« Je n'ai jamais voulu tuer mon mari, je l'aimais, il me manque »

Elle s’est assise dans le prétoire de la cour d’assises de Metz, le visage légèrement incliné, ses cheveux dissimulés sous un voile vert pastel, les yeux baissés, les mains posées sur les genoux et elle n’a plus vraiment bougé.

Hala, 29 ans, a appelé les policiers le 10 Août 2014 pour leur dire que son mari était blessé. Un coup de couteau malencontreux. Puis elle a admis en être l’auteur, et son mari a succombé deux jours plus tard. Hala a fait quatre mois de détention provisoire et comparait libre. Au premier jour de l’audience, elle dit : « Je n'ai jamais voulu tuer mon mari, je l'aimais, il me manque. » La justice l’a suivie sur ce point : dans son ordonnance, le juge d'instruction a préféré la qualification de violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner, au motif que la région du corps touchée n'était pas vitale – ce qui prouverait qu'Hala n'avait pas voulu tuer son mari. « Mais qu'est ce qu'il en sait le juge d'instruction ?! » s’époumone Me Olivier Rondu, l’avocat des parties civiles – la mère, les frères et sœur de la victime. Il demande une requalification de ces violences en meurtre, persuadé de l’intention homicide d’Hala.

Hala, à la barre, triture son mouchoir, en répondant d’une voix faible aux questions de la présidente Cazals. Des larmes roulent sur son visage à l’évocation, par sa mère de ce qu’avait été sa vie d'enfant en Algérie. Elle n'était pas malheureuse là-bas. Unique fille d'une fratrie de deux enfants, elle n'a jamais manqué de rien.

À l’été 2009, Hala, 22 ans, décide pourtant de quitter son pays, ainsi que sa choyante famille pour s'installer avec son mari dans une cité HLM de l'Est de la France, en n’emportant avec elle, pour tout bagage, que son passeport et quelques bijoux, des cadeaux de mariage.

Hala n'a guère de famille en France, sinon une tante à Paris. Sa belle-famille la reçoit très bien, aide le jeune couple à s’installer et les relations sont bonnes. La mère de la victime, âgée et éplorée, reconnaît à la barre qu'elle considérait sa bru comme sa propre fille.

Personne ne comprend pourquoi, quelques mois plus tard, les disputes commencent à naître entre les jeunes mariés. L'accusée reproche à son mari la disparition de son passeport, qui lui permet de régulièrement séjourner, souvent seule, parfois avec lui, dans son pays natal. C’est lui qui paye les voyages, car il travaille et elle s’ennuie. À plusieurs reprises les mois qui précèdent la mortelle dispute, Hala se montre violente et irascible lors des engueulades avec son époux. Elle le gifle, elle le mord, elle le menace même d'un couteau ‑ il ne répond pas. Avec ces disputes de plus en plus fréquentes, pudiquement, parce que « ce n'est pas dans notre culture », « parce que c'est la honte » l'un et l'autre des époux évoqueront l'hypothèse d'un divorce.

Ce soir d'août 2014, dans le huis clos domestique de leur petite cuisine, une nouvelle dispute éclate à nouveau, car Hala ne retrouve plus sa carte téléphonique pour appeler l'Algérie. Elle va chercher un couteau de cuisine et le pointe en direction de son mari. Elle l’agite devant lui et, sans qu’elle ne sache expliquer pourquoi, le couteau se retrouve dans la jambe gauche de son mari, qui s'écroule de douleur sur le sol de la cuisine. La chute est si brutale que la voisine entend un gros « boum » en pleine nuit. L’artère fémorale est sectionnée au niveau de l’aine, son mari gît dans une marre de sang, perd connaissance.

Elle prend peur, mais prend aussi le soin de s'emparer du couteau, de le nettoyer, et de le ranger, avant d’appeler les secours. La victime décédera deux jours plus tard, des suites de ses blessures.
Hala ne « sait pas », « n’explique rien », reste plantée à la barre, contrite et repentante, marmonnant ses regrets pour les conséquences mortifère d’un geste qu’elle ne « s’explique pas ».

