« Je n’ai rien contre les étrangers, j’ai même des amis arabes »

Ça faisait un moment que Pascal P., entrepreneur de Quimperlé, petite ville du Sud-Finistère, partageait sur son compte Facebook des propos anti-migrants, faisant de son mur un brûlot xénophobe. Incitation à la haine raciale ? C’est ce qu’a estimé le ministère public, le parquet de Quimper, et la réponse à laquelle doit répondre le tribunal en cette première audience correctionnelle de 2017.

Un petit homme ventru s’approche de la barre. Chemise à manches courtes, visage rubicond et tatouage délavé sur l’avant-bras droit. La présidente, Marie-Anne Kérisit, énumère la liste des faits qui lui sont reprochés, pointant au passage les partages et commentaires fleuris que cet homme de 58 ans a publié sur le réseau social pendant plusieurs mois, de fin 2015 à début 2016.

« Beaucoup d’étrangers dans ce gouvernement », pouvait-on lire après la nomination de Myriam El Khomri au ministère du Travail. « Une immigration incontrôlée en provenance de pays sous-développés. » Là, on est sur le plus léger. Mais quand notre internaute monte dans les tours, il franchit sans vergogne la ligne jaune : « Une immigration de conquête. » Deux jours après, à propos d’un mouvement de solidarité envers des migrants en grève de la faim : « 2 000 balles… de plomb oui. » « Il y a une justice sur terre », écrit-il à propos de 87 morts à La Mecque après la chute d’une grue dans une mosquée.

Et ce n’est pas tout : au cas où les visiteurs n’auraient pas encore bien compris le message, photos de machettes et d’armes à feu viennent égayer ces charmants propos. « Quand on lit ça, est-ce qu’il ne s’agit pas d’une stigmatisation d’une partie de la population en fonction de ses origines ? Est-ce que vous trouvez vos écrits critiquables ? lui lance la présidente. – Depuis, j’ai édulcoré mes publications, tente-il maladroitement en guise de réponse. – Vous avez édulcoré parce que vous êtes là aujourd’hui ! – J’avais déjà édulcoré avant. Vous pourrez aller voir si vous voulez. » Regard froid et perçant de la magistrate : « Non, merci. »*

Très vite, c’est le procès du racisme ordinaire. Celui, rampant, qui se cache derrière une lâcheté détestable : « Je ne sais pas si j’incite à la haine. Il y a des publications qui étaient faites sur le thème de l’humour. Noir, ou… je ne sais pas. Mais la plupart, ce sont des copiés-collés, hein ? Ce n’est pas moi qui les ai écrites. – Le problème, monsieur, c’est que vous nous expliquez aujourd’hui des choses que vous n’avez pas écrites sur votre blog. »

Plus l’audience avance, plus l’homme s’embourbe dans des explications hasardeuses sur la binationalité. Et sans sourciller s’il vous plaît. « Je ne critique pas les étrangers », ose-t- il encore. – Vous ne critiquez pas les étrangers, vous critiquez les Arabes, resserre la présidente, excédée. – J'ai des amis arabes, croit-il judicieux de répondre. – On a tous un ami arabe dans ces cas-là », lâche la juge.

Lui revient sur son service militaire chez les pompiers de Paris. « On sillonnait le 13e arrondissement et on était en contact permanent avec les Asiatiques arrivés par boat people (sic). Ils étaient charmants, on n’a jamais eu un problème avec eux. C’était toujours la même population qui posait problème. » Magistrats, avocats et tout ce que le tribunal compte de gens en robe noire se regarde en coin à l’écoute de cette haine raciale primaire. Qui n’a pas été du goût du socialiste Sébastien Miossec, maire de Riec-sur- Bélon, près de Quimperlé, et président de Quimperlé communauté.

Lorsqu’il découvre ces propos racistes sur le compte Facebook de l’intéressé le 23 novembre 2015, il le signale au procureur. L’élu explique qu’il a mis fin au partenariat entre la communauté de communes qu’il préside et l’entreprise de cet ancien colleur d’affiches du Front national, dans le cadre de la semaine de la réduction des déchets. « Il y a une connotation politique derrière, se défend le prévenu. Il a dû être alerté par les antifas. Ils sont très virulents à Quimperlé », veut croire le prévenu. Ah ? Première nouvelle.

« Je pensais qu’on était dans une société de libre expression, regrette l’homme à la barre. – Mais on ne peut pas tout dire ! nuance la présidente. – Quand les rappeurs disent qu’il faut tuer des flics… » essaie encore l’homme. Cinglante, elle le coupe : « Ils sont condamnés. » Mine déconfite. « Vous avez l’air de découvrir le droit, note la juge. Ah, c’est dur quand les certitudes tombent… »

Casier vierge, père de quatre filles, plusieurs fois grand-père, cet homme est à la tête de son entreprise depuis 1999. Il a d’ailleurs des difficultés et du mal à remonter la pente du redressement judiciaire. À la barre, il explique pourquoi il vaut mieux préférer les tomates néerlandaises à celle d’Afrique du Nord : « Elles ont plus de goût. D’ailleurs une fois, je disais ça à un copain chez Lidl quand un homme d’un certain âge m’a entendu. Il est venu me voir pour me dire que j’avais raison, car : "Les Arabes ne font rien de bien de toute façon." » Sous-entendu : il n'est pas le seul à penser ça.

« Je ne suis pas une brute épaisse. Je suis quelqu’un qui a un sentiment patriotique. Je suis inquiet pour l’avenir de mes petites-filles. » C’en est trop pour la procureure Hélène Geiger : « Il y a des raccourcis dans son esprit. La liberté d’expression est soumise à certaines restrictions et il a fait largement sauter les digues. Il explique avoir voulu informer, expliquer. Il a surtout suscité chez le lecteur un sentiment de haine. Ce n’est pas une opinion politique, quand bien même elle serait nauséabonde. » Le prix de la mauvaise odeur : trois mois avec sursis et 5 000 euros d’amende.

— Pierre Fontanier