« Je voulais les soulager, pas les tuer »

Aujourd’hui, c’est l’anniversaire de Ludivine Chambet. Mais la fête n’aura pas lieu. En ce mercredi 10 mai 2017, pas de rires, pas de bon repas autour d’une belle table, pas 34 bougies à souffler : le procès de Ludivine pour treize empoisonnements – dont dix mortels – dans une maison de retraite près de Chambéry, s’est ouvert la veille.

Aujourd’hui, elle s’est vêtue de noir et est assise dans le box des accusés, derrière ses deux avocats. Elle fait face à la présidente de la cour, Isabelle Oudot, à ses deux assesseurs et aux jurés citoyens. Dans la salle d’audience de la cour d’assises de la Savoie, à Chambéry, il y a aussi des familles de victimes, nombreuses, leurs avocats, nombreux. Et puis pas loin de Ludivine, il y a quelques-uns de ses proches. Son père, Gérard, n’est pas là, il viendra témoigner dans quelques jours à la barre, il n’a pas le droit d’assister aux audiences avant. Sa mère, Solange, n’est pas là non plus. Mais elle, elle ne viendra pas. Elle est décédée il y a près de quatre ans, dans les bras de sa fille unique. Ludivine Chambet pense sûrement à elle. Aujourd’hui, 10 mai 2017, c’est son anniversaire à Ludivine. Et c’est aussi la Sainte-Solange.

« Si on veut juger Ludivine Chambet, on est obligé de juger aussi Solange »

Pour raconter Ludivine, il faut raconter Solange. C’est comme ça, c’est l’histoire de leur vie. Face à une amie de Solange « et de Ludivine » venue déposer à la barre, Me Thomas Bidnic, avocat de la défense, avait averti dès le premier jour du procès : « Si on veut juger Ludivine Chambet, on est obligé de juger aussi Solange, parce qu’elles étaient fusionnelles. Donc 1 + 1 = 1. » Cette fusion, « la fusion du fusionnel », estimera plus tard le capitaine de police Olivier Sotty, directeur d’enquête, elle vient de loin. Solange a donné naissance à sa fille après sept mois de grossesse. Quelques semaines auparavant, des médecins lui avaient proposé d’avorter : un syndrome malformatif aux lourdes conséquences avait déjà été détecté, celui de Beckwith-Wiedemann. Ludivine Chambet est née l’abdomen ouvert, des organes hors du corps. Elle a été opérée dès la naissance, puis à plusieurs reprises ensuite, à huit ans pour une macroglossie, c’est-à-dire une langue trop grande. A l’époque, Gérard et Solange sont inquiets (Ludivine va-t-elle survivre ?), mais le sujet est tabou, Solange cache sa fille dans le landau. « J’ai grandi très vite », raconte Ludivine, accusée à la stature imposante. Dans sa tête, pourtant, elle reste une petite fille.

« Vous avez eu des amis de votre âge ? lui demande la présidente.

– Oui, quand on était petit. Mais c’était pas ma priorité. J’arrivais pas à aller vers les autres, à faire le pas. »

Ludivine aime être avec Solange, sortir avec elle, faire les magasins avec elle, aller voir des amis de la famille avec elle. Son métier d’aide-soignante, Ludivine l’a choisi parce que Solange, femme de ménage de profession, est altruiste et serviable avec tous. « On ne faisait qu’une personne avec ma maman. » Quand Solange n’est pas bien, Ludivine non plus. A ses 18 ans, l’un de ses oncles divorce. Solange, très proche de lui, est bouleversée ; Ludivine est mise sous antidépresseurs.

« Vous étiez comme une éponge ? l’interroge la présidente.

– Oui. »


Ludivine Chambet aime jouer de l’accordéon aussi, des cours lui sont donnés à domicile. « Écolière solitaire » et complexée, elle fait face aux moqueries de ses camarades, ne se défend pas, ne connaît aucune période de révolte à l’adolescence et trouve refuge auprès de sa mère. Mais Ludivine ne se plaint pas et considère qu’elle a quand même vécu une enfance heureuse, excepté du point de vue médical.

