L'assassinat de la Saint-Valentin

Il est environ 11 heures, le deuxième jour du procès, quand le président du tribunal fait citer Dylan à la barre. Dylan doit expliquer pourquoi son père a tué sa mère, le 14 février 2014, jour de la Saint-Valentin.

Ce jour-là, Dylan n'était pas présent dans le bar que gérait sa mère, L'Aiglon, dans le XVIe arrondissement de Paris. Son père a débarqué avec deux armes, un Smith & Wesson .357 Magnum et un .38 Special. Il a tiré à quatre reprises dans le ventre de son épouse. Elle est morte sur le coup.

On n'attend donc pas de Dylan qu'il témoigne sur les faits : ils sont déjà connus. Mais peut-être pourra-t-il raconter la relation compliquée qui unissait ses parents, mariés depuis plus de 21 ans ? Peut-être pourra-t-il éclairer la cour sur la personnalité de ce père, si discret ? Alors, on fait entrer Dylan.

Seulement voilà : Dylan a 8 ans. À l'époque des faits, il en avait 5.

Quand il entre dans le tribunal, le silence s'installe. Un témoin dépose à la barre, mais plus personne ne l'écoute. Tout le monde regarde ce petit garçon qui marche lentement, sa main dans celle d'une assistante sociale, qui semble découvrir son père pour la première fois.

Devant la vitre du box des accusés, Dylan écarquille ses grands yeux et observe son père, un homme grisonnant de 48 ans qui a l'allure d'un petit entrepreneur confortable, le regard cloué sur le sol depuis le début de l'audience.

Il se passe quelque chose dans la cour d'assises. Pendant une demi-seconde, la seule pendant ces trois jours d'audience, Philippe, le père, lève les yeux et croise le regard de son fils qu'il n'a pas vu depuis trois ans. Le temps d'un battement de cils, son visage s'illumine, et il livre un sourire d'une telle sincérité, d'une telle simplicité, que le temps s'arrête.

Dans ce sourire muet d'un père assassin à son fils innocent, on entend beaucoup de mots qui ne sont pas dits. Beaucoup de mélancolie, de tendresse et de désespoir mêlés. Beaucoup de regrets. Et, dans les yeux de Dylan, simplement, la caractéristique principale de l'enfance : l'étonnement.

Deux âges de la vie s'observent dans le tribunal comme devant un miroir. Une seconde plus tard, le père détourne son regard, il ne lèvera plus les yeux du procès.

« Je ne pense pas qu'un tribunal soit un endroit pour un enfant de huit ans »

« Ça n'a pas toujours été facile », confie Philippe. « Il nous frappait, ma mère, mes frères, mes sœurs et moi. » Il parle de son père, agriculteur dans le Calvados, dans les années 70. « J'ai toujours essayé de ne pas refaire ce que j'ai vu quand j'étais petit. Et aujourd'hui, j'ai fait pire. »

Tout le monde décrit Philippe comme un père aimant, un patron sympa, un ami généreux. « Pas le genre à péter un plomb. » Issu d'un milieu très modeste, il quitte l'école en 5ème et se met à travailler comme serveur. En 1988, il rencontre Sylvie. Elle est comme lui, ambitieuse, avec la volonté d'y arriver. Ils se marient en 1993.

Sylvie a le don des chiffres, elle se charge de la comptabilité. Lui, plutôt sociable, s'occupe des employés et des clients. Ensemble, petit à petit, ils ouvrent un premier établissement à Paris, L'Aiglon, puis un deuxième, Le Chalet, puis un troisième, La Gueuse. En 12 ans, Philippe prend trois semaines de vacances.

Parallèlement, il reconnaît la fille de Sylvie, Catherine, née quelques mois avant leur rencontre. Puis ils mettent au monde Arthur, qui a 22 ans aujourd'hui, Céline, 16 ans, et le petit Dylan, qui naît en 2008 et dont on attend le témoignage.

Devant la barre, on a installé une petite chaise, pour que Dylan puisse atteindre le micro. Autour de lui, il y a les regards graves des trois juges et des six jurés, juchés sur leur pupitre. On imagine mal ce que ce cadre, déjà impressionnant pour un adulte, peut imprimer comme violence dans l'esprit d'un enfant. Le président s'adresse à lui avec sa voix la plus douce.

