« J'ai tué un homme et j'ai bu son sang »

« N'est pas pénalement responsable la personne qui était atteinte, au moment des faits, d'un trouble psychique ou neuropsychique ayant aboli son discernement ou le contrôle de ses actes. » (Code pénal, article 122-1)

En France, les fous ne sont pas accessibles à une sanction pénale. Ils ne sont pas traités comme des criminels responsables de leurs actes, mais comme des malades qu'il faut soigner. C'est la théorie. Dans la pratique, il faut bien que quelqu'un détermine qui est fou, et qui ne l'est pas. C'est le travail des psychiatres.

Quand les psychiatres ne parviennent pas à se mettre d'accord, un éventuel fou peut se retrouver devant une cour d'assises, où un jury populaire décide de son degré de responsabilité, en fonction des renseignements fournis par les experts. C'est le cas de Vladimirs B.

L'affaire Vladimirs B., débattue à la cour d'assises de Nanterre, a réuni pendant trois jours quelques-uns des plus grands psychiatres français autour d'un individu de 26 ans, accusé d'avoir égorgé, arraché les yeux et bu le sang d'un SDF dans la nuit du 28 au 29 décembre 2013, dans la commune de Colombes. Au regard des faits, la question de sa santé mentale pouvait être posée.

La cour d'assises du tribunal des Hauts-de-Seine, un grand cube blanc marbré, ressemble à une cellule capitonnée. À l'intérieur de ce cube, on a installé une cage en verre et en fer. Dans la cage, on a mis Vladimirs B., né en Lettonie en 1991, qui mesure 1 m 90 et pèse 50 kg. Vladimirs sourit.

Vladimirs, depuis sa cage, observe les auditeurs et, de temps en temps, ses yeux s'arrêtent sur un malchanceux qu'il fixe pendant plusieurs minutes en montrant ses dents. C'est un regard difficile à soutenir.

Le premier jour de son procès, il a ramené ses genoux contre son torse. Il tord ses doigts et incline sa tête sur la gauche ou sur la droite. Il parle tout seul, dans un français incompréhensible, une suite de mots insensée. Parfois, ses épaules sont secouées par un fou-rire contenu ; parfois, il ricane tout seul dans sa cage.

Le deuxième jour de son procès, Vladimirs ne dit pas un mot. Il reste prostré, le regard vide, il ne répond à aucune sollicitation, même ses yeux ne réagissent plus. L'interprète Russe renonce à lui traduire les débats, il n'écoute pas, il est ailleurs.

Le matin du troisième jour, le dernier de son procès, avant les réquisitions et la plaidoirie de son avocat, il entre dans le box en levant une main victorieuse, comme un sportif qui salue la foule. Mme Sudre, la présidente de tribunal, saisit cette dernière occasion pour lui poser quelques questions. Il répond de manière parfaitement cohérente, dans un bon français.

« Ça vous plairait de retourner en Lettonie ?

Oui, bien sûr. Mais je ne pense pas que ce soit possible : c'est très grave ce que j'ai fait. »

Pendant quelques minutes, Vladimirs est un garçon normal. « Vous avez peur de la décision que nous allons prendre ? demande la présidente. – Oui, répond Vladimirs, mais aujourd'hui, je ne suis pas là. » Il sourit à nouveau. Il est reparti. Il ne s'exprime plus.

À côté de lui, par terre, il y a une petite boule. C'est son œil droit.

L'affaire Vladimirs B. a débuté le 29 décembre 2013, vers 3 h du matin, dans le jardin de Louis.

« J'organisais une fête assez alcoolisée chez moi et cet individu a essayé d'escalader le portail pour entrer. Il était couvert de sang, de la tête au pied, et paraissait complètement perdu. J'ai pensé que c'était une victime, qu'il avait passé trois jours dans une cave et qu'il venait d'en sortir. »

Un petit attroupement se forme autour de Vladimirs. Jean, qui était dans le jardin, raconte : « Il ne parlait pas français, j'ai cru que c'était un étudiant Erasmus. On a commencé à parler avec lui, il n'y avait aucune animosité, il était très calme. Assez vite, il nous a dit, en anglais : "J'ai tué un homme et j'ai bu son sang." Il nous a dit qu'il pouvait nous montrer, mais on a refusé, on ne le croyait pas. On a appelé les pompiers. » Vladimirs est blessé à la main, il saigne abondamment.

