« Je suis pas homophobe, j’ai rien contre ces gens-là, j’en connais »

Ce dossier-ci vient sur renvoi, la présidente prévient la salle : « Au départ, il faisait l’objet d’une enquête criminelle, pour tentative de meurtre. » Tous les regards se précipitent sur Mohamed, 23 ans, glabre et athlétique prévenu, serré dans un t-shirt gris à manche longue. Silence. La victime est assise au premier rang. Olivier, qui ne regarde pas, qui attend, sérieux et calme.

Un soir, Mohamed est venu chez lui. Il ne voulait pas, mais comme ça faisait plusieurs fois qu’ils se loupaient, Mohamed a insisté : « Tu boudes ? Tu fais quoi ce soir ? Tu es libre pour qu’on se voit ? » Des échanges suivis de SMS entre les deux hommes attestent l’intimité de leur lien. Liaison ? « Nous nous sommes vus trois fois, chez moi », certifie Olivier, bisexuel assumé. « On a dormi ensemble, il y a eu des caresses, rien de plus – Et ce soir-là ? demande la présidente – Ce soir-là, rien, je lui ai dit que je devais me lever tôt le lendemain, mais il a absolument voulu venir. »

Il est 3 heure du matin, Mohamed est complètement ivre et se jette sur Olivier. Pourquoi ? « Il m’a touché le sexe, j’ai pas supporté », clame Mohamed. Des attouchements, une agression ? Mohamed n’admet pas avoir auparavant partagé le lit d’Olivier, qui réfute avoir entrepris quoi que ce soit ce soir-là : « Il m’a agressé parce que je lui avais demandé de partir, c’est tout. »

« Vous vous faisiez appeler Ryan ? Pourquoi, c’est plus sexy ? »

Une bagarre sanglante éclate. C’est d’abord Mohamed qui tabasse furieusement Olivier, le frappe au visage, l’étrangle pendant dix bonnes secondes. Pouce dans la bouche, Olivier le mord, dégage son cou et agrippe la nappe de la table, puis le plat en porcelaine qui chute au sol et qu’il expédie sans délai sur son assaillant. Olivier se relève, Mohamed le balaye, vacille, clopine vers la cuisine, il dérouille toujours, mais s’empare d’une bouteille de vodka vide et cogne Mohamed. Ça le calme. Ils sont épuisés, s’asseyent. Il y a du sang partout, comme une scène de crime, le salon est dévasté – d’où le choix du parquet d’ouvrir une enquête criminelle. Il reprennent leurs esprit, et là… ils discutent. Mohamed percute, il se rend compte, l’ivresse se dissipe. Il pleure et s’excuse. Olivier trouve ça trop grave et veut appeler la police. Mohamed négocie, le temps passe. Olivier s’endort et Mohamed s’enfuit. Il a emporté l’Ipad et l’Iphone d’Olivier.

On le retrouve facilement : son ADN macule la scène de bataille, et son téléphone borne entre 23 h 30 et 5 h au relais le plus proche du domicile d’Olivier. La présidente demande au prévenu sa version des faits : il admet tout, c’est l’agression sexuelle alléguée qu’il n’a pas supporté. Quelle est sa relation avec Olivier ? Il raconte : « On se connaît depuis trois mois, on s’est rencontrés sur Tchatche.com, un tchat – Est-ce que c’est un site de rencontres pour homosexuels ? demande la présidente. – Non, pas du tout, c’est un tchat normal. » Olivier frétille, tique, il veut intervenir. La présidente l’invite à la barre : « Le tchat s’appelle planbi.com, c’est pour des rencontres hétéro et gays. » C’est bien cette version qui prédomine dans le dossier. Le nom du site est univoque, et la présidente remarque : « Vous vous faisiez appeler Ryan ? Pourquoi, c’est plus sexy ? – Non, non, c’est mon surnom habituel. » Elle veut « outer » le prévenu, mais Mohamed est récalcitrant. « C’est juste une mauvaise passe dans ma vie, j’ai perdu ma copine, je bois beaucoup, je n’ai pas de travail », se lamente-t-il. C’est la raison pour laquelle il s’est inscrit, pour se divertir, passer le temps. « Et pourquoi ce choix ? Vous ne pouviez pas, par exemple, lire un roman policier ? » s’exaspère la présidente.

Mohamed n’est pas homosexuel, Olivier était un peu comme son « grand frère » qui l’aidait à construire un nouveau CV, le poussait de l’avant. La procureur questionne la victime : que pensait-il de la sexualité de son ami ? « Pour moi, il était au moins bisexuel, rapport au site. » Elle se tourne vers le prévenu : « Pourquoi traîniez-vous sur ce tchat, et s’il vous parle, pourquoi lui répondre ? – Il me parle, je lui réponds, voilà, je suis quelqu’un de poli. » Il ajoute : « Je suis pas homophobe, j’ai rien contre ces gens-là, j’en connais. »

« C’est une bombe à retardement capable de se déchaîner quand il a bu »

La première audience avait été renvoyée pour qu’un psychiatre puisse expertiser Mohamed. En 30 secondes, la présidente lit les quelques lignes laissées par le médecin : « Niveau intellectuel faible, immature, tendance transgressive, instabilité de caractère, mais accessible à une sanction pénale. » Il a trois mentions au casier – dont deux condamnations pour violences, des sursis qui le menacent encore.

La partie civile réclame en tout 7 000 euros de dommages intérêts – Olivier a eu six jours d’ITT. La procureur se lève et se penche pour dérouler un violent réquisitoire : « C’est sans doute pour être poli que monsieur s’est inscrit sur le tchat, qu’il a répondu à monsieur, qu’il est venu chez lui et l’a passé à tabac. » Elle décrit un homme « intolérant à la moindre frustration, qui a explosé jusqu’à épuisement. C’est une bombe à retardement capable de se déchaîner quand il a bu. » Elle réclame 30 mois ferme (maintien en détention), dont six mois de sursis avec une mise à l’épreuve de deux ans. Elle veut également la révocation des six mois de sursis.

La défense plaide longuement : « Ce dossier est difficile, et l’on fait prédominer la version de l’un à celle de l’autre. » Elle préfère celle de son client : « Je suis convaincu que son passage à l’acte, c’est l’agression sexuelle. Sinon, comment imaginer une telle colère ? D’ailleurs après, il pleure, c’est le premier à se morfondre. » Mohamed se lève : « Je demande pardon à la victime, à la justice, à ma famille. » Un couple se lève : l’homme le fusille d’un regard dur et triste, la femme cache ses sanglots dans un foulard. Ses parents sortent de la salle. Ils y reviennent une heure plus tard : « Le tribunal vous condamne à quatre ans de prison et révoque les sursis. » Mohamed, stupéfait, reste figé dans un sourire hébété, il fait le signe quatre avec ses doigts qu’il lève en direction de ses parents. « Quatre ans », semble-t-il murmurer. Il échange avec son père quelques mots en arabe, puis disparaît du box.

— Julien Mucchielli