La « spirale de cauchemar » des dépeceurs chinois

« C'est à cause de moi qu'ils sont morts. C'est moi qui les ai tués. » Ces propos émanent d'une voix fluette, tremblante, douce. À l'image de Hui, frêle Chinoise de 34 ans, bien mise avec son chandail blanc, son brushing et sa veste grise. Elle paraît minuscule à côté de Te, son compagnon du même âge, affublé de lunettes fines, d’un veston marron et d’une chemise blanche impeccable. Pourtant, c'est elle qui risque le plus gros. C'est elle qui a valu au couple ce terrible surnom de « dépeceurs chinois ».

Une « spirale de cauchemar », comme le dira son compagnon devant la cour d'assises, a conduit cette femme à tuer à la hachette un couple de Chinois, à découper leurs corps aux ciseaux, au couteau et à la scie électrique, pour en disperser les bouts dans le bois de Vincennes et dans des poubelles du 12e arrondissement de Paris.

En 2012, Hui faisait office de nourrice pour ses amis. Parmi ses clients, le couple Wang-Xue et leur nourrisson Lucas, âgé de deux mois et demi. Elle le gardait plusieurs jours, nuits comprises. Le 23 mai 2012 au soir, elle s’allongeait près du couffin dans lequel reposait le bébé. Ce bébé qui demandait une attention de tous les instants. Vers 21 h, les pupilles de Hui, affaiblie par un rhume, s’alourdissaient. Elle s’efforçait de lutter contre le sommeil. En vain.

« Son visage était bleu »

« Donc vous vous endormez pour vous réveiller vers minuit, résume Jacqueline Audax, la présidente, coupe garçonne et air strict. Le couffin est près de vous. Qu’est-ce que vous voyez ?

J’avais même pas compris que je m’étais endormie, raconte Hui, marquant son récit de pauses fréquentes pour contenir son émotion. J’ai pris l’enfant dans mes bras. Il était tout mou, ne bougeait pas. Je l’ai emmené dans la salle de bain pour voir plus clair. Son visage était bleu, une trace de sang coulait de ses lèvres. Je lui ai mis de l’eau sur la figure pour le réveiller. Il était mort. »

Te, lui, dormait dans le salon, une habitude depuis quelques mois, dans cet appartement qui « ressemblait à une crèche » et qui avait le don de l'exaspérer.

« Racontez-moi ce moment, que j'imagine gravé dans votre mémoire, où votre femme vous alerte de la situation, lui enjoint la présidente.

Ça fait vraiment mal au cœur, répond Te, lunettes en main et larmes aux yeux. J’étais terrifié. Ma femme m’a dit qu’il s’était étouffé.

Et comment appréciez-vous la situation ?

J’ai demandé à ma femme d’appeler la police. »

Pas question ! s'insurgeait Hui. Qu’allaient-ils penser de sa position de nourrice non déclarée ? de sa faute de surveillance qui a conduit le bébé à mourir, selon le légiste, d'une « asphyxie mécanique accidentelle » ? ou de la situation irrégulière du père de Lucas ? Mieux valait régler ça en privé, comme le permettait la loi chinoise.

Le lendemain, Hui appelait les parents pour fixer un rendez-vous à 16 h, après avoir mis son fils Yino, deux ans et demi, en sûreté chez une amie. « Elle m'a confié Yino, m'expliquant qu'elle était malade et allait être hospitalisée », confie madame Tran, sosie de l'accusée, sous serment.

« Prends le couteau et tue la »

Te revenait de son travail un peu avant les parents. Eux débarquaient, après avoir acheté des couches pour le petit Lucas. S'asseyaient sur le canapé du salon baigné de lumière grâce aux deux grandes fenêtres, sans trop comprendre pourquoi Hui se dirigeait vers les toilettes, la mine déconfite, pour récupérer Lucas.

« Quand elle a vu que j'avais recouvert le couffin d'un petit linge blanc, elle a toute suite compris, chuchote Hui. J'ai juste eu le temps de lui expliquer qu'il s'était étouffé.

Ensuite ? » demande la présidente, tentant de rompre le silence interminable de l'accusée.