Quand les pompiers interviennent, ils constatent que la blessure de Vladimirs ne peut pas, loin de là, expliquer la quantité de sang dont il est couvert. Ils préviennent le commissariat. Devant les policiers, le jeune homme de 22 ans répète la même chose : « J'ai tué un homme et j'ai bu son sang. » Il amène les fonctionnaires quelques rues plus loin, dans un parking, où ils découvrent une scène abominable.

« J'indique aux personnes dans la salle qu'il peut y avoir des photos gênantes », prévient la présidente, avant de diffuser les images en gros plan du cadavre de Bernard, un SDF bien connu à Colombes. On y voit un homme, au sol, sur un matelas, appuyé contre le mur dans un couloir qui lui servait de squat. Il a le cou sectionné, le visage fracassé. À côté de lui, par terre, il y a une petite boule. C'est son œil droit. L’œil gauche, toujours attaché par le nerf optique, est resté accroché à la face.

Vladimirs, depuis son box, observe les photos sans cesser de sourire. On diffuse également des photos de lui, au moment de son interpellation. Son visage est couvert de sang, comme un Indien sur le sentier de la guerre. Il sourit tellement qu'on voit toutes ses dents.

Pendant qu'on diffuse ces images, il se met à parler avec son interprète, la présidente demande la traduction.

« Je lui ai demandé s'il se reconnaissait, explique la traductrice. Il m'a dit : "Oui, mais ce n'est pas moi." Je lui ai demandé s'il comprenait ce que je lui disais, il m'a dit : "Oui, tu m'hypnotises." » Elle lève ensuite les yeux au ciel. On comprend que, pour elle, qui suit Vladimirs depuis trois ans, la question de la santé mentale est tranchée.

De Vladimirs B., on ne connaît pas grand-chose, sinon qu'il est né à Riga, qu'à 13 ans, il a été impliqué dans une affaire de violences assez floue, qu'il a arrêté sa scolarité à 16 ans et qu'il est parti faire le tour de l'Europe. Il parle six langues.

Il a traversé l'Allemagne, les Pays-Bas, le Luxembourg, l'Angleterre, la Pologne et la France, où il s'est fait interpeller, en 2009, pour un vol. Il a également été incarcéré aux Pays-Bas, pour un autre vol, avant d'être extradé vers la Lettonie en 2011. En 2013, il est revenu à Paris. Il s'est fait voler ses papiers et il a ensuite erré, en faisant la manche et en mangeant ce qu'il trouvait dans les poubelles, jusqu'à atterrir à Colombes, dans les Hauts-de-Seine.

Le 28 décembre 2013, il a rencontré Bernard, un SDF, qui écoutait de la musique devant l'église de Colombes. Les témoins qui ont vu Vladimirs ce jour-là racontent qu'il dansait comme un hystérique sur le parvis. Bernard a proposé au jeune Letton de dormir dans son squat, au fond d'un parking. C'est dans ce parking que les policiers ont retrouvé son cadavre.

Quand on lui demande si ces éléments sont exacts, Vladimirs répond, dans un français très décousu : « Je suis très reconnaissant. Je voulais vous dire merci pour le fait de m'avoir amené au tribunal. J'espère que tout ira bien pour moi. » La présidente répond simplement : « D'accord. » Puis, il ajoute : « Mais je n'ai pas oublié. » Oublié quoi ? « Oublié le procès. » D'accord. « Nous sommes le 31 janvier 2017, demain, il faut que je revienne ici. »

Il ne répond clairement à aucune question, la présidente poursuit d'une voix douce : « Pourquoi vous ne répondez pas, Monsieur B. ? – Je ne réponds jamais aux questions. – Pourquoi ? – Parce que j'attends saint Pierre. – D'accord. »

D'accord. Bien, bien, bien. « Des témoins disent que vous aviez beaucoup bu avec Bernard, le soir des faits, vous vous en souvenez ? – Non, je ne bois jamais d'alcool, je ne prends pas de drogues, je ne prends pas de médicaments. »

Aux psychiatres qui l'ont examiné, il avait expliqué que, ce soir-là, il avait bu six litres de vins et qu'il avait fumé du cannabis. Dans sa poche, il y avait des comprimés de Lexomil. Les trois expertises toxicologiques, réalisées le 29 décembre 2013 à 5 h du matin, ont démontré qu'il n'avait pas un seul gramme d'alcool dans le sang, ni la moindre trace de cannabis, seulement quelques résidus de Lexomil à une concentration infra-thérapeutique.

