« La Porsche, c’est un peu le facteur aggravant »

Chaque mardi matin, même en plein été, une audience est consacrée aux délits routiers au tribunal de grande instance de Rennes. Comme dans d’autres villes de France, elle a été rebaptisée « audience muscadet ». Rapport au fait que la plupart des prévenus comparaissent pour « conduite d’un véhicule sous l’empire d’un état alcoolique ». Gilbert, lui, n’est pas là pour ça. Enfin, il reconnait bien avoir bu lors d’un repas chez des amis, le 9 avril dernier et d’avoir conduit ensuite, mais ça ne lui est pas reproché.

Cet après-midi de printemps, Gilbert, 65 ans, rentre chez lui vers 16 h 30, repu, au volant de sa Porsche. Cet ex-agent commercial n’a que quelques kilomètres à rouler pour regagner sa propriété en rase campagne, au sud de Rennes. Il doit suivre une départementale, repiquer sur une autre, puis il est arrivé. C’est une histoire de 4-5 km, autant dire que ça doit aller vite en Porsche. D’ailleurs, c’est un peu pour ça que Gilbert l’a achetée, « pour se faire plaisir ».

« Au vu de la puissance du véhicule, nous n’engageons pas la poursuite »

Est-ce parce qu’il roulait un peu vite qu’il n’a pas vu le gendarme, au milieu de la chaussée, en travers du carrefour de l’Omelette ? Toujours est-il que lorsqu’il déboule là, Gilbert ne s’arrête pas à la hauteur de l’homme en uniforme. Il actionne son clignotant gauche et embraye avant de s’engouffrer sur la D120. Sur le procès-verbal, le gendarme indiquera : « Au vu de la puissance du véhicule, nous n’engageons pas la poursuite. »

Gilbert ne tardera pas à être identifié. Il faut dire qu’il est « très connu sur le secteur » se vante-t-il à l’audience, mardi 25 juillet.

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Le président du tribunal, Grégory Abiven. (Illustration : Pierre Budet)

« Vous n’avez pas vu le gendarme ? s’étonne le président, Grégory Abiven.

Y’avait du soleil, j’ai pas vu le gendarme au milieu de la chaussée, concède Gilbert, désemparé. En tournant, c’est là que…

Mais il est au milieu de la chaussée ! » s'égosille le juge.

Gilbert hausse les épaules, encourageant Grégory Abiven à se lancer dans une démonstration sur le ton d'un moniteur d'auto-école un peu blasé : « C’est un problème de géométrie dans l’espace : vous avez un véhicule qui arrive, il y a un gendarme debout au milieu de la chaussée. Comment vous faites pour le contourner et ne pas lui tomber dessus ?

J’ai ralenti de toute façon... » se justifie le retraité.

Le président reprend la lecture du PV de gendarmerie : « Je refais signe et là, monsieur ne s’arrête pas. » Gilbert répond du tac au tac : « Ben j’avais la musique. » Alors le juge rajoute deux données au problème, la vitesse et l'environnement extérieur du conducteur. « Vous n’êtes pas à 70 km/h, vous devez être à 30 à tout casser. Le gendarme dit "Arrêtez-vous" à deux reprises. C’est le moteur de la Porsche qui couvre sa voix ?

Je devais être à 400-500 mètres de lui, évalue le sexagénaire. Puis 300 chevaux, c’est vrai que ça fait un peu de bruit...

C’est pas du tout parce que vous avez un peu d’alcool dans le sang que vous fuyez, titille le président.

Popopopopopo ! Je ne suis pas d’accord avec ça. J’ai mangé avec des amis à midi, je suis reparti à 16 h, j’ai dit au gendarme que j’avais déjeuné… »

Grégory Abiven ne lui laisse pas le temps de détailler le menu. « Je reviens sur le soleil... donc vous l’avez en face ?

Ah oui ! J’ai même fait une photo, dit Gilbert, tout fiérot, en sortant son iPhone. Le président lorgne le téléphone et demande à voir « l’application Plans ». Gilbert voudrait quand même bien montrer sa photo. « L'application Plans, l'application Plans », insiste le juge. « Vous m’autorisez ? », feint-il d’avoir à demander, la main déjà sur le bidule tactile. L’avocat de la défense et le procureur se rapprochent du bureau du président, comme on se serre autour d’un comptoir lorsqu’on sent la bonne histoire venir.

« Voilà le carrefour de l’Omelette », zoome Gilbert. « Ce qui m’intéresse de savoir, c’est si on est plein sud », le coupe Grégory Abiven. « Sud-ouest, monsieur le président, avec un soleil d’avril », décide Me Erwan Cougoulat.

« Ça m’embête un peu, j’ai jamais été condamné »

Le président analyse : « Il ne pleut pas, les gendarmes, on les voit, ils ont des uniformes…

Je ne dis pas que je ne l’ai pas vu. J’ai juste pas vu qu’il a fait un geste, précise Gilbert. Il a droit de contrôler, moi j’en sais rien… »

Alors le président relit les déclarations du conducteur. « "Je l’ai pas vu" ; "Je n’ai rien remarqué", liste-t-il. Donc vous avez vu le gendarme, mais pas les gestes. C’est un peu curieux, mais on va faire avec ça. » Gilbert souffle, voyant le juge s’irriter et sentant que ça n’augure rien de bon pour lui. « Ça m’embête un peu, j’ai jamais été condamné.»

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Gilbert pendant les réquisitions du procureur. (Illustration : Pierre Budet)

Le procureur se dit « abasourdi de voir que monsieur conteste même la position du nord et du sud sur une carte ». Le magistrat requiert la confirmation de l’ordonnance pénale frappée d’opposition, sans plus détailler.

L’avocat de la défense, Me Erwan Cougoulat, plaide la relaxe, considérant qu’il y a un « doute assez sérieux sur l‘élément intentionnel. Il habite à 700 m du carrefour, il laisse son véhicule bien visible depuis la route une fois rentré chez lui, il n’y a aucune volonté de se soustraire au contrôle. La Porsche, c’est un peu le facteur aggravant. » Le conseil de Gilbert prend toutefois la précaution de demander, « si jamais la relaxe n'était pas retenue », à ce que la suspension de permis requise ne dure pas trop.

Le président Grégory Abiven n’est pas « pas convaincu par ces explications ». Il estime que « quand on arrive à un carrefour où il y a des gendarmes et qu’on est normalement constitué, on est vigilant. » Pour ne pas s'être arrêté, Gilbert est condamné à payer une amende de 500 euros et à une suspension de permis d’une durée de six mois.

— Charlotte Hervot