Quand le diagnostic de leucémie aiguë tombe pour sa mère en mai 2012, Ludivine s’empare du problème à bras le corps. Elle quitte son appartement qu’elle avait loué quelque temps et revient vivre chez ses parents. « Ma tête était avec ma maman, racontera-t-elle à une enquêtrice de personnalité. On a mené ce combat ensemble. » « Il fallait qu’elle la sauve coûte que coûte et l’idée de la perdre lui était intolérable, expliquera à la barre Magali Ravit, psychologue. Ce n’est pas le décès de sa mère qui est traumatique, c’est l’anticipation de sa mort. C’est le KO, la fin d’un monde. »

Un jour, elle enlace sa mère tendrement, puis dit, au milieu d’autres personnes : « Quand je pense à tous ces gens qui peuvent vivre et qui n’y arrivent pas et à ma mère qui veut vivre, mais ne le peut pas. » Son grand ami Christophe est là, il l’entend et ne comprend pas. Même si « la cocotte-minute était sacrément sous pression, ça ne pouvait pas tenir longtemps : 24 heures sur 24, Ludivine s’occupait des autres et la mort n’était pas loin », se rend-il compte maintenant. Solange est décédée fin juin 2013. À la maison de retraite où travaillait Ludivine, les empoisonnements avaient commencé en septembre 2012. Pour Ludivine, la maladie de sa mère a été le début de la « chute libre ». « Je croyais ma mère immortelle. »

Pendant cette période de soins et d’hospitalisations, son père, Gérard, est présent, mais hors du duo mère-fille. Personne ne lui demande son avis sur des protocoles de soins proposés par les médecins, les filles s’en chargent, avec une tante de Ludivine. « J’étais toujours collée à ma mère. Mon père était un peu exclu, c’est vrai. Ma mère décédée, moi incarcérée, aujourd’hui, je découvre un homme que je ne connaissais pas. Il fait tout, il est très attentionné, malgré son côté rustre. J’apprends maintenant à le connaître. »

« T’as foutu ta vie en l’air ! »

Voilà justement Gérard, 70 ans, qui s’avance à la barre. Poings serrés, teint rougeâtre, bras le long du corps, il respire fort, retient ses larmes autant que possible. « Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ? C’est ma fille… Tout ça à cause de cette saloperie de maladie ! C’est Ludivine Chambet, mais c’est pas ma Ludivine, je comprends pas. Un burn-out, peut-être. »

Gérard se retient de ne pas hurler sa douleur. « Je suis abîmé, mais je suis toujours debout, comme dit Renaud. » Il encaisse donc les titres des journaux sur sa « Lulu », « l’empoisonneuse de Chambéry, le démon, l’intelligence au service du mal ». « Avec sa mère, c’était une, c’était sa mère, sa copine, sa sœur, c’était tout. Elle était toujours avec sa mère. Les grandes surfaces, les amis… Les filles, quoi. Moi, je suis un homme d’extérieur, j’étais là pour faire le nombre. Les magasins de fringues, c’était pas ma place. J’étais un peu l’homme des montagnes. »

Après le décès de sa femme, il remarque bien que sa fille si gentille et si serviable est plus sensible. « Quand elle n’était pas au travail, elle était au cimetière. » Mais Gérard n’est pas « un papa poule ». « J’étais pas toujours derrière ses baskets. » Il sait aussi qu’elle est sous médicaments depuis ses 18 ans, mais « les médicaments, c’était comme pour toutes les bonnes femmes : un pet de travers, un cachet. » Il est maladroit Gérard, il avance avec ses gros sabots, mais il fait comme il peut avec sa tristesse.

La première fois qu’il a revu sa fille après son arrestation, il lui a lancé : « Qu’est-ce que t’as fait ? T’as fait une connerie, maintenant tu vas payer, t’as foutu ta vie en l’air ! » Il va depuis la voir toutes les semaines au parloir. « On parle de tout et de rien, j’essaie de lui remonter le moral. Vous imaginez bien que quand vous êtes dans ces maisons, c’est pas le Club Med. » Et malgré tout, malgré la tristesse, la honte, la colère, il est fier, lui, l’ancien boucher : sa fille a décidé de suivre une formation de boucherie en maison d’arrêt et elle y a obtenu son CAP.

« Elle ne vous a jamais rien dit sur ce qui s’était passé ? demande Me Olivier Connille, côté parties civiles.

– Non. »

La présidente reprend :

« Vous n’avez jamais évoqué les faits avec elle ?

– Non. J’ai pas l’habitude de remuer le couteau dans la plaie. »

Puis : « Elle cherche à comprendre. C’est ses mains qui ont fait, mais sa tête ne suivait pas. Ce qui s’est passé dans sa tête, on ne le sait pas et on ne le saura peut-être jamais. »

« Pour elle, il n’est pas normal qu’elle soit enfermée avec des criminels »

La clé de ce procès est là : que s’est-il passé dans les méandres de la tête de Ludivine Chambet ? Deux collèges d’experts psychiatres se sont penchés sur son cas, rare. Quand ils la rencontrent, juste après les faits ou bien plus tard, ils découvrent une Ludivine plutôt vive, loin de celle qui se retrouve dans le box en ce moment (elle est sous médicaments et placée en unité hospitalière spécialement aménagée depuis avril), pas complètement consciente de ce qui l’amène devant eux.