La mère se levait d'un bond du canapé pour lui sauter à la gorge, hurlant « Je te tue, je te tue, je te tue ». Te tentait de les séparer. Le père se saisissait d'un couteau dans la cuisine, fondait sur elle. Te s'interposait, recevant un coup de couteau sur les mains. « J'ai pris son poignet pour tenter de faire tomber le couteau, relate-t-il. C'est à ce moment qu'il l'a donné à sa femme, en criant : "Prends le couteau et tue là." » À terre, le père sur lui, le sang de sa blessure se répandait dans ses yeux, l'empêchant de voir quoi que ce soit, Te ordonnait à sa femme : « Cours, cours, cours ! »

« J'ai couru vers la porte d'entrée, raconte Hui. Mais elle m'a rattrapée. Elle m'a coincée dans le couloir et m'a donnée un coup de couteau. J'ai pas eu mal, juste senti un liquide chaud couler sur mon visage. J'ai pu me saisir d'un objet sur une étagère, sans savoir ce que c'était.

Et qu'est-ce que vous faites ?

Je l'ai frappée de toutes mes forces. Elle est tombée et je me suis rendu compte que j'avais une hachette dans les mains. J'étais complètement choquée. Je suis restée là. Et d'un coup, j'ai entendu un bruit.

Que voyez-vous ?

Te était par terre, plein de sang, le mari sur lui. J'ai crié en chinois : "Arrêtez, arrêtez, arrêtez." Mais ils ne se sont pas arrêtés. J'ai frappé le mari à la tête », déclare-t-elle, en pleurs, à une cour qui peine à l'entendre.

« On aurait dit qu'elle était hantée »

En un trait de temps, Hui se retrouvait dans une pièce comprenant un enfant mort dans un couffin, les corps des époux Wang gisant au sol, et son mari gravement blessé, qu'elle suturera plus tard elle-même, à vif.

Deux jours plus tard, Hui s'affairait dans la salle de bain pour découper les Wang, dans la baignoire. D'abord munie d'une paire de ciseaux, puis d'un couteau, elle finissait à la scie électrique, prenant soin de mettre la machine à laver en route pour ne pas éveiller les soupçons. « Je les hais, je les hais. Ils sont là, tranquilles à se moquer de moi », beuglait-t-elle, à l'adresse des cadavres.

« Quelle était votre position par rapport à ça ? demande la présidente à Te, au sujet du découpage des corps.

J'étais complètement horrifié. Je crois que je lui ai demandé d'appeler la police, mais quand j'ai vu son visage, j'ai su que c'était foutu.

C'est-à-dire ?

On aurait dit qu'elle était hantée, le regard vide sans aucune expression. Elle me regardait, mais son regard restait figé sur un point au milieu de nous deux. Je parlerais de démence. »

Par deux voyages nocturnes les 26 et 27 mai avec son mari, elle dispersait les corps dans le bois de Vincennes, entassés dans la poussette de son fils et un chariot de course. Elle se débarrassait des armes, des meubles souillés et des téléphones des Wang. Épuisée à l'idée de faire un troisième voyage, elle jetait les derniers sacs dans des poubelles publiques du 12e arrondissement.

Quatre policiers se succèdent à la barre pour témoigner de leur enquête. Christian fut saisi le 7 juin, après la découverte d'une jambe par des joggeuses. Puis le 15 juin, suite à la découverte par un chien d'aveugle d'un thorax. « Au départ, on pense à une prostituée. » Mais le lendemain, « un jeune couple de Chinois frappe à la porte de la brigade criminelle pour se dénoncer du crime. »

Le couple (Hui et Te) leur expliquait être parti en Chine fin mai, juste après les faits, « pour mettre leur fils en sécurité et voir le père de Te, à l'hôpital après un AVC », pour revenir en France se dénoncer. Version mise à mal par les enquêteurs. « Je ne suis pas un détecteur de mensonge, explique Christian, mais ça me paraissait être un discours préparé. » Amenée au bois, elle les aidera à découvrir un sac rempli d'organes. Le corps de l'enfant ne sera jamais retrouvé.

