« Je vais te massacrer, je vais pas te rater ! »

Cette chronique a été initialement publiée en mai 2016, dans le n° 2 du magazine Soixante-quinze.


« Oui, c’est vrai. C’est fou, mais je l’ai fait. » David, 33 ans, effaré dans le box, concède à peu près tout. Son ex-compagne lui a déposé les enfants chez lui au 26, avenue Montaigne, et tout de suite, les cris, les coups. « Je reconnais la morsure, la strangulation aussi. Ce qui m’a fait péter un câble, c’est qu’elle est venue me provoquer avec un autre homme », poursuit David. La jeune femme sursaute, trépigne d’intervenir, rouscaille sans cesse. La présidente l’avise : « Madame, vous donnerez votre version après. »

Aurélie étranglée, mordue, parvient à s’enfuir hors de l’immeuble. David prend l’arme de poing au-dessus de son armoire et la poursuit, l’arrache du vélo taxi sur lequel elle a voulu s’enfuir, la jette à terre : « Je vais te massacrer, je vais pas te rater, je te jure sur la Torah je te tuerai ! »

Puis, il pointe l’arme sur le chauffeur, l’ami d’Aurélie resté là. Il le fait sortir de la voiture, chambre l’arme en le tenant en joue : « Si tu bouges, je te bute ! » C’est la présidente qui raconte. David tend le bras droit très haut pour prendre la parole, la main gauche sous l’aisselle. Ça agace la présidente : « Vous parlerez après ! – Je voulais juste dire qu’ensuite si je me suis enfui, pour me livrer après, c’était que j’avais peur de me faire passer à tabac », glisse-t-il en vitesse avant de se faire rabrouer.

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Aurélie et sa minerve à la barre, David dans le box. (Illustration : Émilie Oprescu)

Dix ans de mariage, et voilà une rupture difficile qui se termine dans le prétoire. Cela aurait pu se dérouler à Nanterre, car David y était convoqué pour des menaces, des filatures, un harcèlement constant depuis des mois. La scène de l’avenue Montaigne l’a précipité en comparution immédiate.

David est vindicatif, minimise ses actes pour brocarder son ex qu’il voit en succube cupide qui jouit de sa souffrance et jubile de le provoquer. Aurélie s’égosille silencieusement, raidie par une minerve, brandissant des photos de ses blessures. Quand vient son tour, elle se jette sur la barre : « Je veux juste que monsieur refasse sa vie, qu’il tourne la page, mais il est dans un refus absolu de séparation. » David prend un ton docte : « Elle est assez contradictoire, machiavélique cette femme-là. » Le psychologue, dans un rapport « lapidaire » selon la présidente, décrit David comme « psychorigide et incapable de se remettre en cause ». Son casier est vierge.

Aurélie a sept jours d’ITT : ça vaut 17 000 €, annonce son triomphant conseil. La procureur, cinglante, pointe le malaise : « Monsieur doit sortir de sa guérilla bête et méchante. Tout ce qu’il cherche, c’est régler ses comptes, il ne cherche pas à comprendre. » L’arme chargée à dessein l’inquiète. Elle demande 18 mois de prison, dont six avec une mise à l’épreuve. Aurélie est bouleversée. Les mains jointes, les yeux mouillés, elle contemple la procureur sur son estrade comme une divinité : « Merci ! Merci ! Amen ! »

David s’est payé un ténor du barreau. Me Joseph Cohen-Sabban rappelle ses 40 ans de carrière, ses 1 200 plaidoiries d’assises, et proclame : « Il n’y a pas d’un côté un bourreau, et de l’autre un pur agneau. Nous sommes dans un couple toxique, pathologique. » Il déconseille la prison : « Pensez aux enfants ! Si jeunes ! » Le tribunal le suit : 18 mois de sursis avec mise à l’épreuve (avec obligation de soin, interdiction d’entrer en contact avec la victime). Et 1 700 euros de dommages et intérêts à verser. David lève la main, il a encore une question. Mais la présidente prend l’affaire suivante.

— Julien Mucchielli