Le docteur Patrick Blachère, 61 ans, représente le premier collège devant la cour d’assises. Il s’avance à la barre, ouvre son dossier d’expertise. « Il y a peu de femmes mises en cause pour des faits sériels dans la littérature scientifique, donc celle-ci est peu prolixe. Moi-même, je n’ai jamais vu ou pris en charge un sujet comme Ludivine Chambet », annonce très vite l’expert, à l’expérience pourtant longue. Quand il la rencontre peu après son arrestation, Ludivine Chambet « exprime très peu d’émotions par ses mots : il y a de l’émotion quand elle parle de sa mère, pas quand elle parle des faits ».

Il fait face à une personnalité intelligente, sans maladie mentale, mais avec un grave trouble de la personnalité, immature, dépendante, dépressive, sans signe de psychose. À l’époque, elle reconnaît seulement avoir enfreint les règles de l’hôpital et affirme avoir agi pour le bien des personnes, pour apaiser les victimes ; « mais n’est-ce pas elle qu’elle apaisait ? » dans une « alternative au meurtre ». « Il y a chez elle un clivage de la personnalité qui fait qu’elle a du mal à admettre sa responsabilité. Elle se dit "Comme je suis quelqu’un de gentil, je ne peux pas être responsable de ces faits." Elle ne se rend pas compte qu’à la maison d’arrêt de Bonneville (Haute-Savoie), elle est celle qui est responsable du plus de faits. »

L’expert ajoute, encore un peu surpris : « Pour elle, il n’est pas normal qu’elle soit enfermée avec des criminels. »

Le déni de l’accusée et le clivage de sa personnalité sont, selon le docteur Blachère, deux mécanismes de défense narcissique, un problème en vue de la réinsertion. « Elle avait la volonté d’apparaître comme la meilleure aide-soignante. Je pense qu’elle était dans une logique de recherche de toute-puissance. Mais je n’irai pas jusqu’à dire qu’elle a une personnalité perverse. »

Pour lui, Ludivine Chambet a plutôt un profil « proche de l’incendiaire et du pyromane ». « Je n’ai pas fait de votre cliente Francis Heaulme, lance Patrick Blachère à Me Bidnic, ravi de l’entendre. Mais je pense qu’elle considérait ses victimes, non pas comme des sujets, mais comme des objets pour l’apaiser. Il y a d'ailleurs d’excellents pères qui sont des pères incestueux. Avec son clivage, il est possible que certains aient un beau souvenir d’elle comme aide-soignante. »

« Elle sait qu’elle l’a fait, mais pas pourquoi elle l’a fait. » Le docteur Daniel Zagury, 67 ans, apparaît maintenant en visioconférence devant la cour d’assises de la Savoie. L’expert de Guy Georges, Patrice Allègre ou encore de Michel Fourniret, considère comme ses confrères que Ludivine Chambet est exempte de toute maladie mentale. « Il n’y a pas lieu de la considérer comme une déséquilibrée. Elle n’apparaît pas non plus comme insensible à autrui. Elle est plutôt hypersensible, démunie face aux difficultés de l’existence. »

Pour lui, il n’y a en revanche pas lieu de l’inclure dans la catégorie des tueurs en série. « Nous avons une tendance assez naturelle à vouloir que les crimes ressemblent aux criminels. Il faut résister à cette tentation. » Si le crime avait un visage, ce ne serait pas celui de Ludivine Chambet. Mais Ludivine Chambet a commis des crimes. Alors l’expert le reconnaît : il est très difficile de la comprendre « parce que ce type d’agir ne ressemble pas à des représentations simples, logiques ». Me Daniel Cataldi prend la parole, pour les parties civiles :

« Vous venez de nous faire un appel à la modestie. Vous confirmez qu’on ne peut pas forcément tout expliquer quand on est expert-psychiatre ? »

Daniel Zagury sourit : « Pour l’avenir, on ne peut pas tout prévoir. Par contre, pour ce qui concerne les actes passés, à un moment, on bute sur l’inexplicable en termes rationnels. Elle l’a fait pour des raisons qui existent, mais qui échappent à la rationalité.

