« J’avais une haine envers ma fille »

Imaginez une salle d’audience envahie par la brume. Les néons éclairent l’endroit, mais on n’y voit pas clair. Il fait chaud, l’ambiance est lourde, les sourcils des magistrats et des jurés sont froncés, les sept avocats présents sont tendus, il y a des pleurs, une colère sourde : un bébé est mort. Lina. Six mois. Imaginez maintenant deux accusés, se dévoilant à peine dans la brume : les parents de Lina. Son père, Mouatassim Azerzar, 33 ans. Sa mère, Pauline Borella, 25 ans. Ils sont poursuivis pour meurtre d’un mineur de 15 ans, violences sur mineur de 15 ans suivies d’incapacité supérieure à huit jours, et privation de soins ou d’aliments compromettant la santé d’un mineur de 15 ans par ascendant ou personne ayant autorité.

Imaginez l’un et l’autre se rejetant la plus grande responsabilité, pas de preuve, huis clos familial total. Imaginez-les se contredire eux-mêmes, souvent, tout au long de l’enquête comme lors de l’audience. Nous sommes devant la cour d'assises de l'Isère, c’est la première affaire de la première session de l’année. Six jurés titulaires et trois jurés supplémentaires ont été tirés au sort. Ils ont moins de cinq jours pour se forger une intime conviction.

« On se voyait aller loin ensemble »

Les vies de Mouatassim Azerzar et de Pauline Borella se croisent la première fois lors d’une soirée organisée par Amandine, une sœur aînée de Pauline, au domicile familial. Lui a 21 ans, une enfance plutôt choyée ; elle a 13 ans, une enfance plutôt cabossée. Mouatassim est le petit gars protégé par sa famille. « Il était un enfant-roi pour sa mère, explique l’enquêteur de personnalité à l’audience. On tolérait chez lui des choses qu’on n’aurait pas toléré chez d’autres. » Sa dyslexie fait aussi qu’il bénéficie d’une attention toute particulière. La galère, c’est à l’école. Il suit un cursus normal jusqu’en 6e, entre en section d'enseignement général et professionnel adapté (Segpa), puis en institut médico-éducatif (IME) jusqu’à ses 18 ans. Aujourd’hui, il sait à peine lire et écrire, son QI est évalué entre 50 et 70, il bégaie. Il est « naïf », « influençable », selon ses proches. « Je ne l’ai jamais vu énervé », raconte une jeune voisine de la famille à la barre ; « à aucun moment violent », selon un ami d’enfance. Pauline était pour lui « inespérée ».

Elle doit faire avec un passé agité. Son père condamné et incarcéré pour agressions sexuelles sur ses trois grandes sœurs, Pauline a été élevée par sa mère, qui ne montrait pas son affection. « J’avais l’impression de ne pas exister », raconte la jeune femme en quête d’appuis. L’adolescence est chaotique, Pauline a des tendances suicidaires. « Je ne savais pas quoi faire de ma vie. » Mouatassim est l’homme qui lui manque. « On se voyait aller loin ensemble », reconnaît Pauline au premier jour de son procès.

À sa majorité, elle quitte le domicile familial, s’installe avec Mouatassim dans un petit appartement au nord de Grenoble, au dernier étage d’un immeuble modeste. Leur relation durera dix ans. « Au début, c’était tout beau, tout rose, mais on était dans le monde des Bisounours », raconte lors du procès Stéphanie, la sœur aînée de Pauline. Très vite, les amoureux s’enferment, de plus en plus. En 2009, Mouatassim perd sa mère, ainsi que son emploi en CDI : « deux repères », selon le président de la Cour, Philippe Busché. « Ma mère était toujours là pour moi. Quand elle est décédée, je me suis réfugié dans le cannabis pour m’apaiser. » Petit à petit, il coupe les ponts avec des membres de sa famille. Pauline, quasi-inconnue pour sa belle-famille, ne cherche pas plus le contact, s’enferme dans une pièce quand le couple reçoit de la visite, et devient addicte aux réseaux sociaux. Aucun ne travaille, ils touchent le RSA.

