La justice est aveugle, le prévenu est sourd et muet

La justice est aveugle. Alors, quand le prévenu, sourd et muet, s'exprime avec des gestes, le dialogue n'est pas forcément simple. On s'en sort finalement, tant bien que mal, avec l'aide d'un interprète qui traduit dans la langue des signes. Pas l'édition 2016, d'ailleurs : « L'ancienne langue des signes », précise-t-il.

Samir est né à Bab El Oued, un quartier d'Alger, en 1976. Depuis quatre ans, il vit à Paris avec sa compagne, mère de trois enfants, dans un petit appartement du nord de la capitale. Depuis quatre ans, il ne fait pas parler de lui.

Le 26 octobre, Samir est à Barbès, dans le métro. C'est là que les policiers l'interpellent. On lui reproche d'avoir ouvert la poche avant du sac à dos d'une jeune fille, probablement dans le but d'y dérober quelque chose.

Sa tentative de vol – supposée – avortera, pour des raisons non connues du tribunal. Ce que l'on sait, c'est que la jeune fille avait la poche de son sac ouverte, que rien n'avait disparu et que, quelques minutes plus tard, quatre policiers sautaient sur Samir et lui passaient les menottes, lui ôtant toute possibilité de communiquer.

Le président, comme le prévoit la loi, l'informe de ses droits :

« Vous avez le droit de répondre aux questions du tribunal ou de garder le silence. » Puis il se reprend : « Euh… pardon… je voulais dire… enfin bref, c'est votre droit. » Samir a beau être muet, il compte bien clamer son innocence.

Les faits sont extrêmement simples : dans ce dossier, c'est la parole des policiers contre les dénégations du prévenu. Pas de preuve, pas de témoin. Une sacoche ouverte, un Algérien au regard louche, rien de plus. Par l'intermédiaire de l'interprète, Samir se défend : « Pourquoi est-ce que j'aurais volé, j'ai du travail, je ne vois pas pourquoi j'aurais fait ça. »

« Vous avez le droit de garder le silence »

S'il réalise régulièrement des travaux de bricolage, l'enquête de personnalité révèle une existence extrêmement précaire. Depuis quatre ans, il vit sans papiers. Comme il n'a pas de document, il ne touche aucune aide. Sa compagne ne travaille pas non plus, atteinte d'un cancer. Ils vivent comme ils peuvent de la générosité de quelques amis, de petites tâches et des allocations de Madame.

Pas de casier judiciaire non plus. Depuis les faits, il a été repris alors qu'il volait un téléphone portable, ce qu'il reconnaît. Il sera jugé pour ce vol dans quelques semaines.

À la barre, son avocat souligne la difficulté de son travail dans ce dossier, où tous les contacts avec son client doivent passer par un interprète. Bien qu'il soit muet, « il a besoin d'être entendu », et sa parole n'a pas moins de poids que celle des policiers.

La procureure, pour cette première infraction, demande trois mois de sursis. L'avocat plaide la relaxe, car du sursis pourrait valoir une incarcération immédiate dans quelques jours, quand son client sera jugé à nouveau.

Pendant la suspension d'audience, l'avocat ne cache pas son peu d'espoir : « Il sera condamné, c'est sûr. » Effectivement, on se demande bien ce que peut valoir, aux yeux du tribunal, la parole d'un sans-papiers, sourd et muet, face à celle de quatre policiers assermentés.

Eh bien, on se trompe. Malgré son handicap, Samir est entendu et relaxé. L'avocat écarquille ses yeux et tente de dissimuler un immense sourire. Samir s'agite, l'interprète traduit, mais tout le monde a compris. Il dit simplement : « Merci ! »

— Emmanuel Denise