– On ne peut pas être cartésien sur sa motivation ?

– Exactement. Ça ne veut pas dire qu’elle n’en a pas. »

Une aide-soignante bien notée par sa direction

Ludivine Chambet avait demandé à sa direction de revenir travailler dans cette maison de retraite, située dans l'agglomération chambérienne, au moment où sa mère avait été déclarée malade, à l’été 2012. Elle préférait le contact avec les personnes âgées, le rythme était plus compatible avec ses problèmes de santé et lui permettait de mieux s’occuper de sa mère. Elle y était déjà passée entre 2005 et 2010 et elle avait été très appréciée. Au point que depuis son incarcération, trois filles d’anciennes résidentes vont parfois la voir au parloir.

De nouveau, Ludivine est bien vue dans l’établissement. Son caractère la rend parfois difficile à gérer, elle n’est pas toujours très commode avec ses collègues. Mais elle est considérée comme une bonne aide-soignante, travailleuse, bien notée par sa direction (20,25/25 les deux dernières années) qui lui permet d’être promue à l’échelon supérieur. Dans le même temps pourtant, elle a des comportements étranges, remarqués par beaucoup. Ses collègues l’entendent parfois pousser des cris, dans les couloirs ou dans les chambres. « J’ai toujours fait ça, explique Ludivine à la cour. C’est comme des cris de déchargement d’émotions. » « C’était pas très discret, c’est vrai, estimera plus tard une autre aide-soignante qui, à l’époque, adorait travailler avec Ludivine Chambet. Mais ce n’est pas quelque chose qui m’a interpellée. Pour elle, c’étaient des soupirs. »

Mais très vite, commencent les empoisonnements, qui se ritualisent. Dans sa blouse d’aide-soignante, Ludivine Chambet déambule dans les couloirs de la maison de retraite avec une autre collègue, derrière un chariot de médicaments. C’est l’heure de la distribution des traitements médicaux, préparés auparavant par une infirmière et administrés par les aides-soignantes, qui se partagent le travail. Ludivine regarde à droite, à gauche, vérifie que ses collègues ne la voient pas faire. Elle prend un verre, fait un mélange de médicaments déjà présents sur le chariot, se rend parfois à l’infirmerie pour compléter le cocktail. Elle ajoute un peu d’eau, puis tend le verre aux résidents de la maison de retraite. Qui boivent. « Je leur ai simplement dit que c’était l’heure du médicament. Ils l’ont pris sans difficulté. » Juste après, une résidente lui répond : « Beurk ! » Les malaises suivent, « dans les dix minutes à peu près ». Mais l’accusée le répète, tout au long de son procès : « Je voulais les soulager, pas les tuer. »

« C’est Lourdes dans cette chambre ! »

Au quatrième jour de son procès, Ludivine Chambet est interrogée par la présidente, Isabelle Oudot, sur chacune des victimes. A chaque fois, l’accusée prend le temps de répondre et d’expliquer ce qui semble inexplicable.

Mathias Carle, d’abord, première victime, décédé le 23 novembre 2012. Il résidait au rez-de-chaussée de la maison de retraite, dépendante du centre hospitalier de Chambéry et organisée en deux services, le Granier au rez-de-chaussée, le Nivolet à l’étage, avec une trentaine de résidents chacun, tous valides. Le Nivolet était accessible par un escalier situé dans le hall central du Granier. Ludivine Chambet travaillait au Nivolet et conteste, depuis le début, l’empoisonnement de cet homme de 86 ans. « Dans son lit, il était moyennement gai, attristé par son amputation. Mais je n’ai pas fait de soins, je n’ai rien donné à ce monsieur, je persiste. »

Deuxième victime : François Ruiz, 82 ans. Un seul malaise constaté le 27 mars 2013, jour de son décès. Il était venu se plaindre du dos auprès de Ludivine Chambet.

« Vous allez soulager ses douleurs, là, madame ?

– Au moment des faits, j’ai eu le sentiment de le soulager. Je ne pensais pas que ça allait aller jusqu’à la mort. Je ne me suis pas interrogée plus que ça sur la nature de son décès. J’étais vraiment hors-circuit. Je suis rentrée dans un processus délirant, incompréhensible, qui a commencé avec M. Ruiz, dans une sorte de toute-puissance.