La première crise conjugale arrive fin 2012. Pauline s’éloigne, quitte le petit appartement et Mouatassim, et s’installe chez un autre homme. Mouatassim veut qu’elle revienne, il est insistant, notamment auprès de la mère de Pauline. Elle revient, trois semaines après son départ. La vie de couple reprend. Pauline apprend qu’elle est enceinte. « Je l’ai su trois mois après le début de sa grossesse », raconte Mouatassim depuis le box des accusés. Pauline a déjà connu une grossesse, mais il est cette fois décidé de garder le bébé. Une petite fille naît, le bonheur, de façade du moins. Cette enfant est la « princesse » de Pauline. « C’est ma fille en petite », dit la grand-mère maternelle. « J’étais vraiment heureux », savoure encore Mouatassim. Ce que lui ne sait pas encore, c’est que, s’il a bien reconnu cette enfant, celle-ci n’est pas de lui, mais de l’homme chez qui s’est réfugiée Pauline pendant trois semaines. Il l’apprendra plus tard, lors de la procédure qui l’emmène devant la cour d’assises aujourd’hui.

Très vite après cette première naissance, Pauline tombe de nouveau enceinte. Elle apprend sa grossesse au quatrième mois, fume au rythme d’un paquet de cigarettes par jour et ne montre aucune intention d’arrêter. « À la maternité, j’ai vécu un agréable moment quand on me l’a mise sur le ventre. J’ai eu la même sensation qu’avec sa grande sœur. Mais je ne voulais pas de ce deuxième enfant », admet-elle à l’audience. La première fois, elle avait pris 30 kilos. Lors de cette nouvelle grossesse, elle n’en prend que quatre. « Quand elle m’a dit qu’elle était enceinte d’un deuxième enfant, j’ai trouvé ça un peu rapide, reconnaît le père. Mais c’est un deuxième cadeau qu’elle me donnait. » La petite Lina naît le 14 septembre 2014, elle pèse 3,370 kg et passe trois semaines en couveuse pour détresse respiratoire. À une psychiatre qui l’interroge lors de l’enquête, Pauline fait ce constat : « Je n’ai pas réussi à l’aimer. J’avais une haine envers ma fille, car elle ressemblait tellement à M. Azerzar. » Six mois après sa naissance, Lina décède, victime de violences. À l’hôpital, avant incinération et inhumation, on évaluera son poids à 4,880 kg.

« C’était vide, c’était creux, y’avait plus de sentiments, y’avait plus rien »

« Y’avait plus rien, c’était vide, ça a été une relation chaotique. » Depuis le box des accusés, Pauline raconte son couple, sa décomposition, la voix cassée. « C’était vide, c’était creux, y’avait plus de sentiments, y’avait plus rien. » Avant la mort de Lina, Mouatassim compte beaucoup sur Pauline, qui gère l’administratif, qui lui dit comment agir avec les enfants, comment les baigner, comment les nourrir, comment les habiller. Elle s’occupe surtout de la grande, lui de la dernière. Et Mouatassim suit : « À chaque fois que j’essayais de prendre des initiatives, elle me faisait la gueule pendant une semaine. » Le psychologue confirme : « La plupart du temps, c’est elle qui lui expliquait comment faire. Il dit aussi que sans elle, il n’aurait pas pu être père ».

L'expert poursuit : « C’est un couple pour la façade, un couple qui n’avait pas de fondement. Ils se sont placés comme l’élève et le maître, un temps. C’est une relation d’étayage qui ne peut pas tenir. Elle dit que Mouatassim lui était nécessaire pour calmer ses angoisses. Lui était complètement dépendant d’elle. C’est un étayage un peu réciproque.

L’un était-il sous emprise de l’autre ? interroge le président de la cour.

La question reste ouverte, mais ce n’est pas flagrant. Tour à tour, la sensation de maîtrise pouvait passer de l’un à l’autre.

Quel est le fonctionnement de ce couple, selon vous ? demande encore le président, cette fois à la psychiatre.

Il y avait comme un mécanisme de miroir. Quand l’un me disait quelque chose, l’autre le disait en sens inverse.

Peut-on parler d’une égalité dans leur immaturité et leur incapacité ?