Le dernier jour du procès, avant les réquisitions, il ajoute : « Oui, oui, oui, j'ai beaucoup bu d'alcool, beaucoup pris, plein de drogues, cocaïne, LSD, opium, cannabis. Oui, oui, oui. » Non, non, non, disent en cœur Me Arakelian, son avocat, et l'expert toxicologue, c'est scientifiquement prouvé, il n'avait rien dans le sang.

« Que les Francs-maçons me disent ce qui se passe dans le monde »

Depuis trois ans, huit psychiatres ont vu Vladimirs, sans réussir à se mettre d'accord sur son cas. La deuxième journée des débats est intégralement consacrée à l'écoute de ces experts qui, les uns après les autres, viennent défendre leur point de vue.

L'enjeu est de déterminer si, au moment des faits, le discernement de Vladimirs était aboli. Si c'est le cas, sa place n'est pas en prison, mais dans un hôpital psychiatrique. Si, au contraire, les jurés concluent à une simple altération du discernement, il encourt trente ans de réclusion criminelle. Si son discernement était plein et entier, il risque la perpétuité pour ce meurtre précédé d'actes de barbarie.

Trois collèges d'experts l'ont examiné : deux ont conclu à sa responsabilité pénale, le troisième soutient qu'il est irresponsable.

Un premier psychiatre se présente à la barre. Le témoignage du docteur Nkanga n'est pas déterminant : il a vu Vladimirs pendant cinq minutes, juste après les faits, et son rôle était de décider si l'état du suspect était compatible avec une garde à vue. Dans son rapport, il note l'existence d'un « processus délirant évolutif ne contre-indiquant pas un maintien en garde à vue ».

« D'accord. Donc les policiers peuvent garder à vue et interroger un suspect schizophrène en plein délire. Dont acte. », souligne l'avocat. Peu importe, le psychiatre ne se rappelle même pas de cet entretien, réalisé alors qu'il quittait le service.

Le lendemain, le 30 décembre, Vladimirs était présenté au docteur Cousin, qui l'a examiné pendant près de deux heures et a conclu à la nécessité de son admission en soins psychiatriques. Vladimirs présentait des troubles mentaux de nature à le rendre dangereux pour la sûreté des personnes et pour l'ordre public. Il avait besoin d'être soigné.

« Il m'a dit qu'il avait beaucoup bu le jour des faits. Il explique son geste en prétendant que la victime allait le tuer pendant son sommeil. Il n'a aucun regret, il apparaît froid, détaché. Il dit qu'il voulait, en tuant sa victime, que "des personnes m'expliquent ce qui se passe dans mon corps, que les Francs-maçons me disent ce qui se passe dans le monde."»

Après l'intervention du psychiatre, Vladimirs est envoyé à l'hôpital psychiatrique de Villejuif, où il reçoit un traitement antipsychotique. Il sort de l'établissement et est incarcéré à Fresnes, trois mois plus tard.

« Pour vous, est-ce qu'il était schizophrène ?, demande la présidente. – C'est un peu difficile à dire, explique le psychiatre. Le diagnostic de schizophrénie nécessite un long temps d'observation, pour voir si les symptômes ne pourraient pas être une bouffée délirante causée par autre chose que par la maladie, notamment l'alcool et la drogue. J'ai demandé à ce qu'il soit interné, justement, pour qu'il puisse être observé, et je suis très étonné qu'il soit sorti au bout de trois mois. »

La juge pose la question qui, finalement, intéresse le jury : « Mais pour vous, est-ce que son discernement était aboli ? » L'expert hésite : « Comme vous l'aurez remarqué, j'ai un peu botté en touche. Il présente quelques grands signes de la schizophrénie, notamment des délires de persécution, un crime très inhabituel, et une froideur, un détachement étonnant. C'est un cas spécifique très particulier, un cas rare, vraiment très rare. »