– Essayez de le dire avec vos mots à vous, pas en reprenant les mots des experts », l’arrête la présidente.
 Me Bidnic regarde Isabelle Oudot : « Ça fait trois heures qu’on essaie de le lui dire, merci ! »

Troisième victime, la plus âgée : Georges Lombard, 96 ans. « Le Phénix », d’habitude grandement résistant aux épreuves de la vie, selon l’une de ses filles (la seule entre tous à avoir réussi à faire pleurer Ludivine Chambet, au septième jour de son procès). Il est décédé le 2 avril 2013. « Il avait ses pathologies, mais pas des choses importantes. Moi, je l’ai vu mal, plus renfermé que la veille. Alors toujours pareil, j’ai pris l’initiative d’aller à l’infirmerie pour faire ces mélanges. »


La présidente lui demande si le patient avait demandé ce qu’il y avait dans le verre. Réponse négative.

« Mais s’il l’avait fait, madame ?

– Personne ne m’a jamais rien dit.

– Vous vous souvenez de son décès ?

– Pas du tout. J’ai été peinée d’apprendre la nouvelle.

– Alors que M. Ruiz est déjà décédé.

– Oui. »

Quatrième victime : Joséphine Pachoud, décédée le 23 avril 2013, à 89 ans. Elle résidait au rez-de-chaussée de la maison de retraite, service du Granier. Sa famille ne se souvient pas avoir croisé Ludivine Chambet.

« Vous étiez à l’affût des personnes tristes, madame ?

Je faisais plus attention aux personnes que je sentais tristes. Il y avait un sentiment de mal-être, de souffrance. J’avais le sentiment que ces personnes n’étaient pas bien, pas heureuses, pas bien dans leur corps.

– Vous reconnaissez les faits pour Joséphine Pachoud ?

Non pas du tout, je ne me suis pas occupée de cette personne. Ce n'était pas mon service, je l'ai très peu vue.

Votre mémoire est claire, là ?

– Oui.

– Vous êtes certaine ?

– Oui. »

La présidente poursuit. Cinquième victime : Alice Miège, décédée le 7 octobre 2013, à 91 ans. Elle est celle qui a subi le plus d’empoisonnements et donc le plus de malaises : huit. Après le septième malaise, sa famille avait croisé Ludivine Chambet dans les couloirs. Agacée, elle avait lancé : « C’est Lourdes dans cette chambre ! »

« Je ne me souviens pas de tous ses malaises, mais je me souviens très bien de cette dame. Avant son malaise, je l’aide pour qu’elle se sente mieux. Après, je ressens une profonde tristesse. Je ne me pose pas la question : "Pourquoi ?" »

Sixième victime : Augusta Zottino, décédée le 9 octobre 2013, à 93 ans. Comme pour six autres victimes, son corps a dû être exhumé pour l’enquête.

La présidente : « Qu’est-ce que vous lui dites ? Il est normal qu’elle ne soit pas en train de gambader et de rire, on est d’accord ? »

Ludivine Chambet : « J’ai essayé de lui demander pourquoi elle n’était pas bien. Elle n’a pas su m’expliquer pourquoi.

– Est-ce que ça vous énerve de voir les gens diminués physiquement ?

– A un moment donné, oui, j’ai eu cet énervement-là, d’où la convocation par mes supérieurs. J’étais un peu plus active, brute dans mes gestes.

– Vous étiez présente lors du décès et lors du malaise ?

– Lors de son décès, oui. Lors de son malaise, j’ai pas trop de souvenirs. »

Septième victime : Marcel Poncet. Il est décédé le 14 octobre 2013, à 92 ans. Comme les autres victimes, il était globalement en bonne santé physique.

« Il y avait déjà eu des malaises et des morts. Qu’est-ce que vous ressentiez à ce moment-là ?, lui demande la présidente.


– Rien. C’est quelque chose de dramatique de ne pas ressentir. »

Huitième victime : Simone Aguettaz, décédée le 24 octobre 2013, à 85 ans. Un jour, avant sa mort, Ludivine Chambet avait couru après ses fils, alors sur le départ de la maison de retraite : elle voulait savoir comment habiller leur mère en cas de décès.

« Quand ils ont des malaises, ce n’est pas en dormant, c’est "J’ai mal", c’est violent. Vous ne le voyez pas ?

– Si, je le vois. Mais, à ce moment-là, je ne fais pas le lien avec ce que j’ai fait. »

Neuvième victime : Anne-Marie Marcillac, décédée le 16 novembre 2013, à 88 ans. Une résidente dynamique et plutôt rigolote.

« Ce jour-là, vous avez dit qu’elle avait le visage fermé, triste. Elle ne vous a pas répondu. Quand on ne vous répondait pas, ça vous plaisait ?