Effectivement. Ce sont deux adultes pas tout à fait adultes. La vie est lourde pour eux. »

« Lina n’était pas une enfant attendue, pensée, estime le psychologue. La venue d’un enfant, tout de suite et rapidement, peut être rejetée parce qu’elle ne fait pas assez plaisir. Pour Pauline, sa fille aînée est un bon enfant, parce qu’elle lui ressemble. Lina est, elle, une mauvaise enfant. » Il ajoute, sur question du président : « Pauline dit de Lina qu’elle s’est imposée. Elle voyait son enfant comme un dérangement, un empêchement à vivre. Rien n’avait été préparé dans les têtes. Ce sont des enfants qui, pour moi, sont venus combler un vide dans le couple, pour que eux aillent mieux. C’étaient des enfants pour les adultes : un enfant pour elle, un enfant pour lui. » Il avance, calmement : « Ils étaient incapables d’être parents. »

L’avocat général, Philippe Muller, prend la parole : « L’élaboration de l’issue fatale était-elle faite ?

Je ne pense pas que ça allait jusque là, reprend le psychologue. En tout cas, les deux enfants étaient des antidépresseurs, notamment l’aînée pour Pauline Borella. Mais un antidépresseur n’est que provisoire. Ni l’une, ni l’autre n’ont été pensées dans ce qu’elles étaient réellement. C’est le plaisir éphémère d’être parent. Pauline Borella l’explique : quand on lui pose l’enfant sur le ventre à la maternité, c’est bien ; quand on le ramène à la maison, c’est autre chose. Chez Mouatassim Azerzar, il y a le filtre de la compréhension : l’enfant n’est pas conçu comme un être différent. »

« J’ai trouvé qu’elle était petite, oui, mais on ne peut pas imaginer ça ! »

Dans le petit appartement isérois, Josette, la mère de Pauline, est venue s’installer quelques semaines, après la naissance de Lina. Elle part très tôt le matin pour son travail, revient dans l’après-midi, dort sur le canapé. Mais elle est là pour sa fille, son gendre et ses deux petites-filles. Hashka, le labrador, rôde, l’habitation est animée. Il y a des photos partout de la grande sœur, pas de Lina, qui reste absente. Elle n’a pas non plus de doudou, seuls quelques vêtements et un lit pour bébé dans la chambre parentale. Un lit qui sera démonté deux jours après la mort de l’enfant, comme le constateront les enquêteurs lors de l’arrestation des parents. « Pour avoir moins de peine et faire leur deuil plus facilement », rapporte la directrice d’enquête, interrogée par les parties civiles sur les raisons de cette précipitation selon les parents.

Au début, comme d’autres dans la famille, Josette donne de l’argent au jeune couple. Mais il sert le plus souvent à acheter des cigarettes. Alors tous préfèrent leur apporter alimentation, vêtements et soins divers pour les enfants. « Aussi bien lui que elle, on était toujours derrière, il fallait les booster, raconte Josette. Mais on avait l’impression qu’on parlait dans le vide. »

Elle voit bien que Pauline ne s’occupe pas beaucoup de sa fille et ne lui montre pas une grande affection. « Le plus souvent, c’est lui qui se levait pour les biberons. Parfois elle. Ils s’en occupaient tous les deux, même si elle était moins attachée à cette enfant. C’était pas le même amour. Lina, on voyait qu’elle n’était pas désirée. Elle n’était pas beaucoup éveillée et restait très souvent dans la chambre. » Au point que les proches l’ont finalement rarement vue. « Pour Pauline, Lina était inexistante, raconte devant les enquêteurs la meilleure amie de l’accusée. Elle m’envoyait des photos de sa fille aînée, jamais de Lina. » Des voisins ont ainsi appris l’existence de ce deuxième enfant le jour du drame, en voyant les secours affluer devant l’immeuble.

Le président demande à Josette : « Vous l’entendiez pleurer, crier, Lina ?

Non, non, non ! » répond-elle, dépitée.