L'avocate générale se lance dans la bataille : « Est-ce que vous pensez qu'il aurait pu simuler, ou majorer ses troubles, dans l'espoir d'éviter la prison et de retourner à l'hôpital ? »

« C'est peu probable, répond le psychiatre. Il a passé plusieurs mois à Villejuif. À l'hôpital, les patients sont moins libres qu'en prison. Ils sont en chambre d'isolement tout le temps et, éventuellement, attachés à un lit. En général, ils se rendent compte très rapidement qu'ils seraient mieux en prison. » Son explication sur les conditions de vie des malades jette un froid dans la salle.

Le docteur Cousin n'a pas eu accès aux rapports des experts suivants. Au moment où il témoigne, il croit toujours que Vladimirs, au moment des faits, était sous l'emprise d'une grande quantité d'alcool et de drogue.

L'avocat l’interroge : « Comment réagissez-vous si je vous dis qu'il n'avait pas une seule goutte d'alcool dans le sang, ce jour-là, et que c'est scientifiquement prouvé ? » L'expert écarquille les yeux : « Honnêtement, c'est incompréhensible. Vraiment incompréhensible… »

« J'aurais réellement raté ma carrière si cet homme-là ne bénéficie pas de soins »

Le docteur Cousin quitte le tribunal quand le professeur Rouillon entre dans la salle. Il est chef de service à l'hôpital Saint-Anne, professeur de psychiatrie et président du conseil scientifique de la Fondation pour la recherche en psychiatrie et en santé mentale. Avec le docteur Bensussan, il forme le deuxième collège d'experts qui a examiné Vladimirs, 18 mois après les faits. Son diagnostic est sans appel : Vladimirs est schizophrène, c'est un cas d'école, sa place est dans un hôpital.

« Je n'ai pas l'ombre du quart du début d'un doute sur le diagnostic que j'ai posé. » Il explique, devant les jurés, qu'il fonde sa certitude sur les nombreux symptômes typiques de la schizophrénie :

– Un crime impulsif totalement immotivé ;

– Des interrogations concernant son propre corps, dont il a du mal à fixer les limites ;

– Un rationalisme morbide et délirant pour expliquer son geste ;

– De riches syndromes hallucinatoires ;

– Un délire de persécution confus, non-structuré ;

– Une discordance affective qui se traduit par un comportement très froid ;

– Une errance et un vagabondage, fréquents chez de nombreux schizophrènes qu'il reçoit à Sainte-Anne ;

– Des centres d'intérêts ésotériques.

Il souligne qu'il a pu consulter les rapports médicaux de Vladimirs en détention, où apparaissent de nombreuses prescriptions, au fil des mois, d'antipsychotiques, ce qui démontre qu'il était victime de psychoses, d'hallucinations.

En entretien, Vladimir confirme qu'il entend des voix depuis trois ou quatre ans. Elles disent des choses banales, commentent ses actions, par exemple : « Tiens-toi droit », quand il est voûté, puis « C'est bien, bravo monsieur », dès qu'il se redresse.

Il raconte également avoir entendu à plusieurs reprises la voix de sa victime, qui lui demandait de se pendre, ce qu'il a essayé de faire dans sa cellule à Fresnes. Finalement, c'est un de ses codétenus qui s'est pendu. Vladimirs a cru que l'autre avait hérité des voix de la victime et qu'en se suicidant, il l'avait libéré. Il est également déprimé, triste, anxieux.

« Pourtant, en prison, les surveillants n'ont pas fait état d'un comportement problématique », souligne la présidente.

