« J'ai peur dans la vie, j'ai peur des gens, j'ai peur »

Le pas est lourd, le pas est lent, elle a l’œil brillant d’émotion et met plein d’égards dans son salut au jury. Priscillia, 34 ans, s’appuie au pupitre pour éviter de tomber, décline son identité. « Mais enfin, maintenant, vous me connaissez », soupire-t-elle. Elle ne peut se rappeler son adresse, sa mémoire est irrémédiablement altérée par les lourds traitements qu’elle a subis. « Bonjour à tous, je dois vous dire que je suis un peu intimidée. Si je suis là devant vous c'est grâce au fabuleux travail des médecins qui m'ont suivi, pas à cette ordure qui m'a laissé pour morte. » Sofiane Rasmouk, qui l'a tabassé le 7 août 2013, vient d’être expulsé de la salle de la cour d’assises de Nanterre par une présidente ulcérée, qui cette fois-ci n’a pas toléré les élucubrations agressives de l’accusé. Ça a soulagé pas mal de monde. Priscillia, surtout, souffrait de le voir en face de lui, fanfaronnant et intimidant, familier et provocateur. « Maintenant qu’il est parti ça va mieux. »

Elle parle un peu au ralenti. « Mon quotidien aujourd'hui, c'est ma rééducation. Je vais en orthophonie pour m'occuper de mon cerveau, en ergothérapie pour mes mains, en orthoptie pour mes yeux. Je ne peux rien faire toute seule, même pour mes courses, ma mère doit m’aider. » Son récit est ponctué de pleurs. La voix est fluette et vaporeuse, le ton vibrant d’émotion arrime l’auditoire à l’énumération de ses malheurs. « J'ai peur dans la vie maintenant, j'ai peur des gens, j'ai peur. Il a brisé ma vie et aussi celle de Sandra (La jeune fille que Sofiane Rasmouk a violé, ndlr). Avant j'avais un travail, j'étais cadre. Je m'apprêtais à apprendre une nouvelle langue, car j'étais trilingue. À apprendre une nouvelle danse, car j'étais danseuse. Est-ce que je pourrais retravailler un jour ? Est-ce que mes projets un jour seront réalisables ? Je me battrais mais pour l'instant, c'est non. Tout ce que je peux faire c'est marcher deux pas. Et encore. »

Les blessures ont été détaillées la veille par le médecin. Avec une bonhomie singulière et un choix de mots parfois déconcertant, il a rigoureusement décrit le « miracle Priscillia ».

« La voir là aujourd’hui c’est magique »

D’abord, le constat. « L’œdème est considérable, toute la tête est gonflée. Il y avait sur place une flaque de sang d'un mètre. Le râle que les policiers qui l’ont secouru ont entendu, c’était le glougloutement de sang dans la gorge. Elle était dans le coma en train de s’étouffer. » La face souffre de multiples fractures. « L’état de son visage, c’est celui d’une personne qui a fait cinq tonneaux en voiture. » Le directeur d’enquête avait eu ce mot : « Son visage, on dirait de la pulpe. »

Elle a été plongée deux fois dans le coma, sous la menace constante d’un trépas imminent. « Elle a été au plus mal tellement de fois, que les médecins avaient consensuellement décidé de laisser tomber si jamais l’état empirait de nouveau. » Puis le miracle : « Quand je l’ai vu d’abord, elle était dans un état végétatif, c’était un légume. Elle bavait un peu, elle ne mangeait pas, elle avait les bras paralysés. La deuxième fois quand je l’ai revu, c’était merveilleux de la voir me reconnaître. Et la voir là aujourd’hui c’est magique. » Sa tête ? « Là haut, c’était de la bouilli. L’enveloppe reste très mignonne, mais à l’intérieur c’est pas terrible. » Priscilla ne sera plus jamais la même personne. « Elle est merveilleuse cette gamine, mais son cerveau a pris beaucoup. » Il fixe son taux actuel d’incapacité à 60 %.

Le médecin a décrit son caractère qu'il craint être affecté par un « syndrome dysruptif » : « C’est un individu dans la béatitude qui ne peut pas retourner dans la vie réelle. Ce n’est pas sûr qu’elle y parvienne. Il y a une apparence d’autonomie qui n’existe pas. » Elle est très optimiste sur son avenir du fait de son caractère combatif et du soutien indéfectible de sa mère, qui « prend 50 % du traumatisme » sur elle.

« y’a plus de vie, maître, y’a plus de vie ! »

Cette « maman merveilleuse » est également partie civile. Ghislaine, 58 ans, petite femme menue au carré de cheveux strict et élégant, contient difficilement l’émotion et la fureur qui l’anime. Elle a vu la « poupée de chiffon », charpie entourée de bandelette qu’était devenue sa fille, et les médecins lui ont avoué : « Votre fille ne remplissait pas la plupart des critères qui nous permettaient de la réanimer. Mais on s'est dit que si on avait pu les mettre dans un tel état sans qu’elle ne meure, on a fait le pari que c'est une battante. » Puis elle-même ajoute : « Elle fait partie des 5 % de cas médicaux pour lesquels c’est toujours différent, pour lesquels y a des complications. Mais c’est aussi parce qu’elle fait partie des 5 % qu’elle est encore là. Alors je me dis que peut-être son état va s’améliorer. »

Alors Ghislaine a décidé de tout prendre en main. « Il faut tout anticiper, dès qu’elle marche, dès qu’elle veut se doucher il faut l’accompagner. » Ghislaine est devenue ce qui a été pris à sa fille : sa mobilité, sa mémoire et son espoir. Elle est emplie de l’inextinguible espérance que sa fille retrouve un jour un usage décent de son corps.

Après avoir pleuré à la barre, dit tout le mal qu’elle pensait de l’État et de ses défaillances sur le cas Rasmouk, Ghislaine a demandé si elle avait été claire et espéré qu’elle n’avait rien oublié. Son avocat Me Gilles-Jean Portejoie a pensé que si.

« Vous n’avez pas beaucoup parlé de vous, de ce que vous avez subi, en tant que mère.

Moi, ça ne compte pas.

Mais si ça compte. Mesdames et messieurs les jurés, cette personne est une victime indirecte. Madame, racontez-nous votre vie.

Mais y’a plus de vie, maître, y’a plus de vie ! »

— Julien Mucchielli