Les expertises établissent le profil d’une femme marquée par la détention et fragilisée par l’acte commis : elle présentait un important stress post-traumatique et se montrait fragilisée par « la perte de son mari ». Les quatre mois de détention provisoire ont causé un choc carcéral, qui a même justifié un placement en Unité hospitalière spécialement aménagée, ces « hôpitaux prisons » pour des soins psychiatriques entre les murs. Pour autant, comme l'ont conclu les deux experts psychiatre et psychologue, Hala n'est pas dépressive, pas suicidaire non plus.

« Je ne suis pas certain qu'il y ait des sentiments dans ce mariage »

La partie civile, franchement hostile, répète sans ambages son intime conviction du mariage blanc : « Je ne suis pas certain qu'il y ait des sentiments dans ce mariage, mais il lui a permis de venir en France et d'obtenir un titre de séjour », allant même jusqu’à soutenir in petto la thèse d’un assassinat : « Je ne vais pas parler de préméditation, mais elle s'est dit : "Si je le tue, je suis libre !" »

Si Me Rondu n’a rien pour prouver la préméditation, « les parties civiles ont l'intime conviction que Madame a volontairement voulu donner la mort à son mari. Et elles doivent désormais vivre avec ce drame, et sans la personne disparue. » Il demande la requalification du crime en homicide volontaire, ce qui porterait la peine encourue de 15 à 30 ans de réclusion criminelle.

L’avocate générale est plus prudente, mais s’agace de l’attitude de l’accusée : « Elle en parle comme si elle n'avait rien à voir avec cette perte. » La magistrate récuse la thèse de l'accident – « C'est un mot qui n'a pas sa place dans cette enceinte » – sans pour autant défendre celle de l’assassinat. « Je n'ai jamais eu de doute sur l'absence d'intention meurtrière de Hala » Pourtant, « c'est une Madame Tout-le-monde qui ment avec aplomb, qui détruit les preuves ! » soutient-elle.

S’appuyant sur le dossier et sur les conclusions des experts psychiatres, l’avocate générale rappelle que pour autant, il y avait lieu de s'interroger sur la personnalité de l'accusée, capable d'un contrôle de soi et d'un sang froid extrêmes. Elle note la réticence à s’exprimer, à s’expliquer, et le contexte conjugal peu favorable à l’accusée. À l’adresse des jurés, elle ajoute : « Il y a mort d'homme. Vous devez faire en sorte que Madame dorme en prison dès ce soir. » Elle requiert dix ans d’emprisonnement.

En défense, la plaidoirie est impétueuse. Me Vincent, jeune avocate tout droit venue de Grenoble, n'hésite pas à citer Me Badinter et Me Dupond-Moretti, et ses mains tendues escortent ses paroles jusqu’aux visages concentrés des jurés.

« Transplantation culturelle criminogène »

L'avocate explique ne pas plaider pour une cause, comme si sa cliente avait été une femme battue, mais pour une femme perdue, seule, loin des siens, sans travail ni enfant. Elle reprendra les mots de l'expert psychiatre qui parle de « transplantation culturelle criminogène ». Elle demande une « peine réfléchie, humaine », susceptible de répondre aux efforts de réadaptation sociale qu'a entrepris sa cliente depuis sa sortie de détention provisoire.

Me Vincent s'offusque de la peine requise, parle d’une peine d'« extermination sociale » : « Est-ce qu'une peine de dix ans pourra faire revenir monsieur ? Est-ce que ça permettra aux victimes de mieux vivre leur deuil ? Vous avez, ce soir, la possibilité de prononcer une peine mixte avec une partie ferme et une partie assortie d'un sursis avec mise à l'épreuve. Cela obligerait ma cliente à rembourser toute sa vie les victimes. Je vous demande, par conséquent, une peine inférieure à cinq ans qui permette ce mécanisme. »

Et l’audience est suspendue sur le regard égaré de l’accusée. Le soir du 8 novembre, à la cour d’assises de Metz, Hala est condamnée à dix ans de prison.

— Hélène Tared