– Ce n’est pas une question de plaire ou de ne pas plaire.

– Ça vous énervait de les voir plus tristes, plus énervés ?

– Non. Une personne âgée n’est pas toujours coopérante. J’avais de la tristesse pour elle. »

Elle poursuit : « Je sais que ce que je fais est mal et à la fois j’ai quelque chose qui me pousse à aller le faire. »

Dixième victime : Elise Maréchal. Elle est décédée le 29 novembre 2013, à 83 ans. C’est sa mort qui alertera la cheffe de service de Ludivine Chambet et le médecin de la maison de retraite, au point d’avertir le directeur de l’hôpital, qui lui-même saisira le procureur de la République, déclenchement de l’affaire.

« La voyant mal, je suis partie chercher ces mélanges de médicaments, pensant que ça allait améliorer son état. Je pensais résoudre le problème moi-même, qu’elle aille mieux, qu’elle ne soit plus dans l’état dans lequel je l’ai trouvée le matin. »

Onzième victime : Josette Paillet. Première survivante de cette affaire, malgré cinq malaises dus à des empoisonnements. Elle a aujourd’hui 82 ans.

« C’était une dame toujours très active, elle déambulait beaucoup, elle prenait tout ce qu’elle trouvait sur les tables. » Et après les médicaments, elle était plus calme.

« C’est un moyen radical pour qu’elle ne déambule plus », regrette la présidente.

« Moi, je voyais qu’elle était angoissée, qu’elle était mal. Elle ne l’a pas verbalisé, répond l'accusée. Ça me peinait de les voir pas comme ils étaient avant. »

Douzième victime : Irène Grand. Elle a survécu et est âgée aujourd’hui de 89 ans. Une petite femme (1,50 m pour 30 kg) de fort caractère.

« Vous évoquez son faciès renfermé.

– C’était une personne très réservée. Si on ne la motivait pas, elle n’allait pas d’elle-même aux animations. Alors toujours pareil, j’ai le sentiment qu’elle n’est pas bien, qu’il faut que j’agisse. »

Treizième victime : Jean Tretout. Lui a également survécu aux empoisonnements, mais est décédé depuis, à 76 ans.

« Vous chantiez ensemble, vous l’aimiez bien », lance la présidente à Ludivine Chambet. Sauf qu’un matin d’empoisonnement, il était « un peu triste ».

« Il y avait du conscient et de l'inconscient »

« Treize personnes, madame, à qui vous donnez ces substances, une fois, deux fois, trois fois… Il y a dix morts.

– A ce jour, je suis consciente que ça a vraiment été une folie, que je n’arrive pas encore forcément à expliquer. Je voulais que toutes ces personnes aillent mieux, être reconnue comme la personne qui les a soulagées. Au travail, j’ai transposé tout ce mal-être, toutes ces souffrances par rapport à ma mère sur ces personnes que je voyais mal. J’ai ce mélange de conscience et d’inconscience, d’interdit et de passage à l'acte. »

A chaque fois, Ludivine Chambet a utilisé des solutions buvables, accessibles et moins contrôlables, à chaque fois des neuroleptiques et des antidépresseurs pour apaiser les anxiétés des résidents. Un « automatisme », selon elle. « On ne prescrit jamais ce type de mélange, défendra pourtant un médecin de l’hôpital à la barre. Il peut nous arriver de prescrire deux molécules de neuroleptiques, mais c’est absolument exceptionnel, c’est plutôt une molécule en dose minimale. »

« Si l’on vous suit, madame, il n’y avait pas besoin de faire des cocktails, estime la présidente.

– Oui, aujourd’hui, je m’en rends compte. Pas au moment des faits. »

Sur le banc des parties civiles, Me Olivier Connille prend la parole.

« C’est quoi pour vous un empoisonnement ?

– Quelque chose de très dangereux, de très grave, nocif à la vie d’autrui, quelque chose qui est effectivement interdit par la loi.

– Pour vous, est-ce que vous avez empoisonné quelqu’un ? Est-ce que vous avez voulu leur donner la mort ?

– Je n’ai pas voulu leur donner la mort. Je voulais les soulager, les apaiser. Au moment des faits, je n’étais pas dans la réalité. Aujourd’hui, je sais que les médicaments entraînent la mort.

– Est-ce que vous les avez empoisonnés ? insiste Me Connille.


– Pour moi, ce n’était pas le but.

– Vous ne pouvez pas ou vous ne voulez pas faire le lien, entre les empoisonnements et les morts, parce que ça ne vous ressemble absolument pas ?