À sa mort, Lina avait le poids d’un nourrisson de 4 mois, des hématomes et quatre fractures (fémur, tibia, cubitus droit, humérus droit), anciennes par rapport à la date du décès. Elle était en survie. « J’ai trouvé qu’elle était petite, oui, mais on ne peut pas imaginer ça ! J’avais l’impression que l’enfant avait une tare, parce qu’elle regardait beaucoup ses mains bouger, mais je n’ai pas vu de bleus. » Plus tard : « On était là… Ils se seraient confiés… » regrette-t-elle.

Début février, Josette quitte le petit appartement, des tensions rendent difficiles la cohabitation. « Vous regrettez d’avoir quitté le domicile ?, la questionne l’avocat général. — Oui, j’aurais pu me rendre compte de quelque chose. »

Pauline : « Ma mère, quand elle était là, c’est comme si elle empêchait les choses de se passer. Une fois qu’elle est partie, c’est là que les violences ont commencé. Elle est partie au moment où j’avais le plus besoin d’elle. »

Pauline reconnaît avoir, dès le mois de février, pris sa fille par le bras pour la mettre sur le lit, elle reconnaît lui avoir mis des coups sur la tempe, rien de plus. Le jour de sa mort, « je ne l’ai pas touchée », affirme-t-elle à plusieurs reprises. Elle accuse en revanche Mouatassim de coups de poing envers leur fille, de torsions et d’étranglements, avant même le jour des faits : « Mes grossesses, il ne les a jamais acceptées. » Ce qu’il réfute et ce qui ne correspond pas bien au rapport de la médecin légiste, qui ne constate pas de strangulation.

« Les premiers gestes violents, c’est lui ? demande doucement le président à l’accusée.

Oui.

Quels étaient ces gestes ?

Des strangulations.

Et comment vous avez réagi ? »

Silence.

« Tout le temps, quand je le voyais faire du mal à Lina, je lui disais "Arrête, arrête" et je me faisais rembarrer.

Alors c’est un peu contradictoire, tente de comprendre le magistrat. D’un côté, vous lui dites "arrête", de l’autre vous faites du mal à Lina.

Oui, oui. »

« Il la jette violemment dans le placard, comme une chose ? »

Arrive le 8 avril 2015, un mercredi. La veille, Pauline et Mouatassim se sont de nouveau disputé. Mouatassim a dormi sur le canapé, laissant seule Pauline avec leur fille dans la chambre. Ayant entendu la petite pleurer, il revient le matin dans la chambre, avec un biberon.

Pauline raconte sa suite. « À 8 h, j’ai été réveillée par Lina. Je lui ai dit "Fais-la taire", Mouatassim l’a prise par le cou, l’a étranglée jusqu’à ce qu’elle s’arrête de pleurer, et il l’a jetée dans le placard. Je suis partie dans la cuisine et il m’a rejointe. Je suis retournée dans la chambre vers 10 h 30 – 11 h, Lina était grise, molle. J’ai appelé Mouatassim, on lui a fait un massage cardiaque. Après, sa sœur s’est réveillée, je suis allée la chercher dans son lit et lui ai donné à manger. »

Le président se fait confident. Il laisse l’accusée parler et donner sa version, sans trop la contredire. « Il la jette violemment dans le placard, comme une chose ?

Comme une chose, oui.

Qu’est-ce que vous faites ?

Je pars dans la cuisine, parce que j’en avais marre de voir tout ça. C’était un trop plein.

Qu’est-ce qui s’est passé après pour que vous restiez tranquilles pendant deux heures dans la cuisine, en prenant votre café et en fumant votre cigarette ?

Je sais pas si je peux dire que j’étais tranquille. Quand vous savez votre bébé comme ça…

Quand vous revenez dans la chambre, vous la voyez au fond du placard. Que faites-vous ?

Je la prends et je la remets sur le lit.

Vous la laissez sur votre lit ou vous la remettez dans son berceau ?

Je l’ai remise dans son lit, avec une couverture.

Pourquoi, à ce moment-là, vous ne faites pas quelque chose ? Vous vous occupez de sa sœur et vous n’appelez pas les secours. Madame Borella, vous n’êtes pas idiote…

Ce 8 avril 2015, à ce moment-là de l’histoire, le couple attendra trois heures 35 minutes avant d’appeler les secours. Trois heures 35 minutes pendant lesquelles la mère donne le repas à la grande, le père joue avec elle. Les deux affirment qu’il n’y a pas eu de concertation entre eux à ce moment précis, jusqu’à l’appel aux secouristes.

