« Je voulais donner un exemple à mes enfants, j'ai fait tout l'inverse »

Le président invite le plus gradé des deux gendarmes à se lever pour donner sa version des faits. Depuis le début de l'audience, il l'appelle « adjudant-chef » alors qu'il n'est qu'adjudant. Le militaire rectifie. Il ne sait trop par où commencer. « On était à peine arrivés qu'il était déjà en train de tirer. J'étais prêt à riposter. Je me suis ravisé au dernier moment. »

Le souvenir est vif, les faits se sont produits deux jours plus tôt, et l'émotion perce de la voix de ce militaire aguerri. On ne sait si c'est à l'idée de s'être vu mourir, ou celle d'avoir été à un cheveu d'abattre un homme qui brandissait vers lui une arme factice. En 23 ans de service, dira son avocate, il n'avait jamais été confronté à cette situation.

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Trentenaire, père de famille, Sébastien n'est pas un habitué des tribunaux. (Illustration : Mathilde Tournier)

Derrière la vitre du box, à un mètre, un trentenaire massif, crâne chauve et barbe rousse, petite bedaine sous un sweat ample, regard camouflé derrière des lunettes à grosses montures. Un profil à bouleverser la sociologie des prévenus du tribunal correctionnel de Périgueux. Magasinier dans un supermarché, sapeur-pompiers volontaire et père de trois enfants, un ado d'une première union pour lequel il a la garde alternée et deux en bas âge avec son épouse. Pourtant, Sébastien est renvoyé en comparution immédiate pour de faits que l'avocate des parties civiles qualifie d'une « particulière violence ».

« Les écouteurs sur les oreilles, un pistolet d'alarme entre les mains »

Depuis quelques semaines, Sébastien va mal. Il a pris l'habitude de boire à outrance « deux fois par semaine ». Ce mercredi matin, après avoir déposé les enfants à l'école, il ingurgite en l'espace de deux heures une demi-bouteille de whisky. Quand son épouse rentre à midi avec les deux petits, 3 et 5 ans, elle le trouve dans un état préoccupant. « Vous déambulez dans la maison avec vos écouteurs sur les oreilles en tenant des propos incohérents, un pistolet d'alarme entre les mains, le chien de percussion relevé », lit le président du tribunal.

Elle tente d'abord d'appeler le père de Sébastien, qui est sapeur-pompier. Mais le trentenaire le rabroue au téléphone. Alors il n'y a plus d'autre solution que de composer le 17 et de se mettre à l'abri.

En peu de temps, les pneus d'une voiture de gendarmerie crissent devant le pavillon. L'adjudant aux 23 ans de service est flanqué d'un jeune gendarme adjoint volontaire engagé depuis un an. Sébastien n'est pas inconnu du sous-officier. Il leur arrive de se croiser sur le terrain, quand Sébastien endosse son uniforme de pompier. Le gendarme a également recueilli sa plainte le jour où le trentenaire est venu pour une agression dont il s'est dit victime, en novembre dernier. Mais cette fois, c'est Sébastien qui trouble l'ordre public. Il brandit une arme en direction des gendarmes. Et avant même que l'adjudant ait pu lancer une sommation, il tire dans leur direction.

« Moi ou un autre, tu as tiré sur les gendarmes »

Les deux militaires se mettent à l'abri et préviennent les troupes de choc du Psig, le peloton d'intervention de la gendarmerie. Six ou sept détonations partent dans leur direction ou en l'air. « Ils ont fait preuve d'un énorme self-control, note l'avocate des deux militaires. Ils étaient en état de légitime défense. Ils auraient pu riposter. » En attendant l'arrivée des renforts, l'adjudant tente de gagner du temps en engageant la conversation avec cet homme qu'il connaît. « Il disait qu'il était au bout de sa vie, qu'il était trop tard, relate le gendarme. Je lui ai fait raconter sa vie. Il m'a dit que s'il avait su que c'était moi, il n'aurait pas tiré. Je lui ai dit: "moi ou un autre, tu as tiré sur les gendarmes".  »

Les minutes de négociation sont longues, éreintantes. Mais payantes. À l'arrivée des renforts, l'homme est en état d'être maîtrisé. L'intervention du Psig est musclée, Sébastien en gardera deux jours après un sparadrap sur l'arcade. En investissant la maison, les gendarmes se rendent compte que l'arme avec laquelle le trentenaire a tiré était un inoffensif pistolet d'alarme.

Dans le box, Sébastien est mortifié. « Je voulais donner un exemple à mes enfants, j'ai fait tout le contraire. » L'esprit embrumé par le whisky, il ne conserve que de vagues souvenirs de ces moments. « Mais s'ils le disent, ça doit être vrai. » Aux gendarmes, qui demandent 2 000€ de réparation au titre du préjudice moral, il aimerait dire « pardon mille fois ». Son avocate tente d'expliquer ce geste fou par des angoisses extrêmes sur sa situation financière, aggravée par cette « agression, en novembre dernier, par des inconnus ». C'est depuis ce temps qu'il s'est mis à boire à outrance « deux fois par semaine ».

« Le tribunal s'est interrogé sur que faire de vous »

Une expertise psychiatrique, demandée par le parquet lors de la garde à vue du père de famille, souligne une « entrave au discernement » au moment des faits. « J'en prends acte », note le procureur. Il ne demandera pas de prison ferme, mais une mesure de contrainte pénale de deux années. À la satisfaction de la défense, venue plaider « une peine alternative à la prison ».

La délibération est étonnement longue. La température, anormalement élevée pour un jour de mars. L'atmosphère, dans la petite salle confinée, est moite. Les gendarmes et leurs collègues venus les soutenir dans le public font les cent pas. Ils espéraient que soit requise une peine ferme. Assis dans son box, Sébastien a la tête tournée vers les sièges vides des trois juges.

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Le président et ses deux assesseures ont pris un temps étonnement long pour rendre leur jugement. (Illustration : Mathilde Tournier)

La sonnerie résonne. Le président et ses deux assesseures se rassoient. « Le tribunal s'est beaucoup interrogé sur que faire de vous, déclare le magistrat aux cheveux poivre et sel. Il semble que le ministère public et votre avocate se soient accordés sur une mesure de contrainte pénale, mais nous avons jugé utile de vous suivre plus longtemps que ce qui a été demandé. » Le suivi, comportant soins, poursuite d'une activité professionnelle, éloignement du domicile familial et interdiction de porter une arme durera trois ans.

Les parties civiles sont amères : pour elles, ce n'est pas cher payé. Mais pour Sébastien, la sanction la plus dure est peut-être cette vie de famille qu'il a « brisée en mille morceaux », selon l'expression du procureur : deux enfants extrêmement choqués et un foyer d'où, pour un bon moment, il devra resté éloigné.

— Mathilde Tournier