« C'est classique, répond le professeur. Les schizophrènes sont généralement de très bons détenus. Leurs troubles finissent par devenir moins visibles, ils restent dans leur coin, ils ne voient personne, ne parlent plus. Ils dépérissent. Au bout de quelque années, ils n'ont presque plus d'activité neuronale et deviennent autistes, c'est ce qu'on appelle le vide schizophrénique. »

« Est-ce qu'il pourrait simuler ?, demande à nouveau l'avocate générale. – Je suis sûr que non. Les patients qui veulent simuler, en général, en font trop. Ce n'est pas du tout son cas. Simuler la schizophrénie face à un psychiatre expérimenté, c'est quasiment impossible. »

« Mais comment expliquez-vous que les autres psychiatres n'aient pas noté ses hallucinations ? » Le professeur découvre cette information : « Honnêtement, je suis aussi intrigué que vous, je suis stupéfait. » Puis il trouve, peut-être, une explication : « Beaucoup de schizophrènes sont très discrets sur leurs troubles. » Il raconte qu'il a lui-même découvert les hallucinations de l'une de ses patientes, qu'il voyait toutes les semaines, plusieurs mois après son premier entretien, par l'intermédiaire de son mari. Elle ne s'était jamais confiée.

« Non, vraiment, je n'ai aucun doute, conclut-il. J'aurais réellement raté ma carrière si cet homme-là, à la fin de son procès, ne bénéficie pas de soins. »

L'avocat de Vladimirs le remercie en lui proposant de venir plaider à sa place, le lendemain. Pendant qu'ils plaisantent, le docteur Zagury attend son tour sur le banc. Dans son rapport, il se prononce en faveur de la responsabilité pénale du jeune Letton et exclue la schizophrénie.

« L'énucléation signe la psychose »

Le docteur Zagury est une sommité, un habitué des cours d'assises et un grand spécialiste de la médecine légale. Avec le docteur Dubec, il fait partie du dernier collège d'experts à avoir examiné Vladimirs : « La première chose qui m'a marquée, quand je l'ai rencontré, c'est son étonnante maîtrise de la langue française, qu'il a appris en quelques mois. C'est un garçon intelligent. »

Il fonde son diagnostic sur l'absence de symptômes psychotiques chez l'accusé, un an après avoir arrêté tous les traitements. « On ne peut pas considérer comme schizophrène quelqu'un qui, après de longs mois sans traitement, va parfaitement bien. » Le rétablissement de Vladimirs prouve qu'il a été victime de bouffées délirantes causées par un abus de drogue et d'alcool, associé à une vie vagabonde et dissolue pendant plusieurs années.

« Rien ne ressemble plus à un schizophrène qu'une personnalité borderline imbibée d'alcool et de drogue, et c'est ce qui s'est passé ici. » Le Letton a de sérieux troubles de la personnalité, mais il ne présente pas de maladie mentale : il est responsable, par sa consommation de substances toxiques, de ses crises délirantes.

« En somme, si Vladimirs avait été un jeune homme ordinaire, pas un marginal, vous auriez conclu à l'abolition de son discernement ? demande le deuxième juge. – C'est tout à fait ça. C'est son histoire personnelle qui engage sa responsabilité. »

Ce n'est pas parce qu'il voue une haine particulière aux vagabonds et aux alcooliques que le docteur Zagury se prononce en faveur de la responsabilité de l'accusé. C'est, selon lui, la stricte application de la loi : l'alcoolisme, les addictions, ne sont pas des circonstances atténuantes, au contraire. Pour la justice, un individu est responsable de son mode de vie et de ses conséquences.

« Le problème, résume-t-il, n'est pas "schizophrénie ou pas schizophrénie", mais "cet individu a-t-il participé à l'état dont il est responsable ?" Nous pensons que oui. N'importe lequel d'entre nous, à force de boire et de se droguer, serait susceptible d'avoir des bouffées délirantes. »

« Au point d'arracher les yeux de quelqu'un ? s'étonne la présidente. – Non, répond l'expert. L'énucléation signe la psychose. Je n'ai jamais vu d'énucléation qui ne soit pas psychotique. Mais il s'agit d'une décompensation de sa personnalité borderline, ce n'est pas une maladie mentale. »

Si l'on suit le raisonnement du docteur Zagury, on pourrait tout de même conclure que Vladimirs, au moment du meurtre, était fou, et donc, qu'il n'était pas responsable de ses actes. Mais l'expert à un autre argument, qui pèse très lourd : « Le problème, voyez-vous, c'est que si vous déclarez qu'il n'était pas responsable de ses actes, et qu'il devrait être interné dans un hôpital à l'issue de cette audience, il sera sorti dans trois jours, parce qu'il n'est pas malade. »

Après avoir commis un crime aussi atroce, Vladimirs B. pourrait sortir libre de son procès. L'idée fait froid dans le dos, quand on l'observe, prostré dans sa cage.

