« J’avais rien sur moi ! Elles sont où les photos ? »

Parfois, les comparutions immédiates ne sont pas si immédiates que cela, comme en cet après-midi du 7 décembre au tribunal correctionnel de Marseille. Au terme d’un quart d’heure d’agitations de toutes parts et de flou artistique, la présidente de la chambre nous en dévoile la cause : « Les Baumettes ne sont pas arrivées. On attend les Baumettes. » Sans les fourgons, toutes les chambres du tribunal sont en suspens.

Par chance, il y a des prévenus dans les geôles du tribunal. Un magistrat presse l’avocat de l’un d’eux. En vain : « Je découvre le dossier là, je ne le connais pas. Puis il faut que je parte, je reviens, je me dépêche, je me dépêche. »

Alors en attendant, on déferre Skander, 25 ans, cheveux bouclés et petite moustache assez noble. Deux jours plus tôt, le vigile d’un Apple Store avait saisi dans sa poche une Apple Watch à 460 euros. Simple tentative de vol pour la défense : le jeune homme n’avait pas eu le temps de franchir les portiques de sécurité. Le vigile l'a laissé repartir, mais au pied du centre commercial une patrouille de police le contrôle. « Comme de par hasard », commente le prévenu, lucide dans son désespoir. Malade et père de famille, Skander est sans-papiers, sans travail déclaré, et multirécidiviste. Le tribunal suit les réquisitions de la procureure : six mois avec mandat de dépôt.

Entre temps, les fourgons sont arrivés, et quatre minots s’avancent dans le box. Ils sont tous étrangers à la prison. « Vous allez vous placer dans l’ordre où je vais vous appeler », demande la juge aux prévenus qui, le regard perdu et rivé sur elle, se bousculent un peu dans un jeu de chaises musicales.

« Madame, je peux poser une question ? »

Hamza a 20 ans. Ses cheveux ébouriffés et son survêtement marron terne pourraient le faire passer inaperçu, s’il ne dégageait pas autant d’assurance. Accent marseillais à couper au couteau, il est toujours prêt à répliquer. Il connaît la chanson : la justice pour mineurs l’a condamné cinq fois. Lourd passé, balayé d’une phrase : « j’avais 13-14 ans, c’était il y a longtemps ! » N’empêche qu’il a récemment violé les conditions de son contrôle judiciaire, en prétextant une pause clope à son employeur boulanger pour partir à la frontière italienne. Aujourd’hui, il comparaît pour vente de cocaïne en état de récidive, et met en jeu plusieurs mois de sursis.

Comme n’importe quel jeune, Hamza et ses trois collègues sont un peu dissipés. Ils supportent mal les accusations, et contiennent leur colère par des tics nerveux en tous genres. Ils contestent parfois le discours de la présidente d’un haussement des sourcils, mais lèvent la main lorsqu’ils veulent s’exprimer. Geste assorti d’un formel « Madame ? », ou d’un provocateur « Madame, je peux poser une question ? ». Sauf que, la présidente le leur rappelle, ils ne sont pas là pour poser les questions.

« Vous avez nié les faits durant la procédure, est-ce toujours le cas ? » demande-t-elle. Des « oui », tout bas, se font entendre.

La scène se déroule à la cité Fonscolombes, dans le 3ème arrondissement, proclamé par une légende locale quartier le plus pauvre d’Europe. Le centre-ville est proche, mais le quartier de La Villette, encore bien plus modeste que son homologue parisien, n’a bénéficié d’aucun projet d’aménagement depuis, semble-t-il, la nuit des temps. Les quatre jeunes hommes ont été arrêtés le 5 décembre au terme d’une surveillance policière d’un peu plus d’une heure. Sa retranscription par procès-verbal est l’unique support de l’accusation.

« Ils l’ont même pas ramenée, ils l’ont gardée pour eux ! »

Selon ce dernier, Hamza aurait opéré de curieuses transactions autour d’un buisson. Lorsque la présidente suggère un trafic de cocaïne, Hamza rétorque n’avoir eu sur lui qu’un peu de résine de cannabis pour sa consommation personnelle. « Cette dose n’est pas mentionnée dans le procès-verbal », remarque la juge. Hamza rétorque : « Ben oui ils l’ont même pas ramenée, ils l’ont gardée pour eux ! » Et se défend comme un grand, le regard joueur :

« Comment vous expliquez que j’avais pas d’argent sur moi ? Si je suis vu en train de vendre, j’aurais dû avoir de l’argent, non ? Vous croyez que j’en ai fait quoi, je l’ai avalé ?

