« Je le connais mon frère, c'était pas vraiment intentionnel »

Karim « frère et victime » s'avance à la barre. Il ne veut pas de dommages et intérêts. Souhaite-t-il se constituer partie civile ? À quoi ça sert ? « J'ai pas trop compris. » Le tribunal éclate de rire. « C'est très simple… pour nous », s'amuse la présidente du tribunal, Isabelle Pulver, puis lui explique : une partie civile obtient une copie du jugement et peut faire appel. Karim s'en fout, il veut juste témoigner.

Dans le box attend Ziad, en détention provisoire depuis huit mois, le petit frère de Karim, 27 ans, déjà bedonnant, la tête rasée et une légère barbe. Huit mois auparavant, leur mère appelle les flics. « Vous gisiez là, saignant abondamment », raconte l'assesseuse à Karim. Dans le salon de l'appartement familial, les deux frères s'étaient engueulés. Ziad avait chopé un couteau de cuisine (« 33 cm, lame de 19 cm », précise l'assesseuse).« Je vais te tuer ! » Et Karim en a pris pour 20 jours d'ITT. Pour les juges, « violence ayant entraîné une incapacité totale de travail pendant plus de huit jours avec arme ».

« C'est pas un canif, je le sais bien »

« Ouais voilà, j'ai reconnu les faits, commence Ziad. Ça aurait pu finir en drame, en drame familial. J'ai répondu à la violence par la violence, j'aurais pas dû. » La raison dans tout ça ? « C'est une futilerie (sic). J'ai piqué ma petite crise du matin, j'ai commencé à l'insulter, on a commencé à se battre, j'ai perdu connaissance trois-quatre secondes. Ma mère nous a séparés. »

Ziad est le vilain petit canard de la famille. « Il est nerveux, s'énerve très vite, s'est plaint la mère aux flics. Contrairement à Karim. » Et puis Ziad, c'est pas un tendre : plusieurs condamnations, pour des vols et de la conduite sous stup. « Est-ce que vous avez été condamné ? demande la présidente à Karim. – Non. – D'accord, c'est ce que je voulais entendre. » « J'ai un caractère un peu difficile, je démarre vite, reconnaît Ziad. Je pars vraiment très mal. » Mais ce n'est pas ce qui inquiète la présidente : « Vous le traitez de "fils de pute"… devant votre mère… »

« Je saignais abondamment, continue Ziad. Je suis allé me rincer dans la salle de bains. Il voulait encore me corriger, c'est à ce moment là que j'ai pris le couteau avec lequel je l'ai piqué. C'est pas un canif, je le sais bien. » « Piqué » ?! La présidente tique sur le terme : « Tututut petit rétropédalage. Il y a plein d'organe vitaux, la rate a été touchée. Vous savez ce que ça fait une perforation de la rate ?

– Oui je le sais. Je ne vais pas vous mentir et vous inventer une excuse farfelue. J'ai peut-être pensé que je devais le prendre avant lui.

– Le prendre quoi ?

– Ben, le couteau.

– Vous pensiez qu'il allait le prendre ?

– Ben, il l'avait déjà fait.

– À supposer que les évènements de 2014 aient bien eu lieu. » Cette année-là, Ziad avait été hospitalisé après une autre bagarre avec son frère. D'après leur sœur, « Karim le dominait physiquement ». L'instruction, qui avait commencée sur une « tentative d'homicide volontaire », a montré que Ziad a « pas mal de cicatrices qu'aurait fait son frère ». Karim serait « responsable de pas mal de mes malheurs », avait alors expliqué Ziad. D'ailleurs, pour la seule bagarre qui intéresse le tribunal, Karim a fini par reconnaître avoir porté le premier coup.

« Pourquoi n'avez-vous pas pris la porte ? »

« Pourquoi n'avez-vous pas pris la porte ? s'enquiert l'assesseuse.

– J'aurais dû.

Parce que là, vous continuez à légitimiser votre geste. » Note pour plus tard : si vous vous faites casser la gueule, la justice demande que vous repreniez votre calme immédiatement et preniez une décision parfaitement raisonnable.

Les flics ont retrouvé Ziad pas très loin de l'appartement, il fumait un joint, ce qui fait dire aux juges : « Est-ce que cette impulsivité a été aggravée par votre consommation de cannabis ? – J'avais fumé la veille. – Donc vous étiez toujours sous l'emprise du cannabis », conclut la présidente, très au fait des effets du pétard.

