps que les adolescents gesticulants quittent le tribunal pour la maison d’arrêt, après le renvoi de leur procès.

« Envie d’faire un carnage, boum ! boum ! »

Élodie M., 35 ans, est la prévenue. Elle est l’épouse et la mère de l’homme et de l’enfant expulsés du tribunal. Lorsque les enquêteurs lui ont signifié sa garde à vue il y a moins de 72 heures, cela faisait plusieurs mois qu’Élodie M. appelait au djihad, faisait l’apologie du terrorisme, publiait de nombreux contenus pro Daech sur ses divers comptes Facebook, appelant à la haine et à la violence.

Le parquet en a fait des captures d’écran. Là, une femme en niqab tire à l’arc sur une photo surplombée d’un slogan promettant une mort atroce aux « mécréants ». Sur un autre compte, cet éloquent statut : « Prête-moi ta kalach, faut que j’en allume, envie d’faire un carnage, boum ! boum ! » C’est la présidente qui lit. « Vous en pensez quoi, de ces paroles ? C’est violent quand même. – Oui, admet Élodie, effectivement, j’ai posté ça – Et pourquoi donc ? – Par curiosité. »

La présidente répète le statut, plus haut, plus fort, plus distinctement dans la salle qui écoute mieux. « Mais ça n’a rien à voir avec l’État islamique (EI), c’est pour plaisanter. » Ça laisse la présidente pantoise. « Mais ça a quel sens, pour vous, ces paroles ? – C’est par rapport aux gens qui me surveillent, sur Facebook », souffle-t-elle mystérieusement.

En garde à vue, Élodie a dit aux gendarmes : « Ça m’a fait penser à "Au clair de la lune", c’est la rime qui m’a plu, pas les mots. » On lit l’étonnement dans le regard de la juge : « Ça vous fait penser à "Au clair de la lune" ? Mais pourquoi ? » Le procureur intervient : « Il semblerait que ce soit une phrase du rappeur Jul », ersatz de chanteur habitué de la « punchline » indigente, qui diffuse sa sous-culture sur les réseaux et happe les esprits qui s’ennuient. La présidente ne comprend rien, elle répète : « Au clair de la lune ? Vraiment ? » C’est le cas, la « fulgurance » date de décembre 2015.

« Nous allons ouvrir les portes du djihad chez vous »

Le dossier d’Élodie est chargé de visuels éloquents de haine, de slogans estampillés Daech : le 25 novembre 2016, elle publie la photo de la Tour Eiffel et d’un homme en treillis qui brandit une grenade. La photo est légendée : « Nous allons ouvrir les portes du djihad chez vous. » Le même jour, c’est le cliché d’une carte électorale qui brûle qu’elle propose à ses « amis », commentant : « Le jugement n’appartient qu’à Allah. » Elle s’insurge à longueur de statut contre les « kouffars » qui « persécutent » les musulmans de par le monde, citant des djihadistes emprisonnés ou tués, des apologistes condamnés, par « l’Occident terroriste criminel ».

Sa photo de profil : une femme en niqab, mitraillette à la main. La présidente essaie de comprendre : « Qu’est-ce que c’est censé représenter, une photo de profil ? – Eh ben, c’est censé nous représenter nous. » Le procureur se lève brusquement : « Vous portez le niqab ? – Non. – Vous l’avez porté ? – Oui, mais je me suis conformée à la loi. – Si les lois de la République vous importunent tant, pourquoi n’êtes-vous pas partie en Syrie ? – Parce que, je suis Française. – Il ressort pourtant de vos auditions que vous en voulez beaucoup à l’Occident et aux Français, qu’il y a « vous » et « les Français ». Le procureur, sèchement, embraye : « Pourquoi avoir « aimé » la page de soutien de Jean-Louis Denis ? (condamné pour des faits de terrorisme, NDLR) ? – Parce qu’il est en prison. – Et pourquoi ? - Je sais pas, moi, on est sur Facebook. – Vous comprenez que l’on s’étonne que vous « aimiez » la page d’un terroriste incarcéré en Belgique ? » Élodie s’incline, ou plutôt se ratatine. « Oui », ânonne-t-elle.