– Un peu des deux. Il y avait du conscient et de l’inconscient. Quand je lis mon dossier aujourd’hui, je ne me reconnais pas, j’ai l’impression que c’est une autre personne.

– Ça me fait un peu peur, parce qu’un jour, je serai vieux, se laisse aller l’avocat. Pour permettre à l’autre d’aller mieux, discuter n’est-ce pas une forme d’apaisement plus efficace ?

– Bien sûr que si. Avec le recul, je sais qu’il y a d’autres moyens pour apaiser et désangoisser.

– Vous supportiez de regarder des vieux qui se plaignent, alors que votre maman est morte ?

– Oui et non. »

« On passe de Farmville à "provoquer un infarctus" »

Au moment des faits, Ludivine Chambet ne se contente pas d’administrer des cocktails médicamenteux à ses victimes : elle fait aussi des recherches sur Internet, depuis l’ordinateur de chez ses parents. Plus de 500 recherches plus ou moins relatives aux faits ont été recensées par un expert informatique, concentrées entre mai et octobre 2013. La liste est glaçante.

« Aussi improbable que ça puisse paraître, je ne m’en rappelle pas, soutient Ludivine Chambet à la présidente qui l’interroge. C’est le trou noir. À aucun moment, je me revois faire ces recherches. »

La présidente décide alors de projeter le contenu des recherches, pour tenter de raviver des souvenirs. « Comment faire mourir un homme », des recherches sur le surdosage de médicaments dont le Tercian utilisé lors des empoisonnements, « comment empêcher votre médecin de vous tuer », « pourquoi suis-je toujours célibataire », « comment enlever un mauvais sort », des recherches sur l’ésotérisme et les marabouteux, « actualisation de la carte vitale », « changement de médecin traitant », « sédation vigile », « manuel pratique du guérisseur », « quels sont les médicaments du quotidien qui provoquent des crises cardiaques », plusieurs recherches sur des sites spécialisés traitant des effets secondaires de certains médicaments, « personnes âgées ces médicaments provoquent des chutes mortelles », « coma diabétique taux », « comment provoquer une perte de connaissance », « micro espion longue portée sans fil », « mourir à l’hôpital avec l’Hypnovel », « association morphine Hypnovel », « provoquer cancer pancréas », « provoquer AVC », « ralentir le cœur », « association Tercian Loxapac Rivotril ».

La présidente : « On a l’impression qu’une partie de vous a connaissance des effets de ces médicaments.

– Non, je ne connaissais pas les effets secondaires. »

« Personnalise ton pot de Nutella », Facebook, « location de bennes à Chambéry », « Cordarone », recherches immobilières.

« On passe de Farmville à "provoquer un infarctus" », poursuit la présidente. Puis « provoquer un dérèglement du pancréas », « pancréatite aiguë ».

« Qui souffre d’une pancréatite aiguë dans votre entourage, madame ? interroge la présidente.

– Mon père », répond, gênée, Ludivine Chambet.


La liste défile encore sur l’écran. « Chocolat lait pour empoisonner un chien », « comment provoquer un coma », « une petite question sur le Norset », « empoisonner un homme ».

« J’ai du mal à comprendre comment votre cerveau peut se déconnecter, puis se reconnecter pour des recherches ancrées dans le quotidien, interpelle, perplexe, Me Ingrid Zeller, côté parties civiles, en constatant qu’une commande de courses sur le site d’un supermarché a été passée entre deux recherches plus contestables.


– C’est moi qui ai tapé ces recherches sur l’ordinateur de manière consciente, mais c’est la représentation de faire que je n’arrive pas à représenter, tente Ludivine Chambet.

– Le 9 février 2013, vous faites une recherche sur le Tercian et des décès suivent du fait de l’administration de Tercian notamment. Y a-t-il un lien ? demande Me Connille.

– Très certainement. »

Mais pour l’avocat général, Pierre Becquet, absent depuis le début des débats, ces explications « tortueuses », c’en est trop. « Je caricature si je parle de la gentille Ludivine et de la méchante Ludivine ? demande-t-il à l’accusée.

– Non.

– Quand vous faites des recherches sur le Tercian, c’est la méchante Ludivine ?

– Oui.

– Et quand vous donnez des médicaments, c’est la méchante ou la gentille Ludivine ?

– Un peu des deux. »

Me Thomas Bidnic prend la suite et demande à sa cliente : « Vous êtes responsable de la méchante Ludivine ?

– Je dirais que je ne la contrôle pas. Mais oui, je suis responsable de tous ses actes.

