« Je ne suis pas coupable, je ne vois pas pourquoi je prendrais un avocat »

Un avocat prend la parole, la salle d’audience frissonne : « Nous avons été commis par notre bâtonnier pour assurer la défense des prévenus », claironne Me Hervé Temime. L’illustre avocat est de permanence à la chambre 23/2, les comparutions immédiates délaissées depuis dix jours par les avocats en grève contre le projet de réforme de l’aide juridictionnelle. Les prévenus n’étaient plus assistés en garde-à-vue, n’étaient plus défendus à l’audience faute d’avocats commis d’office. À l’audience, ça allait encore plus vite.

« Je me réjouis, maître, que vous soyez présent pour que la justice soir rendue encore plus efficacement », répond le président Edmond Bruneau d’un ton enjoué. Le ténor doit patienter, les dossiers avec des avocats choisis sont jugés prioritaires. Il y a d’abord ce prévenu libre qui vient sur renvoi : jeune homme aux tempes rasées, ses cheveux crépus font une vague au sommet du crâne. Il a mis sa plus grosse montre en or et ses chaussures les plus pointues pour répondre de violences commises involontairement, mais ivre, au volant d’une voiture. Il a renversé un scooter. Le prévenu se fait un peu gronder par le président et repart avec une peine de prison avec sursis et une suspension de permis.

Sur le côté, Me Temime turbine. Comme un « avocat de base », il s’entretient avec ses clients dans le box, analyse en vitesse des dossiers indigents, construit une défense dans l’urgence. Me Julien Pignon, son binôme dans la mission, transmet au tribunal ses difficultés à s’entretenir avec les prévenus. « Ils sont au dépôt, il manque les réquisitions du parquet pour les en extraire », explique-t-il. Même problème à la chambre 23/1, où le bâtonnier Pierre-Olivier Sur a dû descendre à la souricière pour rencontrer ses clients.

« Mais puisque je suis innocent, pourquoi j’irais en prison ? »

En attendant, deux Roumains sont longuement jugés pour une escroquerie à la carte bleue, contre qui la procureure requiert deux ans ferme. Puis c’est un vieux monsieur qui apparaît : René, 71 ans, a menacé sa femme avec un couteau, après avoir tenté de lui mettre un coup de tête. Il se tord la bouche et réajuste les manches de sa veste à carreaux : « Je nie les faits. » La victime a deux jours d’ITT, mais n’a pas été régulièrement avisée. Il faut renvoyer l’affaire. Me Pignon se presse auprès du vieux monsieur qui se raidit : « Je ne veux pas d’avocat ! » Le président lui explique : « L’affaire ne sera pas jugée au fond, nous allons seulement décider de votre sort en attendant la prochaine audience. » Me Pignon lui répète les enjeux, mais le prévenu se braque : « Je ne suis pas coupable, je ne vois pas pourquoi je prendrais un avocat. » L’avocat abdique, lance au président un regard impuissant. Alors la procureure requiert la détention provisoire de René, qui est en en état de récidive légale. C’est au prévenu de parler : « Je ne comprends pas, qu’est-ce que je dois dire ? » lance-t-il, l’œil affolé. Le président lui explique de nouveau, René ne saisit pas. « Mais puisque je suis innocent, pourquoi j’irais en prison ? » La salle baisse les yeux, gênée. René part en détention.

Enfin, les commis d’office sont appelés. Me Temime défend Hicham, 28 ans, que sa compagne, Sabrina, accuse de violence. Le président retrace les faits : il y a eu une gifle et des cris. Hicham s’est enfui en enfermant Madame, en prenant son téléphone portable et en détruisant le fixe. La jeune femme, paniquée, demande à une amie via Facebook de prévenir la police et s’enfuit par la fenêtre de son rez-de-chaussée.

Sabrina est à l’audience. Elle confirme la gifle mais dédouane Hicham de toute intention mauvaise : « Il s’est trompé en prenant mon trousseau, le téléphone, c’était dans la dispute. C’est des disputes de couple, à chaque fois c’est mes propos qui l’énervent. » Le président la questionne : « Vous pensez que c’est dû à quoi, cet énervement ?

C’est moi qui l’ai provoqué.

Donc c‘est de votre faute ?

Oui.

Donc, je ne suis pas Madame Irma, mais j’ai une certaine expérience. Vous avez envie de rentrer ensemble ce soir ? »

La réponse est oui. La procureure requiert six mois ferme car c’est une « dame qui a eu réellement peur ». Me Hervé Temime prend la parole : « La défense ne répondra pas de manière caricaturale à un propos du ministère public que je trouve un peu outrancier. » L’avocat recadre les faits dans leur « juste contexte » et balaie l’idée même d’une peine ferme : « Nous sommes dans le domaine de la concorde, la peine demandée est trop lourde. Je vous demande la possibilité de la poursuite du couple », plaide-t-il. Six mois pour Hicham, sans mandat de dépôt.

« Elle ne s’en est jamais remis »

Il reste de nombreuses affaires et l’heure tourne. Le public d’avocats qui forme un rempart au fond de la salle est inquiète : Me Temime doit partir à 20 h. Pourra-t-il plaider son prochain dossier ? En attendant, c’est Me Pignon qui défend un jeune majeur de 18 ans.

