« Je l’ai vu devant moi tout nu… Il a de beaux tatouages d’ailleurs ! »

Le président des comparutions immédiates de Lille, Jacques Huard, barbe taillée et cheveux blancs, regarde avec insistance vers le banc des prévenus. Michel y est encerclé par deux gendarmes. Il porte une doudoune noire et affiche une barbe de quelques jours. Le visage est rond, comme le reste. Ses cheveux sont rasés, ses tempes grisonnantes, seule une mèche - qu’Hergé ne renierait sans doute pas - trône sur l’avant de son crâne. D’une voix nasillarde, il se présente. Michel a 35 ans et se dit « barman », quelques jours seulement avant les faits, il a appris son admission dans un foyer médicalisé.

« Non seulement les faits sont graves, mais que nous n’ayez aucun souvenir, c’est tout aussi grave ! »

Le président se racle la gorge et entame le résumé des faits. Dans la nuit du 15 décembre, vers 2h30, Michel, ivre et drogué, pénètre par effraction dans l’appartement de trois étudiants. Un étage par colocataire. Une fois dans la chambre de Louise, la première colocataire, Michel se met nu et se glisse dans son lit. Louise, elle, ne s’aperçoit de rien. Ce ne sont que les effluves d’alcool qui lui mettent la puce à l’oreille. Elle sent une main se poser sur elle. D’abord sur les seins, puis les jambes, puis le ventre, puis enfin le sexe. « Il a essayé en dessous des vêtements et je l’ai arrêté à ce moment là » expliquera-t-elle plus tard. Louise crie et saute du lit. Elle monte à l’étage et se barricade dans la chambre de Cyril, habitant du deuxième et alerté par les cris. Michel se déplace tant bien que mal mais parvient à se hisser à l’étage. Devant la porte close, toujours nu, il décide de monter encore un étage et se retrouve face à la troisième et dernière colocataire, Sophie. La jeune femme réussit à le repousser et à s’enfermer elle aussi dans sa chambre. Michel, bredouille, titube jusqu'au lit de Louise et se fait finalement interpeller par la police peu de temps après.

Michel n’en mène pas large : « Je vous ai fait peur, je suis désolé » débute-t-il, cherchant nerveusement du regard les trois colocataires et la propriétaire de l’immeuble, tous parties civiles. Le président fronce les sourcils : « Non seulement les faits sont graves, mais que vous n’ayez aucun souvenir, c’est tout aussi grave ! » gronde-t-il. En garde à vue, il avait plus de 2 grammes d’alcool dans le sang. Michel s’était drogué aussi, de la cocaïne et de l’héroïne. « J’avais beaucoup bu, j’ai fait un mélange. Tout le reste pour moi est un trou noir absolu » cherche-t-il à justifier avant de conclure : « Je suis prêt à réparer tout ce qui est possible. »

Une femme se lève du banc des parties civiles. En baskets et jogging, Louise n’est pas à l’aise. Le président lui demande : « Il était entièrement nu ? - Oui » répond fébrilement la jeune femme. D’une voix fluette, elle explique que la scène a duré 5 minutes, le temps pour elle de se rendre compte de la situation. Elle ajoute que l’homme avait essayé de monter sur elle. Le président, calmement, demande à Louise à combien évalue-t-elle son préjudice. Louise ne sait pas, c’est bien la première fois qu’elle met les pieds dans un tribunal. Elle n’a pas eu le temps de voir un avocat. Le président, compréhensif, l’incite à demander le renvoi de l’audience sur les intérêts civils. Louise, bien sûr, le suit aveuglément. Sophie se lève à son tour. Cheveux coiffés à la garçonne et pantalon « pattes d’éph’ », elle confirme la version des faits : « Je l’ai vu devant moi tout nu, il a de beaux tatouages d’ailleurs ! Je l’ai ensuite repoussé avec ma raquette » raconte-t-elle, sans se démonter. Elle aussi réclame le renvoi de l’audience sur les intérêts civils. Cyril et la propriétaire en feront tout autant.

« Le mélange bière-Whisky s’est mal passé »

Quand Sophie aperçoit Emmanuelle Laudic-Baron se lever, elle passe délicatement sa main sur la nuque de Louise. Ce moment de tendresse, la parquetière ne l’a pas vu. Yeux rivés sur Michel, elle s’agace : « Dossier extrêmement désagréable que le dossier que vous avez à juger aujourd’hui… ». Le dossier est certes désagréable mais simple. Les faits d’agression sexuelle ne sont pas contestés, tout comme les faits de violation de domicile. La procureure semble bien plus dubitative sur l’avenir de Michel : « Que faire de cet individu ? Nous n’avons aucune solution pour garantir que Monsieur ne réitère pas ce genre de comportement», se désole-t-elle. Après quelques interrogations, elle finit par trancher et requiert une peine mixte, 12 mois d’emprisonnement avec mandat de dépôt dont 6 mois avec sursis et mise à l’épreuve et bien sûr, l’inscription au fameux FIJAISV, Fichier judiciaire automatisé des auteurs d'infractions sexuelles ou violentes.

Maître Stéphane Bulteau, grand homme d’une soixantaine d’années à la voix forte et gutturale, présente son client. Michel est avant tout malade. Il est d’ailleurs sous traitement mais ce n’est pas un mauvais bougre. « Son parcours de vie tend à démontrer que celui-ci n’est pas un habitué de ce type d’affaires » prévient-il. L’avocat admet à demi-mot que « ces faits sont inquiétants… le mélange bière-Whisky s’est mal passé » mais rappelle que Michel n’a que deux condamnations à son actif, et qu’aucune ne concerne, de près ou de loin, une infraction sexuelle. Maître Bulteau plaide la clémence. Tout sauf la détention. Il sait bien que la condamnation est inévitable, mais envisage un sursis avec mise à l’épreuve. « On a chez ce garçon la volonté de s’en sortir » conclut-il sans que sa voix n’ait baissé d’intensité.

Il est 18 heures. Cinq prévenus attendent encore leur sort dans les geôles du palais de justice de Lille. Jacques Huard et ses assesseurs réapparaissent après une suspension d’audience. Les trois colocataires sont déjà partis. Michel, attend. Il tire nerveusement sa mèche. Le tribunal, le nez dans son dossier, prononce à l’encontre de Michel une condamnation à 2 ans d’emprisonnement avec mandat de dépôt dont 1 an avec mise à l’épreuve. Outre les classiques obligations de soins et de travail, Michel devra indemniser les victimes. Enfin, il sera inscrit au FIJAISV.

— Rémi Flamant