– Qu’est-ce que ça veut dire pour vous "être responsable" ?

– Être responsable, c’est le fait d’assumer ce que l’on a fait, même ce qui est interdit.

– C’est assumer de se regarder en face ?

– Oui.

– Là, je parle à la méchante ou à la gentille Ludivine ?

– À la gentille.

– Vous êtes sûre que ce n’est pas la même ? »

Ludivine Chambet réfléchit.

« Ces deux Ludivine ne font qu’une. Vous parlez autant à la gentille qu’à la méchante. »


À ses côtés, Me Ségolène Franc enfonce le clou : « Si "elle" avait l’intention de donner la mort, est-ce que ce n’est pas vous qui aviez cette intention ?

– Oui, c’est moi. C’est la même Ludivine. »


Suspension de l’audience. Sonné, Gérard Chambet est tout proche du box, il tourne le dos à sa fille. Ludivine le cherche du regard, puis tend le bras et, de son index, touche le dos de son père. Il se retourne. Ludivine lui tend la main. Il la saisit et la serre. Échange de regards. On dirait qu’ils sont en plein apprentissage de la relation père-fille.

« C’était un automatisme, j’avais ce besoin d’être utile »

L’audience en est maintenant au septième jour et il y a chez Ludivine Chambet comme une urgence : c’est presque sa dernière possibilité d’apporter des réponses qu’elle avait dit vouloir donner aux familles à l’ouverture de son procès. Juste avant, elle a entendu son ancienne cheffe de service et d’anciennes collègues. Elle a entendu de la colère, de la tristesse surtout. Certaines collègues ne l’ont pas regardée un instant. Une seule l’a longuement fait. Cette infirmière en dépression post-traumatique depuis les faits, l’a assuré : elle n’a pas de colère vis-à-vis de Ludivine Chambet. « Je ne suis pas là pour juger. Je peux comprendre la souffrance de Ludivine. Mais je ne peux pas comprendre la souffrance de ces personnes parties dans d’atroces souffrances. »

La présidente interroge une dernière fois l’accusée : « Vous vous sentiez bien au moment de l’administration des cocktails de médicaments ?

– Oui, j’étais bien. Il fallait que je me rende utile, j’avais un besoin de reconnaissance. Pour moi, les résidents allaient aller mieux après l’administration de ces cocktails. Je me sentais forte, alors que cette force n’était pas normale. Aujourd’hui, avec le recul, je me dis que rien n’était normal. »

Elle poursuit : « La mauvaise Ludivine, ces moments de moi néfastes, je n’arrivais pas à y mettre un frein.

– Vous sentiez qu’un phénomène se mettait en route en vous, au moment de l’administration des médicaments ?

– Non, c’était un automatisme, j’avais ce besoin d’être utile. Maintenant, avec le recul, je me dis que c’est impensable. »

Puis, plus tard : « La perte de ma maman n’excuse pas mes gestes. Tout le monde peut perdre un être cher et ne passe pas à l’acte comme je l’ai fait. Je comprends aujourd’hui qu’il y avait peut-être la volonté de tuer, parce que ma mère était décédée. J’ai bien conscience d’avoir commis des crimes. »

Me Bidnic interroge lui aussi sa cliente une dernière fois : « Aviez-vous accepté l’idée de la mort de votre maman ?

– Non, pas du tout.

– Et aujourd’hui ?

– Oui. J’ai conscience de la mort, conscience qu’un être humain n’est pas éternel. On naît pour ensuite mourir. »

À la fin de son réquisitoire accablant, d’une virulence inversement proportionnelle à sa présence lors de ce procès, l’avocat général a réclamé trente ans de réclusion criminelle. Mardi 23 mai, au onzième jour d’audience et après six heures de délibéré, la cour et le jury ont déclaré Ludivine Chambet coupable des treize empoisonnements, dont dix mortels, les deux qu’elle contestait compris. Après la lecture de chaque question posée sur chacune des victimes de ce dossier, la présidente, Isabelle Oudot, a relevé la tête. Elle a posé son regard sur l’accusée et a répondu « oui », Ludivine Chambet est coupable. Comme pour assumer la décision prise, comme pour permettre à la femme condamnée d’avoir totalement conscience de sa culpabilité.

La cour et le jury ont reconnu l’altération du discernement de Ludivine Chambet au moment des faits. Elle a été condamnée à 25 ans de réclusion criminelle, avec une obligation de soins pendant dix ans et l’interdiction d’exercer à l'avenir la profession d’aide-soignante.

— Fanny Hardy