« Que ce soit lui ou moi, on savait très bien que c’était terminé.

Alors qu’est-ce que c’est cette comédie avec les secours pour la réanimer ? Pourquoi l’angoisse est différente trois heures 30 après avoir découvert l’enfant inerte ?

L’angoisse était là, mais ce n’était pas la même. »

Le président poursuit : « Le 9 juin, deux mois après, quand vous êtes entendue par la juge d’instruction, eh bien il n’y a toujours pas de placard, pour le dire trivialement. Pourquoi ?

Je ne sais pas, je ne pourrais pas répondre à votre question. »

Pauline ne laisse rien passer de ses sentiments. La jeune femme à l’allure un peu adolescente ne se laisse pas bousculer.

« Vous la détestiez votre fille ?

Nooon ! Je n’ai jamais souhaité sa mort, je n’ai jamais voulu tout ça !… »

« Là, vous faites une comparaison entre le chien et ma fille ?! »

Côté parties civiles, Me Marie-Christine Hartemann de Cicco poursuit, au nom de l’association Chrysallis : « Combien de fois est-elle sortie, Lina, en six mois et trois semaines ?

Je ne peux pas dire exactement, mais très peu.

En regardant le dossier, on arrive à quatre ou cinq fois. Votre chien devait, lui, sortir deux à trois fois par jour.

Là, vous faites une comparaison entre le chien et ma fille ?! » s’agace l’accusée.

L’avocate confirme. « Ça doit pas être suffisamment grave », déplore Me Florent Girault, l’un des deux défenseurs de Pauline Borella.
Me Hartemann de Cicco poursuit : « Combien de fois par jour vous parliez à votre fille ?

Ma fille Lina ?

Oui.

Il y a des jours où je ne lui parlais pas. D’autres jours, je la regardais.

Vous avez dit qu’elle pouvait passer une journée à ne parler à personne.

Oui, je confirme. »

Les questions des avocats s’enchaînent, Pauline hausse le ton, se met en position d’opposante, se rebelle. Et dit sa haine envers Mouatassim : « J’ai toujours eu beaucoup de haine envers lui, encore plus aujourd’hui ». « À l’époque, vous le détestiez aussi ?, lui demande Me Samir Dris, l’avocat de Mouatassim.

Bah oui, je le détestais.

Mais vous n’étiez pas obligés de vous envoyer des textos, comme "je t’aime". Je vois vos textos et je ne vois pas vos disputes.

Vous, vous ne les voyez pas, mais moi je les vis. »

En défense, Me Marie Fraquet se lève à son tour et permet à sa cliente de souffler un peu. « Pourquoi ne pas l’avoir quitté, Mouatassim ?

J’y avais pensé, mais j’avais beaucoup de mal. Encore une fois, j’avais la peur de l’abandon.

Vous pensez que Mouatassim avait l’intention de tuer Lina ?, termine Me Girault.

Nooon !

Ni l’un, ni l’autre n’avait cette intention ?

Nooon ! »

« Non, je ne pourrais jamais. Ce serait comme me taper moi-même »

« Moi, j’ai pas commis de violences contre ma fille. La seule chose que j’ai vue, c’est un bleu à cet endroit. » Mouatassim montre son bassin. « Je lui faisais confiance » à Pauline. La journée est bien entamée, la salle d’audience est toujours envahie par la brume, et c’est au tour de Mouatassim d’être interrogé sur les faits.

« Tout ça se serait passé dans votre dos ?, demande le président de la cour Philippe Busché.

Oui.

Par Pauline uniquement ?

Oui. »

Mouatassim n’est pas clair dans ses propos. Son bégaiement trouble encore la compréhension, et il ne semble pas non plus savoir comment se tenir dans le box. « Vous dites "Je suis perdu sans elle", "Elle m’entraînait dans ses délires pour la faire taire". Qu’est-ce que ça veut dire ? Est-ce que ses délires, ce ne sont pas des gestes inconsidérés, de la violence ?

