L'audience des vieilles connaissances du tribunal

« C’est l’audience des personnes qui souhaitent revenir au tribunal, maugrée la présidente à l’encontre de Johan, passé devant un juge il n’y a pas dix jours. C’est vrai qu’on s’y sent tellement bien… » La pique est aussi adressée à Mohammed, assis dans le box des comparutions immédiates. Deux jours avant, « cette vieille connaissance du tribunal », était jugée pour les mêmes faits de dégradation du bien d'autrui, par la même chambre. La présidente a récité de mémoire son état civil.

Visage marqué par l'alcoolisme et 20 ans de toxicomanie, Johan, 41 ans, emmitouflé dans sa doudoune grise métallique, écoute la présidente rappeler les faits. La veille, il est entré par effraction dans une Lexus pour y voler pêle-mêle : des enceintes rouges, du « petit matériel », des porte-documents et les papiers du véhicule. Il est retrouvé non loin par la police, trimballant plusieurs sacs à dos et… une poubelle municipale contenant le larcin. Le prévenu opine du chef pour montrer son accord. Mais dès qu’il entend parler de dégradation, il sort de ses gonds.

« Encore un qui va venir nous dire qu’il n’est pas assez aidé »

« J’ai bien volé, mais j’ai pas dégradé, s’emporte l’intéressé d’une voix molle et sans conviction. Comment dégrader un véhicule ouvert ? Sincèrement.

– Qu’est-ce que vous recherchiez ? demande la présidente.

Rien de spécial. Plutôt les enceintes quoi.

Vous comptiez les vendre ?

Euh… oui.

Combien ?

Je sais pas le prix qu’ça coûte. On m’a pris tout mon RSA et voilà, j’ai fait une connerie. Tant pis.

Encore un qui va venir nous dire qu’il n’est pas assez aidé, évacue la présidente. Et au niveau de l’alcool ?

J’essaye de me soigner, mais je bois encore un peu.

Donc si je comprends bien, c’est alcoologue l’après-midi et petit coup le soir ? ironise la magistrate.

Euh…

Vous, au moins, on ne peut pas dire que la justice ne vous a pas aidé, s’emporte la présidente, qui parcourt le casier judiciaire du prévenu. C’est Vishnu : 29 condamnations et au total 12 ans de sursis avec mise à l’épreuve. Je ne vous cache pas qu’on ne va peut-être pas prendre cette option.

T’façon j’aurai tort. Ç'sert à rien que j’parle, se lamente Johan.

Vous avez des projets ?

Oui, je voulais être chauffeur de bus…

Chauffeur de bus ? le coupe la présidente. Avec vos problèmes d’alcool ?

Si je me soigne ?

"Si je me soigne ?" Vous cumulez 12 ans de sursis avec mise à l’épreuve, monsieur. Vous êtes soigné ? Et votre toxicomanie d’ailleurs ?

J’ai arrêté la toxicomanie. Je prends de la méthadone, madame !

Une addiction qui en remplace une autre. Très bien. Je n’ai plus de questions. »

« Ceux qui touchent le RSA ne volent pas, ils travaillent »

Le jeune procureur se lève et annonce la première bonne nouvelle de l’après-midi pour Johan. Il ne retient pas la dégradation de la Lexus : « Il semble qu’il y tienne. Et un seul témoin, c’est trop léger. » Mais pour les vols, « pas de difficulté, puisque même l’intéressé les reconnaît ». Il requiert huit mois ferme avec mandat de dépôt, après avoir expliqué que pour améliorer leur situation, « ceux qui touchent le RSA ne volent pas, ils travaillent ».

« Les faits ne méritent pas que l’on s’y attarde », convient l’avocat de Johan, qui a défendu la moitié des prévenus du jour. Pour chacun, la même stratégie de défense : évacuer les faits pour miser sur la personnalité. Il dépeint l’image d’un homme qui a « la volonté d’en finir avec son passé ». Volonté à laquelle il faut apporter du crédit, venant de cet homme à l’état de santé « catastrophique », qui reconnaît les faits. Les derniers mots sont pour Johan. « Je regrette vraiment ce que j’ai fait, dit-il. J’ai abusé sur un de mes traitements. »

La présidente peine à se faire entendre au milieu d'un brouhaha propre aux fins d’audience. Elle condamne à quatre ans ferme un jeune homme pour un braquage qu'il prétend n'avoir été qu'une mauvaise blague destinée à une vidéo sur internet. Ses deux frères manifestent leur incompréhension avant d'être évacués par les gendarmes. « Six mois ferme avec mandat de dépôt », lance enfin la présidente à l'encontre de Johan. Même régime pour Mohammed, cette « vieille connaissance du tribunal ».

— Félix Roudaut