« Je vis comme un chien, je n’ai pas mangé depuis trois jours »

Cet article a initialement été publié dans le magazine Soixante-quinze


Un tribunal entre, il jugera quinze personnes dans l’après-midi et la soirée. À chaque entrée, l’huissier dégoise d’un ton varié : « Le tribunal ! » dit-il cette fois d’un air sage. « Boum », la grosse médaille du juge de proximité tombe sur le plancher. C’est un vieil homme en costume de ville qui fait office d’assesseur. Le box est rempli de prévenus et de gendarmes qui les lèvent et les assoient, les déplacent et les permutent, pour mettre le bon devant le micro.

Voici justement Mohamed, 27 ans, qui est dans la misère. « Je vis comme un chien, je n’ai pas mangé depuis trois jours », grimace-t-il. Une nuit, il a fait les poches d’un étudiant ivrogne qui ronflait dans les transports. Le prévenu vagabond, sans ressources, sous « Rivotril » pour soulager son épilepsie, implore le tribunal : « Une première fois, une dernière chance ! » Il faudrait voir sa personnalité, le tribunal voudrait bien, mais il manque l’enquête de personnalité. Qu’importe : « On n’en a pas besoin pour les réquisitions », décrète la présidente. La procureure s’en accommode pleinement et débite : « Ce sont des faits très désagréables. » L’alcool, les stupéfiants, la situation irrégulière, « ça commence à faire beaucoup ». Alors, « je sais qu’il n’a jamais été condamné, mais la prison est une manière, pour certains, de leur montrer tout de suite le sens de leur agissement. » Quatre mois ferme avec mandat de dépôt sont requis.

La défense ébaubie soudain bondit et crie : « Nous ne sommes pas en présence d’un assassinat ! » Et l’avocat, sans excès, conteste la peine immodérée requise. Le prévenu plein d’espoir adjure une dernière fois la clémence du tribunal : trois mois avec sursis.

alt
Le tribunal. (Illustration : Émilie Oprescu)

Viennent deux enjoués lascars qui répondent de détention et trafic de stupéfiants, arrosés d’outrages et de rébellion. Ils demandent un délai pour préparer leur défense, il faut donc statuer sur leur sort en attendant le procès : ce sont deux jeunes en perdition, déjà condamnés, mais « qui présentent des garanties de représentation ». Tout le monde est d’accord pour un contrôle judiciaire strict.

C’est plus embêtant pour Ibrahim, qui a volé une moto « comme ça », sans réfléchir et aurait frappé le policier qui l’interpellait. La présidente : « Pourquoi avoir voulu vous enfuir des unités médico-judiciaires ? – Je n’ai pas envie d’aller en prison », répond-il, pragmatique. Il est un peu débonnaire, la présidente le prévient : « Compte tenu des faits qui vous sont reprochés, je vous demanderai de faire attention à la façon dont vous vous exprimez. » Ibrahim a 22 mentions à son casier, l’accusation veut l’envoyer en prison, la défense tente de semer le doute : « Est-ce que vous pensez qu’une peine de prison sera de nature à l’empêcher de recommencer ? » L’avocat réclame une mise à l’épreuve. Ibrahim est servi : dix mois de prison ferme avec mandat de dépôt, huit mois de sursis avec mise à l’épreuve de deux ans.

Le tribunal regarde sa montre, l’huissier a prévu un dernier dossier, qui vient sur renvoi avant la suspension. Le prévenu comparaît libre, mais il va falloir encore renvoyer, certaines expertises manquant. L’homme est prévenu de violences volontaires en récidive ayant causé une ITT de 30 jours, soit une fracture et de multiples contusions. Une bagarre de poivrots et une mauvaise chute. La procureure s’étrangle face au sérieux de l’affaire, elle veut le renvoyer fissa en maison d’arrêt en attendant le procès. Pendant la suspension, elle glisse en aparte à la défense : « Il va s’enfuir, on le reverra pas votre client. » La prescience du parquet n’a pas suffi : le tribunal laisse le prévenu sous contrôle judiciaire.

— Julien Mucchielli