L'agent GDF cleptomane et le prévenu narcoleptique

Voici un septuagénaire peu fringuant. Son corps décharné est recouvert d'une informe parka jaune terne. L'homme répond en marmonnant aux questions de la présidente qui l'a d'ores et déjà propulsé avec enthousiasme « doyen des prévenus du jour, non, du mois ! »

Farouk est prévenu de vol dans une cabine de bronzage. Les effets personnels d’une cliente ont été retrouvés sur lui. Il balbutie de vagues excuses, dit qu’il était connu là-bas, ce qui justifiait sa présence. « Mais cela n’explique pas que l’on ait retrouvé ces biens sur vous monsieur, et puis les employées disent ne pas vous connaître. Il faudra vous interroger sur votre santé mentale. » C’est ce que demande son avocat. « Il a une attitude étrange, une expertise psychiatrique est loin d’être superfétatoire. »

Farouk a eu une longue carrière chez GDF. Maintenant à la retraite, il cumule près de 3 000 euros de revenus et 26 condamnations, exclusivement pour vol. « Vous seriez bien le 1er agent GDF de France à être condamné des dizaines de fois. » Cet exploit ne le fait pas ciller, et le prévenu rumine, tête en l’air, d’imperceptibles excuses.

La procureure requiert six mois ferme mais pas de mandat de dépôt, « eu égard à l’âge du prévenu ». Pas de troubles mentaux selon elle – qui rejette le renvoi demandé par la défense – simplement « une personne rigide ».

Farouk reste hagard à la barre. « Quelque chose à ajouter ? », demande la présidente. « J’ai fait mon service militaire en France, naturalisé en 1963 », lance-t-il comme si ses états de service pouvaient racheter ses méfaits. Mais les juges lèvent les yeux dans un soupir et appellent l’affaire suivante.

« Un œuf, Mme le Président, ce n’est pas comme un bœuf ! »

Arrive une paire d’Antillais hirsutes. Didier, 49 ans, 50 condamnations. « Ça fait bien longtemps que je n’avais pas vu un tel casier, c’est la session des records aujourd’hui », entonne la présidente de sa voix rauque. Elle examine le dossier du second, énumère, feuillette : « Quand on tourne les pages comme ça, c’est mauvais signe. »

Les deux ont été surpris en train de dévisser la roue d’un vélo. « On voulait juste récupérer la vis, rien de plus », s’exclame Didier. « Qui vole un œuf vole un bœuf », ironise la présidente, avant d’enchaîner : « Vous n’aviez pas d’autres moyens de vous procurer cette vis ? »

Le casier de Didier vient sur la table. « Comment expliquez-vous tant de condamnations ? Franchement, on ne peut pas vous faire confiance. Quelle est votre situation administrative ? » Didier est déboussolé : « À l’époque, j’étais stupide. – Ce n’est pas une situation administrative ! »

Thierry est apathique. « Il appert du dossier que vous dormez sans cesse monsieur. Vous auriez dit aux policiers qui vous interrogeaient, "Rien à foutre, moi j’dors." » Le procureur en rajoute : « Il s’est endormi sur la table devant l’enquêteur après dix minutes d’interrogatoire. – Et alors, vous répondez-quoi ? – Rien, de toute façon je suis coupable », élude Thierry.

Leur avocat entre en piste, minimise, tempère et, enfin, ramène les choses à leur juste mesure. « Un œuf, Mme le Président, ce n’est pas comme un bœuf ! »

Un mois ferme pour les deux, qui repartent menottés. Farouk, lui, écope de quatre mois sans mandat de dépôt. Il s’éloigne, l’air de tituber, sans un mot à son avocat.

— Julien Mucchielli