Non, je ne pourrais jamais. Ce serait comme me taper moi-même.

Vous dites à la juge d’instruction que vous avez vu Pauline mettre des claques à la petite.

Oui. »

Il a dit le contraire quelques minutes plus tôt. Le président s’agace.

« Pourquoi vous ne le dites pas tout à l’heure ?

Parce que j’ai honte.

Monsieur ! Vous savez pourquoi vous êtes là aujourd’hui ! »

Mouatassim raconte qu’à 8 h, Pauline lui a dit : « Fais-lui fermer sa gueule. » Pauline conteste : « Non, pas du tout, c’est sa position de défense. » Mouatassim dit aussi qu’il est allé promener le chien dans la matinée, ce que conteste également Pauline. À son retour, depuis l’extérieur, Mouatassim explique avoir vu Pauline à travers la fenêtre du balcon, en train de secouer, de droite à gauche, son enfant, au-dessus de son lit. « Je lui ai dit "Tu voulais faire quoi ? Tu voulais tuer ma fille ?". Elle m’a dit : "Non, t’as mal vu, c’est pas ça". Je lui ai laissé le bénéfice du doute et je lui ai fait confiance. »

À 13 h 55, il décide de retourner dans la chambre voir Lina, trouvant étrange de ne pas l’entendre pleurer alors qu’elle n’avait pas mangé. « La pauvre, je l’ai sentie toute molle », se souvient-il, la voix tremblotante.

« Vous lui devez la vérité à votre fille, la prunelle de vos yeux dites-vous, non ?

Oui. »

Une nuit est passée. L’audience a été suspendue la veille pour des raisons pratiques. En cette matinée, toujours brumeuse, l’avocat général se lève et prend la parole. L’interrogatoire de Mouatassim reprend. « Quand les enfants sont là, les disputes sont uniquement en relation avec les enfants ou elles concernent également la vie de couple ?

Aussi sur la vie de couple parce que Pauline trouvait que je ne faisais pas assez d’efforts pour chercher du travail.

C’est difficile de vous faire parler Monsieur Azerzar. Dites-le que les relations de couple n’étaient pas très bonnes ! »

Le ton monte chez l’avocat général. Chez Mouatassim Azerzar, qui se victimise beaucoup, seul le débit de parole s’emballe.

« Vous aviez toujours de l’affection, de l’amour envers Madame Borella ?

Oui. J’avais peur qu’elle me quitte, qu’elle parte avec mes deux enfants et que je me retrouve seul.

Si vous ne faisiez pas ce qu’elle voulait, elle pouvait vous mettre dehors ?

Oui.

Ça pouvait aller jusqu’à la maltraitance de Lina ? Quand elle vous dit "Fais-la taire !", vous l’avez fait taire ?

Oui. »

« Certes, je suis pas un ange non plus »

« Avec toutes les disputes et ma consommation de cannabis, j’ai pas fait attention que Lina maigrissait.

Vous l’avez fait pour sa grande sœur, augmenter les quantités de lait pour les biberons.

Mais à ce moment-là, il n’y avait pas de dispute.

Vous êtes au même plan que Pauline Borella, elle vous empêche de vivre cet enfant ?

À l’époque, j’ai été faible.

Mais elle est morte, Lina, et vous gardez le cadavre pendant trois heures dans la chambre !

Je pensais pas qu’elle était morte.

Et vous la laissez sans nourriture depuis le matin ?

Comme Pauline m’a dit qu’elle avait eu un biberon à 8 h, je ne me suis pas inquiété.

En garde à vue, vous dites que Pauline Borella est un monstre. Et vous ?

Certes, je suis pas un ange non plus.

Pourquoi vous n’auriez pas tous les deux raison ?

Jamais de ma vie je l’ai balancée dans le placard.

Les deux versions sont compatibles. Si on les met bout à bout, c’est parfait.

Non, je n’ai jamais commis de gestes comme ça !

Mais vous la laissez dépérir, Lina !

Je l’ai pas protégée. J’aurais dû dénoncer Pauline.

