Procès Inaya : une mère sous emprise ?

Ce matin, le grand frère d’Inaya est apparu à l’audience. Ses trois auditions ont été projetées sur les écrans de la cour d’assises de Melun, qui juge Bushra Taher Saleh et Grégoire Compiègne pour leur responsabilité dans la mort de leur fille de 20 mois, Inaya, enfouie dans les bois après son décès.

L’accusée a regardé son fils de bout en bout – tandis que le père s’était comme clapi dans son box. Elle s’est levée, visiblement mortifiée par les images. L’avocat général a fait sortir ses parents de la salle. C’est ce moment qu’il a choisi pour lézarder la défense de Bushra Taher Saleh : « Vous avez trop menti, trop dissimulé. Vous saviez les violences sur Karim, pourquoi avoir protégé M. Compiègne ? » Toujours sanglotante, l’accusée se réfugie derrière « l’emprise », cet ascendant irrépressible qu’exerçait sur elle son compagnon tyrannique et violent. L’avocat général n’est pas d’accord : « Quand on a un enfant, on doit le protéger, pourquoi pas vous ? – Mon crime c’est de ne pas les avoir protéger, de ne pas l’avoir dénoncé. Je regrette infiniment, mais je n’avais pas le courage », se lamente-t-elle. Mais cela agace l’avocat général : « Vous parlez de vous, mais vous ce n’est pas le problème, on est en train de juger des parents qui ont tué leur petite fille – Vous croyez que j’ai pas pris des coups à la place de mes enfants ? Que je ne suis pas aussi une victime ? » achève-t-elle dans un hoquet.

Un discours « à géométrie extrêmement variable »

La déposition de l’expert psychiatre est venue éclairer cette attitude : « 90 % de son discours est victimaire, exclusivement victimaire. Elle est dans l’auto apitoiement, par rapport à son couple, à ses parents, à son expérience sociale. Le discours est très auto-centré. Il n’y a aucune remise en question personnelle. » Le médecin a confié ses difficultés causées par le discours « à géométrie extrêmement variable » de l’accusé : « Je ne sais pas quelle crédibilité lui donner », analyse-t-il. Elle a une intelligence normale malgré un développement intellectuel limité. Mais son discours projectif, auto-centré, ses digressions et ses contradictions permanentes empêchent d’identifier précisément des troubles de la personnalité. Il la qualifie néanmoins « d’inauthentique, et c’est assez rare ».

La présidente l’interroge : « Mme Taher Saleh a-t-elle une personnalité susceptible d’être sous une quelconque emprise ? - Compte tenu de son caractère, je ne pense pas. Elle a des ressources, elle peut s’adapter à son interlocuteur, ce qui explique qu’elle ait pu paraître soumise à certains moments. » Il confirme que la cour examine le cas d’un couple pathologique : « C’est la rencontre de deux individus plus ou moins à la dérive sur le plan affectif. Ils peuvent s’imaginer surmonter leurs difficultés en créant la famille rêvée, une famille imaginaire. »

Intolérance à la frustration

Une question taraude certains : Bushra aime-t-elle ses enfants ? Une avocate de la partie civile, qui représente l’association Innocence en danger, lui a demandé d’énumérer les moments importants de la vie de Karim, ceux dont une mère se souvient. Elle n’a pas failli. Mais l’expert psychiatre ne l’a pas beaucoup entendu se préoccuper du sort de ses enfants : « 90% de l’entretien portait sur son sort à elle. C’est moi qui vais la chercher sur la question d’Inaya, et là elle me dit : "Ah oui, c’est vrai je suis très malheureuse." Il a fallu que j’induise. » Cela confirme selon lui son inauthenticité. L’accusée jouerait une partition avec plus ou moins de liberté, en prétextant l’emprise de son compagnon. Mais la dissimulation aussi longue du corps d’Inaya le laisse très perplexe. « Elle se pose comme d’habitude en victime. Quand on a de l’aplomb comme cela, et qu’on est convaincant aussi longtemps, avec autant de personnes, ça ne peut pas être complètement malgré soi. C’est un signe de réflexion élaborée autour de ce mensonge », conclue-t-il.

Grégoire Compiègne « ne présente aucune pathologie mentale aliénante, de type psychose, qui retentit sur sa perception de la réalité ». Il y a des concordances avec son ex compagne, des « traits saillants » qui sont les mêmes. Le praticien, qui l’a rencontré trois fois, le décrit : « Il a des discours agressifs et justificatoires – prompt à l’auto-indulgence, à se poser en victime dans certains évènements de sa vie. » Dans ce même contexte d’intolérance à la frustration, cela implique une réactivité disproportionnée qui peut être violente, le rend incapable de se remettre en question par rapport à sa fonction paternelle. Autant de troubles de la personnalité qui dessinent une personnalité psychopathique.

Demain, la cour demandera à Grégoire Compiègne ce qu'il pense de tout ça.

— Julien Mucchielli