Tous pensent la même chose : le couple est rentré parce qu'il se savait recherché. Des posts sur des forums évoquaient la disparition des Wang, et ils préféraient sans doute risquer la prison en France que la mort en Chine. Sans cela, tout attestait d'une volonté de rester là-bas. « Ils avaient clôturé leur compte en banque, pris des allers simples, consulté un avocat dès leur retour, doute un policier. Et puis, si on veut se livrer, pourquoi découper les corps et nettoyer la scène de crime. La femme avait même acheté un détecteur de fluides corporels. »

Après le récit des policiers, place à celui des enquêteurs de personnalité. Ils dépeignent un couple intelligent, éduqué, tous deux enfants uniques issus de familles bourgeoises en Chine. En France depuis 2008, Te était agent commercial. Garçon immature qui se prédestinait à la peinture, ses proches l'estiment incapable de prendre des décisions. Obnubilé par le paraître, voir sa compagne jouer la nounou le rendait fou. « Son activité devait être temporaire, dit-il. Dans les plans, elle devait ouvrir un salon de beauté. »

L'ouverture d'un salon de beauté n'était pas non plus l'objectif premier de Hui. Fille d'une mère très autoritaire et d'un papa poule, elle intégrait à l'âge de trois ans une école militaire. Celle qui se décrit comme rebelle et franche était une excellente élève. Arrivée à Paris en 2005 avec le désir d'intégrer la prestigieuse université Paris-Dauphine, elle n'est acceptée qu'en licence, malgré son niveau master. « Ça a été un choc pour elle, selon l'enquêtrice. Elle a tout abandonné pour des études d'esthéticienne. » En manque de vie sociale, Hui s'est peu à peu renfermée sur elle même. Le couple fut fragilisé par la naissance de Yino en 2007. « Il était complètement fusionnel avec ma femme, regrette Te. Quand elle partait 30 minutes, il gueulait. »

Quant aux victimes, très peu d'informations. Tout juste sait-on que le mari était en situation irrégulière, donc dans l'impossibilité de travailler et que la femme était serveuse. « Une femme vraiment charmante, qui travaillait bien, d'après sa patronne. Elle parlait beaucoup de son fils. » Timide et souriant, le mari, grand et fin, n'était pas quelqu'un de violent, selon son cousin.

« Son seul phare dans la nuit, c'est son gamin »

L'avant-dernier jour du procès, maître Gilles Laille, avocat de la famille des victimes, partage le doute des enquêteurs. Ce couple utilisant la stratégie du poulpe qui jette de l'encre pour mieux s'enfuir. « Tout est calcul, tout est opportunisme. » Il taxe Hui d'hystérique, rappelant l'avoir fait sortir de ses gonds la veille, en la qualifiant de chanceuse au regard de ses blessures superficielles. « Chanceuse ? avait-elle hurlé, glaçant la cour. Vous appelez ça une chance ? Tout le monde me prend pour un monstre depuis trois ans et demi. Je suis déjà morte. Quand je regarde son frère, j'ai l'impression de la voir elle. »

Pour l'avocat, s'en sortir en cachant les corps et les armes du crime envoie un bien mauvais message : « On a que ce qu'ils nous disent, la salade qu'ils nous servent. Si vous les acquittez, c'est une prime à la dissimulation. » Ici, le doute ne doit pas leur profiter, parce qu'ils se prétendent victimes. Pour eux, les accusés, ce sont les morts. Son confrère, Chloé Arnoux enfonce le clou : « Il y a eu traitement inversé de la scène de crime. Ils viennent dire aux enquêteurs qu'il y a un crime, mais aussi la façon de le résoudre. Ça met des œillères aux enquêteurs. » Et de conclure, à l'adresse des jurés : « Vous n'êtes pas obligés de les croire. »

Julien Eyraud, l'avocat général, lui aussi saisi par l'horreur de ce dossier, « cette scène épouvantable, cette odeur de sang, cette boucherie, cette violence », exhorte les jurés à revêtir leurs « lunettes de juges », à déterminer s'il y a eu intention de tuer. C'est toute la différence entre le meurtre et l'assassinat. Car si Te s'est bagarré, il ne peut démontrer que ces violences ont entraîné la mort. « Je ne peux pas sacrifier ces principes sur l'autel de mon insatisfaction. Je voudrais que vous l'acquittiez, même si c'est frustrant. »