Sur Facebook, Élodie était « fan » de plusieurs pages de propagande de l’EI et regardait des vidéos qui « éduquaient » les « soldats d’Allah » dans la haine des Chiites et des occidentaux. « Vous passez votre vie sur internet, à faire des recherches », constate le procureur.

« Je suis un peu perdue »

C’est vrai, Élodie ne fait pas grand chose. Ballotée dans l’enfance, entre foyers, familles d’accueil et parents « compliqués », elle est séparée du père de ses deux enfants. Elle l’avait rencontré en 1999, à 18 ans. Ils ont eu deux enfants (6 et 14 ans aujourd'hui), elle s’est convertie, ils se sont mariés religieusement. Elle ne trouve pas d’emploi, vit du RSA.

L’avocat d’Élodie a quelques questions : « Qu’est-ce que vous pensez des attentats ? » Elle pense que c’est mal et ajoute timidement que, où qu’ils adviennent, ces attentats, « c’est pas normal. Y’a aussi des musulmans qui sont touchés. » « D’accord, réplique l’avocat. Et le drapeau que vous affichez sur Facebook ? – C’est la chahada, la profession de foi, c’est pas mauvais en soi », mais fortement connoté lorsqu’associé à la propagande terroriste de l’État islamique.

Le procureur, maintenant : « Vous avez déclaré lors d’une audition : "Il faut comprendre que mes amis Facebook restent virtuels, ce ne sont pas de vrais amis. J’ai été en contact avec des personnes qui m’ont dit être en Syrie, ça m’a fait peur." Et qu’est-ce que vous cherchiez, en créant tous ces comptes ?

Je voulais faire des recherches, m’informer sur ce qu’il se passe dans le monde. - Et pourquoi s’informer par la propagande de Daech, via leur organe médiatique ? - C’était de la curiosité. Je voulais comprendre, et pour moi, c’était des journalistes en Syrie. » Il reste une question au président : « Comment envisagez-vous votre vie ? – Eh ben, je suis un peu perdue. Je suis là, devant vous, je ne sais pas quoi faire. »

Fanatiques de caniveau

Le procureur rassemble quelques papiers, se lève en lisant des appels au meurtre « d’infidèles » et entonne : « Nous ne jugeons pas des terroristes, mais des apologistes. Madame s’est exprimée devant vous, elle a eu ces paroles, des trémolos dans la voix, elle s’est présentée comme une personne vulnérable, fragile, qui n’aurait voulu qu’approfondir sa connaissance du monde et, nous dit-elle, sa foi en Dieu. »

Pourtant, estime-t-il, l’infraction d’apologie du terrorisme est parfaitement constituée : « La phrase "C’est pour quand le djihad" est considérée comme constitutive de l’infraction par la cour d’appel de Reims, alors il semble que, dans le cas qui nous occupe, les propos de Mme M. vont plus loin. » Il demande 12 mois, dont 6 avec sursis, mise à l’épreuve, avec une obligation de suivi psychologique, de formation ou de travail.

L’avocat d’Élodie lui tapote l’épaule, car le procureur a demandé un mandat de dépôt, ce qui l’inquiète. Il prend son envol : « C’est une femme profondément troublée qui se présente devant vous. Elle prend la mesure de la réalité qui l’atteint de plein fouet. Ses certitudes sont aujourd’hui ébranlées, elle s’interroge sur ses convictions. »

Il revient sur son isolement, son inactivité qui l’ont conduite à rechercher la « fraternité » sur les réseaux et sa pauvreté culturelle qui l’a rendue si crédule, l’a conduite à croire les fanatiques de caniveau, les « pages de soutien » de pacotille, à copier-coller des images puériles et infamantes, et, enfin, à citer Jul. « C’est une fille qui a été endoctrinée ! » pérore-t-il.

Élodie s’approche, minuscule, ratatinée, fantomatique. Elle marmonne dans le micro : « Je ne partage pas Daech. Le Djihad, c’est moche », et se rassoit, contrite et balourde. Pas de mandat de dépôt, pour Élodie, mais 12 mois, dont 10 mois de sursis, avec une mise à l’épreuve de deux ans.

— Julien Mucchielli