« Bonjour Dylan... », mais déjà l'enfant fond en larme. Des murmures parcourent la salle. Le juge se reprend, demande à ce qu'on fasse sortir Dylan. Il se tourne ensuite, penaud, vers l'un des avocats de la partie civile : « Honnêtement, je ne pense pas qu'un tribunal soit un endroit pour un enfant de huit ans. »

Dylan sort, accompagné de son frère et de ses sœurs, qui se sont pressés autour de lui pour le prendre dans leurs bras. Philippe, dans son box en plexiglas, ne regarde pas son fils partir. Il a repris cette même attitude qu'il gardera pendant tout le procès : tête et épaule baissées, le regard vide vers le sol, abattu.

« Ah ! Jolie fête, oui, jolie fête... »

« Je n'ai pas su appeler au secours », explique-t-il. « J'aurais dû, mais je n'ai pas su. » Au fin fond du Calvados, dans un trou de 300 habitants, Philippe nourrissait sa haine et sa rancœur, volets fermés, seul dans une maison presque vide. Il sombrait dans la dépression.

En 2008, l'année de la naissance de Dylan, Philippe avait fait un infarctus. Il avait 41 ans. Cinq jours plus tard, il était de nouveau sur la brèche, à travailler, boire, manger et fumer jusque tard dans la nuit. Mais, à la maison, la situation s'était dégradée. Les disputes, les menaces entre les deux époux rythmaient le quotidien. En 2012, ils se séparaient et entamaient une procédure de divorce.

« Honnêtement, je pensais qu'on se séparait, mais qu'elle allait finir par revenir », explique Philippe. Il avait tort. Non seulement Sylvie ne revenait pas, mais en plus, elle s'épanouissait, s'embellissait, faisait des rencontres. Elle avait même racheté L'Aiglon, leur premier établissement et le gérait seule avec succès.

En Normandie, Philippe cultivait sa jalousie. Il envoyait des messages à sa femme, des menaces de mort. Il la traitait de tous les noms, lui reprochait d'être une mauvaise mère. « La vérité, c'est que je ne supportais pas qu'elle refasse sa vie. L'amour, la jalousie, ça s'entremêlait, ça me minait, j'étais accroché à elle. Je me suis laissé couler, je n'avais plus goût à rien. »

Le 14 février 2014, après avoir ruminé pendant plusieurs mois, il chargeait ses deux armes dans le coffre de sa voiture et partait pour Paris.

« Je pense qu'il n'aura échappé à personne que, ce jour-là, c'était la Saint-Valentin, la fête des amoureux, fait remarquer M. Eyraud, l'avocat général. Ah ! Jolie fête, oui, jolie fête... »

Le 14 février, Jordan, un jeune homme d'une vingtaine d'années, roulait pour rejoindre sa copine, dans le XVIe arrondissement. Sur l'avenue de la Grande Armée, il a trouvé un fleuriste ouvert. Il s'est arrêté pour acheter une rose.

« Quand je suis sorti, j'ai entendu un coup de feu. J'ai tourné la tête et j'ai regardé dans le bar à côté. J'ai vu un homme qui tenait un pistolet dans chaque main. »

Philippe est entré dans L'Aiglon, il a commencé à insulter sa femme. D'une main, il a pointé un pistolet sur elle. De l'autre, il tenait en respect les clients du bar avec une seconde arme de poing. Il tire une première balle dans le ventre de son épouse.

Jordan poursuit son récit : « J'ai regardé, parce que je pensais que c'était le tournage d'un film ou d'une série. Je suis resté peut-être pendant une dizaine de secondes, à me demander ce qu'il faisait. Et puis, j'ai entendu une femme hurler, et là, j'ai su que c'était pas une série. »

À l'intérieur du bar, Philippe contourne le comptoir. Sylvie est en train d'agoniser. Il tire trois cartouches de plus, en pleine poitrine, à bout portant. Elle est morte sur le coup.