« Mais alors, comment expliquez-vous l'état dans lequel il se trouve maintenant ? », demande Me Arakelian. Quelques semaines avant son procès, Vladimirs a refusé de voir son avocat et son psychiatre. Les surveillants disent qu'il « ne va pas bien du tout ».

« Peut-être que l'angoisse du procès a créé ce nouveau trouble. Peut-être également, a-t-il consommé à nouveau des drogues ou de l'alcool en prison, c'est fréquent », explique le psychiatre, même s'il reconnaît, comme ses confrères, que la schizophrénie peut se manifester par des phases aiguës et des rémissions. « Il faut dire à ce garçon que, s'il arrête de boire et de se droguer, il pourra mener une vie normale, mais s'il continue, il deviendra un psychotique chronique. »

« Il faut qu'il soit soigné, ce monsieur. »

Il est 18 heures quand le dernier psychiatre de la journée entre en scène. Le docteur Cordier, avec le docteur Pascal, fait partie du premier collège d'experts à s'être penché sur Vladimirs B. Ils l'ont rencontré trois mois après les faits, juste avant qu'il ne sorte de l'hôpital de Villejuif. Ils ont conclu à la responsabilité pénale de l'accusé.

« L'abolition du discernement, explique le docteur Cordier, doit reposer sur des faits précis, pas sur des hypothèses. Quand nous avons rencontré Vladimirs, il n'y avait pas assez d'éléments pour lui permettre d'éviter une sanction pénale. D'autres raisons que la schizophrénie peuvent expliquer son acte. »

« La seule chose que je peux affirmer, c'est qu'au moment où nous l'avons rencontré, il allait parfaitement bien. Il s'exprimait clairement, n'avait pas d'hallucinations. » Il se tourne vers le box et regarde Vladimirs pendant quelques secondes. « Mais je dois reconnaître que, tel que je le vois là, il ne ressemble pas du tout à l'individu que j'ai rencontré il y a deux ans. »

Devant la barre, le psychiatre explique qu'il ne disposait pas d'assez d'éléments pour conclure avec certitude à l'abolition du discernement. L'avocat l’interroge : « Est-ce que vous saviez que, quand il était hospitalisé à Villejuif, les médecins lui avaient prescrit des antipsychotiques ? » L'expert admet qu'il ne le savait pas, l'information étant couverte par le secret médical.

« Maintenant que vous le savez, est-ce que vous pensez que vous auriez des éléments pour livrer une autre conclusion ?, demande l'avocat.

Oui, mais il faudrait que je puisse m'entretenir avec lui. »

La présidente prend le relais.

« Et dans quel sens iraient vos conclusions ? »

L'expert se tourne vers l'accusé, prostré dans son box.

« Dans le sens de l'abolition du discernement, c'est évident. »

Vers 20 h, alors que les questions deviennent de plus en plus longues et stériles, le psychiatre, n'y tenant plus, demande à la présidente : « Excusez-moi mais, est-ce que vous me permettriez d'essayer de lui parler ? » Trop contente, la juge le prie de tenter sa chance, là où tout le monde a échoué.

« Bonjour, Vladimirs. » L'expert s'approche très lentement du box, il essaye de capter le regard de l'accusé. Celui-ci regarde ailleurs, dans le fond de la salle, concentré vers un point fixe imaginaire. Le psychiatre s'approche encore, il se place à cinquante centimètres, en face de ses yeux, mais l'accusé regarde à travers lui. Rien n'y fait. « Il est ailleurs », dit le docteur Cordier.

Il revient vers la barre, livide, visiblement très marqué par la scène qui vient de se jouer. Il regarde les jurés : « Il faut qu'il soit soigné, ce Monsieur. Il n'était pas du tout comme ça quand je l'ai vu… » Vers 20 h 30, la deuxième journée du procès se termine. Demain, Vladimirs sera déclaré fou ou sain d'esprit, il partira pour l'hôpital ou pour la prison.