Sauf qu’entre 11 h et 14 h, ni vous ni elle n’avez bougé. »

Dans le box, Mouatassim paraît dix ans de plus. Il pleure souvent, la tête dans les mains. Les deux accusés s’évitent du regard.

« C’est une faute, j’aurais dû faire plus de choses pour Lina.

On s’aperçoit que vous n’avez rien fait, lui oppose l’avocat général.

C’est vrai, je l’ai un peu délaissée. »

Tout au long de la procédure, Mouatassim se contredit. Il affirme avoir vu des bleus sur Lina en novembre, puis seulement en février. A un moment, il dit ne jamais avoir vu Pauline secouer l’enfant.

Le président : « Vous vouliez épargnez Pauline à ce stade de la procédure ? »

Mouatassim : « Oui, j’ai cherché à la protéger. »

Pour tenter de faire disparaître la brume, Me Dris tente un interrogatoire fermé avec son client.

« Vous dites aujourd’hui ne jamais avoir exercé de violences sur Lina ?

Oui.

Vous saviez que Lina ne mangeait pas assez ?

Oui.

Vous saviez qu’elle n’avait pas été à la visite des 6 mois chez le médecin ? Vous assumez ne pas avoir fait le nécessaire ?

Oui.

Vous affirmez avoir vu des traces de coups sur Lina ?

Oui.

Vous dites ne jamais avoir vu Pauline exercer des violences sur Lina ?

Oui.

Vous avez compris que son corps pouvait être fracturé ?

Oui.

Dans un premier temps, vous avez couvert Pauline ?

Oui.

Vous l’avez fait par amour ?

Oui.

C’était votre premier amour ?

Oui.

Vous dites ne pas avoir eu la force, le courage, la lucidité de l’impliquer ?

Oui.

Le 8 avril, vous avez laissé le soin à Pauline de donner le biberon à Lina ?

Oui.

Quand vous quittez la pièce, c’est pour sortir la chienne ?

Oui.

Vous êtes formel sur la sortie du chien ?

Oui. »

Des secouements « comme une bouteille d’Orangina »

Pour la médecin légiste, les dires des accusés n’expliquent pas tout. La version selon laquelle les violences seraient postérieures au 4 février, date du départ de la mère de Pauline, est effectivement compatible avec les lésions constatées. Il n’y a en revanche pas de signe en faveur d’une strangulation ou de pression, mais des signes évoquant une dénutrition « de manière régulière ». La prise du bébé par le bras, admise par Pauline Borella, est-elle compatible ? « Oui, mais j’insiste sur le caractère violent. » La petite est décédée le 8 avril 2015 de secouements « comme une bouteille d’Orangina », associés à un choc brutal. L’experte imite la violence du coup, frappe la barre, et le son claque dans la salle d’audience, qui se fige.

Dans le box, si Mouatassim reste attentif, Pauline a mis un monde entre elle et ce qui se dit à l’audience. Le président l’interroge après la venue de la médecin légiste.

« J’étais d’accord avec elle.

Oui, mais elle n’est pas d’accord avec vous, elle émet une réserve.

Oui, mais je ne suis pas sûre qu’il y ait eu une strangulation le 8 avril. Mais il avait l’habitude de le faire. »

Ce sont les derniers échanges avant les plaidoiries. Les avocats tentent de presser une dernière fois les accusés. Me Dris revient sur la journée de la mort de l’enfant.

« Vous avez toujours été en présence de Mouatassim Azerzar et de Lina, le 8 avril 2015 ?

Oui.

Donc quand est-ce que Mouatassim a secoué Lina ?

Je n’ai jamais dit qu’il y avait eu secouement. »

L’avocat insiste : « Quand intervient le secouement ?

Vous essayez de me faire dire des choses que je n’ai pas dites ! »

Le président intervient : « Non, non non ! L’expert a dit qu’il y avait eu secouement.