« Quand je me suis rendu compte que c'était la vraie vie, je me suis écarté. Je me suis mis sur la route et j'ai arrêté une patrouille. L'homme est sorti du bar, les mains dans les poches, il était extrêmement calme. Les policiers l'ont braqué. Il a sorti un pistolet de sa poche, très lentement et l'a posé sur le sol. Ensuite, les policiers lui ont sauté dessus. Et c'était fini. »

C'était fini. Catherine, Arthur, Céline et Dylan étaient orphelins.

« Il est où l'amour, là, hein ? Il est où ? »

Aujourd'hui, dans cette salle d'assises, on juge un divorce, six vies détruites et, comme dans tous les divorces, on prend les enfants en otage. Devant tout le monde, les juges et les jurés doivent pousser la porte de cette famille d'inconnus, entrer dans le jardin, dans le salon, dans la cuisine, dans la chambre, pour faire les comptes.

On appelle les trois aînés à la barre. Catherine et Céline, main dans la main, côte à côte sur le banc des parties civiles, ne pardonnent pas. Elles ne regardent plus leur père, enfoncé dans son box. Arthur, seul, est resté proche de lui. Il essaye de capter son regard, sans y parvenir.

De leurs témoignages, il ne se dégage pas grand-chose, sinon l'impression d'en demander trop à des enfants qui ont déjà tout perdu. Les deux filles disent qu'elles n'attendent plus rien de ce père qui ne les regarde même pas. Le fils reconnaît que, malgré ce qu'il a fait, son père reste son père, et qu'il l'aime : « C'est tout, voilà. »

Un peu avant le drame, Philippe avait dit à son fils : « Quoi qu'il arrive, il faudra que tu t'occupes des petits. » Sur les marches du palais, pendant une interruption d'audience, l'aîné glisse son bras autour des épaules de Céline, qui pleure, pendant que Catherine tente de la réconforter.

Le procès de l'assassinat de la Saint-Valentin aura duré trois jours. Trois jours pendant lesquels Philippe aura tout avoué, même la préméditation, et pendant lesquels il n'aura rien dit. De son départ depuis son domicile, en Normandie, à son interpellation devant le bar, il prétend qu'il ne se souvient de rien. Il aurait voulu parler à ses enfants, mais il dit qu'il ne peut pas, rongé par la honte et les remords.

Au moment où les jurés vont partir pour délibérer, il s'exprime une dernière fois : « Mes enfants, je les adore, évidemment que je les adore. Mais, sincèrement, je ne peux pas. »

Pendant plus d'une heure, il a écouté M. Eyraud, l'avocat général, crier dans la salle et réclamer 20 ans de réclusion criminelle : « Vous l'avez entendu ! Pas un mot pour ses enfants, rien. Rien du tout. Tout n'a tourné qu'autour de lui : je, je, je. Moi, moi, et encore moi. Et ça a été ça toute sa vie. Cette explication, il la devait à ses quatre enfants, c'est la seule chose qu'il pouvait leur apporter. Mais non. Rien. C'est le vide. Et ces enfants-là, ils vont repartir avec le vide. »

« Crime passionnel ? Mais qu'on m'explique ce qu'il y a de romantique dans le fait d'acheter deux armes de poing et de les ranger dans son coffre ? Qu'on m'explique ce qu'il y a de romantique dans le fait d'observer la terreur dans le regard de l'autre, avant de l'abattre ? Qu'on m'explique ce qu'il y a de romantique dans l'odeur de la poudre, du sang et de la mort. » Il se tourne une fois de plus vers le box et hurle sur les épaules affaissées de Philippe : « Il est où l'amour, là, hein ? Il est où ? »

Après avoir écouté les deux avocats de Philippe décrire cet homme « profondément malheureux », les jurés quittent la salle. Quand ils reviennent, quatre heures plus tard, ils le condamnent à 18 années de réclusion criminelle pour l'assassinat de sa femme.

« Ce qu'il a fait, c'est pas bien, avait dit Dylan dans le bureau de l'avocat. Il l'a fait par jalousie. Il a rendu tout le monde triste. Elle me manque. »

— Emmanuel Denise