Karim est un calme, du moins devant les tribunaux. Il tente d'expliquer la scène : « J'attendais qu'il vienne et que… pas que j'en finisse avec lui, mais… on se serait calmé. » Un temps d'interrogation, et il avoue : « Je comptais le rejoindre pour continuer à le frapper. » Mais quand même, insiste-t-il, même s'il l'a dit, Ziad ne voulait pas le tuer, c'était juste quelque chose de balancé comme ça, dans le deuxième sens du mot. La présidente s'étonne : « Qu'est-ce que ça veut dire "un deuxième sens à tuer" ? Quand on veut juste frapper, on dit "je vais te frapper", pas "je vais te tuer". » En aparté, le journaliste se questionne : qu'en est-il lorsqu'on dit « je vais niquer ta mère » ?

« Monsieur n'a pas la culture juridique suffisante »

Mais Karim répond quand même à l'argument massue de la présidente : « Je le connais mon frère, c'était spontané, c'était pas vraiment intentionnel.

– Qu'est-ce qui n'était pas intentionnel ? interroge l'assesseuse. Le coup ou le fait de vouloir vous tuer ?

Le coup.

– Le coup n'était pas intentionnel ?!? Est-ce que vous essayez de minimiser ce qu'on reproche à votre frère ? Vous en avez discuté en famille ?

Oui, on en a parlé, mais le coup, c'était accidentel, rajoute Karim, penaud.

– Je pense que monsieur n'a pas la culture juridique suffisante pour comprendre la différence entre intentionnel et accidentel, coupe la présidente. Ce que vous voulez dire, c'est que ce n'était pas prémédité ? Si ce n'était pas votre frère, mais un de vos copains, qu'est-ce que vous en auriez pensé ? » Écrasé par l'ô combien supérieure culture juridique de la présidente, Karim ne répond pas.

La présidente Isabelle Pulver. (Illustration : Clarisse Le Chaffotec)

On rappelle le cadre, une situation explosive : les deux frères partagent une même chambre, dans ce petit F3, avec leur mère, leurs deux sœurs, le mari de l'une d'elles et son enfant. « Je vous signalerais quand même qu'il y a des familles qui sont très mal logées et ça ne finit pas à coup de couteau », s'énerve la présidente. En passant, Karim reconnaît avoir blessé son frère avec un couteau en 2014. Nouvelle punchline de la présidente : « Vous pensez faire quoi avec un couteau tous les deux ? À part pour couper un bifteck ? – C'est pour blesser, répond Karim. – Je plains votre mère. Sincèrement ! »

« C'est le complexe du mal-aimé, du vilain petit canard, se lance le procureur. Le père dira que Karim, c'est celui qui travaille, alors que Ziad, c'est quelqu'un qui fume du cannabis, qui sort le soir… et qui a déjà eu des passages délinquants répétés. » Trois questions avant le début du réquisitoire, le prévenu rappelait avoir travaillé en premier, avant son grand-frère.

« On passe pour les benêts de service »

Le père était très malade. Alors, selon la fine analyse du procureur, « le frère devient la figure paternelle, qui, à l'aide de sa jeunesse, de son physique, va tenter de devenir l'autorité ». Quant à la bagarre, « à chaque instant, il y a la possibilité pour Ziad de se désister. Il a eu tout le temps pour se calmer. » Le coup de couteau n'est aucunement donné dans le feu de l'action. Mais le procureur s'énerve aussi contre Karim, « une demi-victime qui a décidé de jouer à la figure paternelle jusqu'au bout. Le monde à l'envers ! Mais qu'importe, c'est le parquet qui soutient l'information judiciaire », lance-t-il, victorieux. Et il accuse aussi le cannabis, « car on passe pour les benêts de service quand on dit que le cannabis est une drogue dangereuse. Ce n'est pas tendance ! » Il veut 30 mois, avec un an de sursis et une mise à l'épreuve de 18 mois, obligation de soin pour la drogue et de domicile.

L'avocat de Ziad plaide faiblement. Il rappelle que son client, « comme il l'a dit lors de sa garde à vue, assume », demande « une peine qu'il pourrait comprendre, qu'il attend depuis le départ, parce qu'il sait qu'il sera condamné ». Et pour limiter son temps en taule, il a la formule magique : « Lorsqu'il travaille, il rend toute satisfaction à son employeur. » Ziad a « franchement pas grand chose » à ajouter. Il regrette, demande pardon, implore la clémence. Après délibération, il prend 30 mois, dont 15 avec sursis, avec maintien en détention et une mise à l'épreuve de trois ans, avec interdiction de s'approcher de l'appartement et de détenir une arme.

— Cosme Buxin