« Je mettrai un costume blanc et j'irai pisser sur vos tombes »

Une avocate souriante s’avance à la barre de la 14e chambre correctionnelle pour demander le renvoi de son affaire. Une simple formalité. Sauf que le confrère nantais qu’elle substitue a omis d’en aviser le tribunal. Renvoi rejeté. La jeune avocate perd son sourire et raille gentiment l’incompétence des son confrère avant de s’en aller à grands pas. Ambiance.

Le tribunal juge donc Quentin, 21 ans, en son absence et sans conseil, pour avoir empoisonné, le 3 février 2013 sa sœur Émilie, ses grands-parents maternels, sa mère et son beau-père Michel, en arrosant la salade de fruit de Tertian, un puissant neuroleptique volé à son père. Père prévenu par son fils juste après les faits qui, au lieu d’alerter la famille, appellera la sœur de Quentin pour lui ordonner de vider le flacon de Tertian dans l’évier. Quelque temps avant les faits, Quentin avait balancé à ses grands-parents : « Je mettrai un costume blanc et j'irai pisser sur vos tombes. »

« Quentin est plus victime que coupable, explique Jean-Claude, son grand-père, à la barre, qui, avant le fameux dîner, ne l'avait pas vu depuis six ans. On est partie civile pour avoir accès au dossier et pour que Quentin reçoive des soins. On n’attaque pas son petit fils, ce n’est pas moral. Cette histoire, c’est un mauvais roman de gare. On ne l’écrirait pas tellement ce serait moche.

Comment vous sentiez-vous le soir des faits ? demande le président.

Comme si j’avais une grosse grippe, explique le Jean-Claude. Et puis au moment de prendre la voiture pour rentrer chez nous, Quentin nous a dit qu’on allait avoir un accident. Je suis un peu superstitieux ! On s’est réveillé 48 heures après.

Dans quel état ?

Sonnés. Dans les vapes. À ce moment là, on ne pense pas à l’empoisonnement. Pas dans nos civilisations.

Vous en avez reparlé avec Quentin ?

Non. On ne s’est jamais beaucoup parlé. »

Quentin reconnaîtra les faits quelques jours plus tard devant les policiers. Il leur assurera ne pas avoir voulu tuer qui que ce soit : « J’ai voulu détendre ma famille pour avoir une grande conversation avec eux. Puis je voulais me suicider et qu’ils se sentent responsables de ma mort. »

« Je voulais mettre des mouchoirs par dessus le passé »

« Quentin était-il suicidaire ? demande la procureur.

Ah non ! rétorque le grand-père

Vous êtes bien affirmatif !

J’ai ressenti de la hargne ce soir-là, mais pas d’abattement. Il parlait avenir et vacances.

Donc vous parliez avec lui…

Je voulais mettre des mouchoirs par dessus le passé. Je choisissais des sujets neutres.

Peut-on oublier son passé quand on a 18 ans ?

Non. »

Tour à tour, les grands-parents évoquent ce passé. Ils comparent leur famille à « une fosse à serpents », un clan dévasté dans lequel ils n’ont pas droit de cité depuis le divorce des parents de Quentin. « On a appris le remariage de notre fille Corinne par un assureur », s’indigne le vieil homme. La même Corinne qui abandonne sa fille de 17 ans au moment du remariage et qui surnomme son fils pause caca. Les experts évoquent une relation sadomasochiste entre cette mère « perverse » et son fils. Et que dire du père ? « Un ancien dentiste nantais, radié par l’ordre, alcoolique et hypocondriaque. »

« Meurs cette année dans d’atroces souffrances »

L’avocat de la mère de Quentin et du beau-père regrette l’absence du prévenu avant de fustiger son paternel : « Quentin, c’est le bras armé du père, souligne l’avocat, pour qui Quentin est victime d’endoctrinement. Je m’étonne d’ailleurs que le père n’ait pas été inquiété. Au mieux, y'a non-assistance à personne en danger. Au pire, il est commanditaire de l’empoisonnement. » Il s’appuie sur un SMS envoyé par le père à son ex-femme deux mois avant les faits : « Meurs cette année dans d’atroces souffrances. Personne ne te regrettera. » L’avocat réclame 3 000 euros de dommages-intérêts pour chacun.

La procureur entre avec « prudence et humilité » dans ce dossier. « On a les éléments des uns et des autres, empreints de beaucoup de haine, de conflit. » Même si elle doit condamner Quentin, elle reconnaît sa peine : « C’est dommage qu’il ne soit pas là pour l’entendre », regrette-t-elle. Ne craignant pas de réitération des faits, elle hésite entre une peine de sursis simple et un sursis avec mise à l’épreuve. Elle requiert finalement 18 mois de sursis avec mise à l’épreuve. Quentin aura l’obligation de se soigner, de suivre une formation ou de travailler. « J’aurais bien voulu qu’il vive dans un lieu déterminé, mais nous n’avons pas d’alternatives. », déplore-t-elle.

Après une petite heure de délibération, le tribunal se range du côté du parquet. Quentin devra également verser 1 euro symbolique à sa mère et à son beau-père.

— Félix Roudaut