« Il tuera un codétenu. Et alors ? Après tout, ce n'est qu'un codétenu… »

« Vous l'aurez compris, vous allez devoir prendre une décision difficile », prévient Mme Lesne, l'avocate générale, quand elle entame ses réquisitions. Elle rappelle qu'il y a, dans cette affaire, une victime, malgré l'absence de partie civile ou de famille sur les bancs du tribunal.

L'abolition du discernement, la schizophrénie, elle n'y croit pas. Le retournement du docteur Cordier, la veille au soir, elle ne l'a pas entendu. « On pourrait penser qu'un acte aussi horrible ne peut qu'être commis par un fou. C'est une manière de se rassurer. Malheureusement, la réalité est plus complexe, même les experts ne parviennent pas à se mettre d'accord. »

Elle reprend ensuite l'argument du dernier expert : l'abolition du discernement doit se fonder sur des faits précis, les éléments du dossier et du débat ne permettent pas de conclure à cette certitude. Alors, elle a cette phrase étrange : « Il faut envoyer un signal fort » à Vladimirs pour qu'il ne recommence plus.

Dans un tel dossier, c'est un peu surréaliste. On se demande un peu quel « signal fort » faut-il envoyer à un homme qui a arraché les yeux d'un autre.

Elle réclame 25 années de réclusion criminelle assorties d'une période de sûreté des deux tiers. Elle laisse au tribunal la possibilité de prononcer une interdiction définitive de territoire français et de préconiser d'éventuels soins.

Me Arakelian prend la parole vers 11 h, devant une salle quasiment vide – elle l'a été pendant tout le procès. Sa première mission est de désamorcer la bombe posée par le docteur Zagury : « Si vous déclarez que l'accusé n'est pas responsable, il sera dehors dans trois jours. »

« Soyez sereins, répond l'avocat. Si vous prononcez l'abolition de son discernement, il ne sortira pas de l'hôpital. Il est malade, et il sera soigné pendant plusieurs années. » Il ajoute que, finalement, penser à ce qui se passe après, ce n'est pas le rôle des jurés. Leur rôle, c'est simplement, à la lumière des faits, de considérer si l'accusé était, oui ou non, responsable de ses actes au moment du meurtre. Rien de plus.

Alors, il reprend le dossier et cite les témoignages, un par un : ces témoins qui déclarent tous qu'il avait l'air fou ; le premier psychiatre, qui conclut à un trouble délirant évolutif ; le deuxième, qui l'envoie à l'hôpital psychiatrique, ce même hôpital où il subit un traitement antipsychotique ; ce premier collège d'expert, qui se retourne pendant le procès ; ce deuxième collège qui n'a absolument aucun doute sur le diagnostic de schizophrénie ; et même le troisième collège, qui admet qu'au moment des faits, Valdimirs B. était en plein délire psychotique.

Il met en garde les jurés contre la tentation égoïste d'envoyer un fou en prison, parce que c'est plus rassurant : « Finalement, dit-il ironiquement, c'est beaucoup plus simple comme ça. Un de plus, un de moins. Il tuera un codétenu. Et alors ? Après tout, ce n'est qu'un codétenu… » Il oublie d'ajouter que les malades mentaux, partout, sont cinquante fois plus victimes que coupables d'actes violents.

« Soyez sereins et tranquilles, répète-t-il. Il est schizophrène, vous jugez quelqu'un de malade. La loi est très claire, son discernement était aboli, il n'avait pas le contrôle de ses actes. » Il termine en citant l'article 122-1 du code pénal. « "N'est pas pénalement responsable…" : on est en plein dedans. »

Quand les jurés reviennent, après avoir délibéré pendant quatre heures, ils déclarent Vladimirs B. responsable de ses actes et le condamnent à quinze ans de réclusion criminelle, assortis d'une interdiction définitive du territoire français. L'altération du discernement a été retenue. Il pourra faire une demande d'extradition, ou sera expulsé une fois sa peine effectuée. Aucune obligation de soins n'a été précisée.

« En Europe, avait dit le professeur Rouillon, il y a, en moyenne, 2 % des détenus qui sont schizophrènes et qui devraient être dans un hôpital psychiatrique. En France, cette moyenne est de 7 %. »

— Emmanuel Denise