— Vous auriez pu le remettre à Travon, s’avance la présidente.

— Je le connais pas, Travon ! »

Travon, maillot de foot rose fluo et silhouette athlétique, se canalise tant bien que mal. A chaque prononciation de son nom, il baisse la tête et se mord les lèvres, dans un balancement constant de gauche à droite, comme mis sur ressorts. Plus l’audience progresse, plus il frotte sa main, violemment, contre son cou. Il a été condamné pour trafic de stupéfiants en juin dernier.

Travon assure qu’il attendait simplement devant la boulangerie du quartier qu’un collègue vienne le prendre en scooter. Le procès-verbal décrit, lui, la réalisation d’une dizaine de ventes, et la saisie de vingt-six grammes de résine de cannabis… sans en rapporter aucune preuve. Ce qui scandalise le prévenu : « J’avais rien sur moi ! Elles sont où les photos ? » Et le mène, blasé, au triste constat, fatalement à son désavantage : « Sans photos, c’est la parole du policier contre la nôtre ! »

Selim et Lyes comparaissent pour la première fois

Le collègue au scooter et ami de Travon s’appelle Selim. À fraîchement 18 ans, ce lycéen au casier vierge est en stage dans un snack des quartiers Nord. Et comme le note son avocate, sa corpulence et son zozotement n’inspirent pas l’allure d’un cerveau de la drogue. La police lui a saisi 170 euros en liquide, qu’il assure avoir gagné aux jeux à gratter, détail des sommes à l’appui.

Familiers ou non du tribunal, il y a ceux qui sont confiants dans leur défense, et puis il y a Lyes, 21 ans, visage candide. « Le policier vous décrit en train de mettre un petit sachet dans le buisson, puis de parler avec trois individus », détaille la juge. D’un ton monotone, prenant le soin de précéder chacune de ses phrases d’un silence de réflexion, le jeune homme s’aventure, maladroit : « J’étais à la cité pour toucher ». L’improvisation ne rassure pas son avocate. Elle se précipite vers lui, et lui souffle à l’oreille. Silence encore, puis Lyes reprend, dans une économie de ses mots et de ses forces presque déroutante :

« C’était pour ma consommation.

— Donc vous consommez de la résine de cannabis ?, interroge la juge.

— Oui.

— Et la cocaïne, c’était donc pour votre consommation, et non pour la vente ?

— Non.

— Non, quoi ?

— Non, la cocaïne c’était pas pour moi. »

Ce jour-là…

La procureure requiert quatre mois aménageables contre Lyes et Selim, aux casiers vierges, et six et huit mois ferme avec mandat de dépôt contre Travon et Hamza. Sauf que pour les avocates des prévenus, le procès-verbal révèle une immaturité bien plus sévère que celle de leurs clients. « Je suis extrêmement choquée de la manière dont l'agent de police a mené cette procédure », lance Me Phinith, l’avocate de Selim, qui ouvre les plaidoiries. « On accuse de trafic de stupéfiants ? Il n’y a pas une seule perquisition ! », dénonce-t-elle, l’index en l’air. Dans le boxe, Hamza adhère d’un acquiescement presque militant. L’avocate de Lyes et Travon, Me Amar, ajoute : « À l’ère du numérique, on peut attendre d’un policier en surveillance qu’il prenne au moins une photo ! Là, il n’en est rien, pas une seule ! » En renfort, l’avocate de Hamza, Me Sekly-Livrati : « Où sont les preuves d’une vente, sans saisie, sans argent ? »

Trois voix, mais une unique parole, scandalisée, et déterminante. Parce qu’elle doit tenter d’épargner à deux minots récidivistes une première peine de prison, souvent fatale. Et parce que, face à un procès-verbal à trous, elle est moins emmenée par la compassion que par la simple rigueur. Enfin parce que, parfois, même dans une affaire de stupéfiants, même face à des jeunes de cités, même contre une surveillance policière, cela peut porter ses fruits. Comme ce jour-là. Ce 7 décembre, aux audiences de comparutions immédiates de Marseille, trois avocates ont obtenu la relaxe, et quatre jeunes sont repartis libres.

— Clara Martot