Pour Hui, « la démonstration est totalement différente, déclame-t-il. Son seul phare dans la nuit, c’est son gamin. Et tout y passera. Tout ! S'il faut tuer deux personnes, on tue deux personnes. S'il faut les découper, on les découpe. S'il faut les enterrer, on les enterre. Si on doit foutre la moitié à la poubelle, on le fera. Et s'il faut tout nettoyer, on nettoie tout. C’est Yino, Yino, Yino. » Il ne suffit pas d'invoquer la légitime défense, il faut la prouver. À son égard, il réclame 20 ans.

Maître Éric Dupond-Moretti, défenseur de Te, fait salle comble. « Ce qui nous obsède, nous hante, commence-t-il, ce sont les images. Ces images d'horreur. Celles de l'enfant mort, de chair humaine. Je vous le concède, elle peuvent tout emporter sur leur passage. » Il marque une pause, et rappelle aux jurés qu'une cour d'assises, ce n'est pas le café du commerce. Reproche à cette même cour de ne pas avoir planché sur la question de la singularité de la culture chinoise, son rapport avec le corps humain. Sur les faits, il estime que si personne ne vient confirmer les dires des accusés, personne ne vient les infirmer. « En vertu de quelle règle ce que disent les accusés ne vaut rien ? Qu'y a-t-il contre mon client ? Rien ! Le doute, c'est : "Est-ce que j'en mets ma main à couper, comme si ma vie en dépendait ?" » À l'instar de l'avocat général, il demande l'acquittement de son client.

« Elle cherche la moindre branche pour sortir de ce tumulte »

Maître Alexis Guedj se lève à son tour. « Qui a déjà pris un coup de couteau dans le visage ? Ce que l'on oublie de dire dans ce dossier, c'est tout simplement, si j'ose dire, le réflexe de survie. » Il charge le mari, cette « couille molle » qui l'abandonne, qui va travailler le lendemain alors qu'un enfant repose mort dans ses toilettes. « Qu'est-ce qu'on fait ? — Je m'en fiche, tu te débrouilles ! » Personne ne peut dire que sa cliente est un monstre. « Elle est seule dans son couple, seule dans sa vie, seule en France. » Il dépeint une femme maltraitée par sa mère, devenue nounou pour donner aux enfants ce dont elle n'a jamais bénéficié. « Elle rachète quelque chose. »

Sur les faits, il estime que sa cliente, qui « prend le premier objet qui lui vient en main », n'a pas eu d'intention homicide, mais souhaitait simplement que son mari ne meurt pas. Elle se retrouve avec deux autres cadavres dans l'appartement, « cherche la moindre branche pour sortir de ce tumulte. Alors elle coupe. Oui elle coupe. Les mains, les pieds, la tête. Elle est écœurée, elle ne sait pas comment faire. Elle n'était pas elle-même. » Il invoque « bien évidement » la légitime défense. Et a minima, si les jurés ne la lui octroient pas, ils doivent reconnaître le fait qu'elle n'a pas eu l'intention de tuer.

« J'espère que vous avez compris le malheur qu'on a vécu, notre sincérité, nos regrets sur tout ce qui s'est passé », lâche Te en pleurs, juste avant que les jurés ne partent délibérer. Hui parle avec émotion de son fils, qu'elle espère revoir un jour, lui dire « ce qu'il s'est passé pendant ces années-là, et que durant ces quatre jours d'audience, maman a été honnête ». Elle réitère ses excuses auprès des familles des victimes. La veille, la cour l'avait laissée s'adresser à eux en chinois, pour leur faire part de ses regrets. Le cousin de l'époux Wang lui avait signifié qu'il y avait encore trop de doutes dans cette affaire, et qu'il était trop tôt pour un pardon.

Après plus de huit heures de délibération, les jurés ont suivi les réquisitions, condamnant Hui à 20 ans de prison, acquittant Te.

— Félix Roudaut