M. T. travaille dans la restauration pour 1 300 euros par mois et consomme du cannabis. Détention et transport de stupéfiant lui sont reprochés, ainsi qu’une extorsion et un cambriolage. Il admet tout sauf l’extorsion. La victime a été repérée dans le métro, présumée désireuse d’acheter une barrette de shit. Le prévenu et son frère l’ont abordé, se sont fait remettre les 100 euros, puis sont partis. « Il nous a donné l’argent et c’est tout », prétend M. T. Le cambriolage n’a pas donné grand chose, mais a effrayé une vieille dame de 95 ans : « Elle ne s’en est jamais remis », atteste sa fille venue plaider sa cause. Elle demande 3 000 euros au titre du préjudice moral.

Les réquisitions montent à un an avec mandat de dépôt, dont trois mois de sursis avec mise à l'épreuve. La défense bondit : « J’apprécie assez moyennement d’apprendre des pans entiers du dossier au moment du réquisitoire du ministère public, en dehors du contradictoire. » Il plaide hardiment la relaxe sur le chef d’extorsion : « Il n’y a eu aucune recherche pour identifier lequel des deux aurait exercé une contrainte sur la victime, on ne peut pas imputer ces faits. » L’avocat revient sur la vie chaotique de M. T. : placé en famille d’accueil de 9 mois à 15 ans, ses parents sont absents. Il vit à l’hôtel et se retrouve sans le sou le 15 du mois. Donc il vole. *« Il est l’aîné d’une famille complètement éclatée. L’ambiance côté paternel, c’est pas ça. Mais il n’est pas dans un processus de délinquance d’habitude, l’enfermement pourrait être dévastateur. » Le tribunal comprend tout cela. M. T. s’excuse une dernière fois. Il sera relaxé de l’extorsion, condamné à huit mois de prison dont quatre mois de sursis avec mise à l'épreuve. Pas de mandat de dépôt.

Me Temime est resté pour défendre Esmeralda, minuscule jeune femme de 26 ans qui dépasse à peine de la vitre du box, affublée d’un sweat à capuche sombre à la virgule discrète. Elle affiche une marque sur l’arête du nez, stigmate d’une incartade qu’elle aurait initiée sur un quai de métro.

Il est 6 h du matin, Esmeralda aborde un passager. Elle l’insulte et s’échauffe seule, il l’écarte et monte dans la rame où la jeune femme continue son tapage. « Ensuite, vous le menacez avec votre couteau, mais ce monsieur vous maîtrise avec une clef de bras et vous êtes interpellée. »

« La justice de comparution immédiate n’a pas à être une justice au rabais »

Le taux d’alcool d’Esmeralda avoisine les deux grammes, mais elle assure se souvenir de tout. « Il m’a pris 20 euros, je me suis énervée et j’ai sorti le couteau, mais c’est lui qui a sorti la lame après me l’avoir pris. » La vidéosurveillance n’a pas saisi la scène, la victime ne s’est pas constituée partie civile. La procureure requiert vite : « C’est une dame alcoolisée aux souvenirs flous, nous avons le témoignage de la victime et d’un témoin qui concordent, tout est clair. Je demande néanmoins une peine clémente : six mois ferme sans mandat de dépôt. »

Me Témime se lève enfin. Il fait nuit, les enluminures de la salle brillent sous l’éclat des lustres. Il s’avance dans le prétoire, très simplement. « C’est peu de dire !… » débute-t-il. « C’est peu de dire que je suis en désaccord avec le ministère public. Non vous n’êtes pas clémente, cette peine est d’une sévérité excessive. Le tribunal est submergé de dossiers, pourquoi celui-ci a t-il été déféré ? Le dossier n’est pas complet, l’enquête n’est absolument pas terminée, comment voulez-vous juger cela ? La justice de comparution immédiate n’a pas à être une justice au rabais. »

L’avocat s'attaque au fond du dossier. « Comment la clef de bras peut expliquer la blessure au nez de ma cliente ? Le médecin ne lui donne que deux jours d’ITT alors qu’il écrit : "fracture à confirmer". Selon que vous soyez prévenu ou victime, les ITT sont à géométrie variable. » Me Temime plaide une personnalité tendre, pleine d’humour et de désespoir, et fustige le parquet : « Vous êtes injuste. C’est une femme pleine de vie, qui a eu un enfant à 17 ans. Et vous, vous me sortez quoi de son casier ? Une condamnation pour des faits commis alors qu’elle était mineure ? Des jours-amendes en 2011 ? Et depuis ? Un délai d’épreuve prolongé, car Esmeralda n’a pu payer dans le délai imparti les 500 euros qu’elle devait à la victime. Cette femme se bat dans la vie. Je crois que le mot prison ferme n’a pas sa place dans ce dossier. »

La prévenue bafouille des excuses, le tribunal attaque l’avant dernier dossier. Me Temime s’enfuit sans un mot. Esmeralda écope des réquisitions.

— Julien Mucchielli