Y’a pas eu de secouement. »

Me Dris reprend : « On a démonté le cou de Lina, les experts ont indiqué qu’il n’y avait pas de trace d’étranglement. »

Pauline répond tout de suite : « Je maintiens qu’il y a eu étranglement. »

« Je t’aime toujours autant, comme au premier jour. » Une nouvelle pièce vient d’être versée aux débats par la défense de Mouatassim Azerzar. « Tous les jours, je me demande si tu m’aimes toujours ou si tu m’as oublié. (…) Tu sais, dans notre couple, j’ai comme l’impression de ne pas avoir été à la hauteur. (…) Tu es l’homme de ma vie. (…) Tu es et tu étais un papa formidable. (…) Ton visage est gravé dans ma tête et tes photos ne me quittent jamais. (…) Tu es le meilleur papa qui puisse exister sur cette Terre. (…) Je t’aime d’un amour fou. (…) Je serai prête à tout pour toi mon amour (…). » La lettre, écrite dans un français correct, fait dix pages. Elle a été écrite par Pauline Borella et est adressée à Mouatassim Azerzar. Le cachet de La Poste faisant foi, elle a été envoyée le 17 juillet 2017, plus de deux ans après les faits.

Le président lit la lettre jusqu’au bout.
« Qu’est-ce que ça veut dire ? C’est un courrier que vous adressez à l’homme que vous accusez d’avoir tué votre enfant.

Je suis incarcérée et encore une fois, j’ai besoin de me raccrocher à quelqu’un. La seule personne à qui je peux me raccrocher, c’est lui. C’est la plus grosse connerie de ma vie.

Pourquoi vous lui demandez pardon dans cette lettre si c’est lui qui a tué Lina ?

Pardon d’avoir été aigrie, renfermée. ça n’a aucun rapport avec Lina.

Vous avez déclaré qu’il pouvait être violent. Ce n’est pas un courrier qu’on envoie à un homme violent. Vous prenez tout sur vous dans ce courrier. C’est une lettre plutôt gratifiante pour lui.

Oui, il a été violent avec moi et avec Lina.

Alors pourquoi vous écrivez ce courrier ?

Je ne sais pas comment expliquer.

Si ce que vous dites est vrai, qui doit être désolé de la situation ?

Je le répète, je suis désolée d’avoir été aigrie. Je ne parle pas de Lina !
»

« Vous êtes face à l’ultra-bénéfice du doute »

Nous sommes au dernier jour du procès, l’avocat général a réclamé la veille vingt ans de réclusion criminelle contre l’un et l’autre, pour meurtre et, à défaut, pour violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner sur mineur de quinze ans par ascendant, violences habituelles sur mineur de 15 ans, et privation de soins. Me Dris a plaidé l’acquittement de son client concernant les violences et le meurtre : « Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens. Ce qui vous est demandé est d’une lâcheté absolue. Le risque est que l’un des deux accusés tombe parce que l’autre n’a pas assumé. Vous en jugez deux pour le crime d’un seul et il va falloir trancher. Ils sont tous les deux responsables de l’issue fatale, mais pas coupable des mêmes faits. » En réponse, Me Girault a demandé un double acquittement à la cour et aux jurés pour le meurtre et les violences : « Vous êtes face à l’ultra-bénéfice du doute. Il y a un coupable dans le box. Mais si vous ne savez pas lequel est-ce, évacuez le moindre petit point d’interrogation au-dessus de vos têtes : vous devez acquitter l’un et l’autre. »

Les accusés connaîtront leur sort d’ici la fin de la journée. Ils s’expriment une dernière fois devant la cour d’assises. Mouatassim Azerzar : « Je n’ai commis aucune violence envers ma fille, je n’ai pas tué ma fille. » Il se tourne vers ses proches présents dans la salle : « Ça me fait vraiment mal au cœur de vous faire du mal. » Pauline Borella prend à son tour la parole, en pleurs, et se tourne immédiatement vers ses proches : « Je suis désolée, je vous demande pardon même si c’est pas pardonnable. J’ai une grande culpabilité, je suis désolée. »

La brume disparaît un peu. La cour et les jurés ont tranché et ont acquitté les deux accusés pour le meurtre. Ils ont en revanche condamné Pauline Borella pour les violences et la privation de soins et d’aliments, à 20 ans de réclusion criminelle. Mouatassim Azerzar a été condamné pour la privation de soins et d’aliments, mais acquitté également pour les violences. Il a été condamné à sept ans d’emprisonnement.

— Fanny Hardy