« Il m’a demandé comment je voulais mourir… »

La grande salle du tribunal Correctionnel de Boulogne-sur-Mer est presque vide lorsque le président, Maurice Marliere, fait enfin entrer Thierry. Il est en détention provisoire depuis quelques mois. L’homme a une quarantaine d’années, visage rond, taches de vin sur les pommettes, il présente un long nez légèrement redressé en fin de parcours. Ses petits yeux bleus et perçants ne laissent transparaître aucune inquiétude. Il patiente. « L’affaire a été correctionnalisée », indique le président sans attendre. Thierry était dans un premier temps poursuivi pour tentative de meurtre, ce qui lui aurait valu les assises, mais en l’absence d’éléments prouvant l’intention de tuer, le fameux animus necandi, le juge d’instruction a requalifié les poursuites en délit de violences, aggravées tout de même, par trois circonstances.

Dans la nuit du 19 au 20 avril, Thierry se rend au restaurant avec Sylvie, l’ex-femme de son frère. Il entretient avec elle une relation ambiguë, un savant mélange d’amour et d’amitié, saupoudré d’une bonne dose de Whisky. Leurs ventres pleins et leurs soifs épongées, le couple rentre dans le mobile home de Thierry qu’occupe Sylvie depuis son divorce. À partir de ce moment, les versions diffèrent. Seule certitude, Sylvie est retrouvée par des policiers peu après minuit, le visage tuméfié et totalement désemparée. Elle est emmenée à l’hôpital. Thierry, lui, sera interpellé quelques heures plus tard et immédiatement placé en garde à vue. Il présente 0,85 g d’alcool par litre de sang. Il est 14 h 30, soit plus de 15 heures après les faits.

« Vous consommez beaucoup ? – Boh… Un verre à la fois ! »

Maurice Marliere, lunettes rondes et noires, prend le soin de d’entendre chaque version des faits. Sylvie, grande femme, queue de cheval haut perchée sur le crâne et lunettes métalliques sur le nez, s’approche. Elle tremble. « Il a un gros problème avec l’alcool », signale-t-elle d’emblée. « Vous aussi ! » précise le président. Le matin-même de son admission à l’hôpital, Sylvie présentait une alcoolémie de 0,48 g par litre de sang. Elle l’admet à demi-mot : « Vous consommez beaucoup ? demande le magistrat. – Boh… Un verre à la fois ! » répond-elle, soudainement malicieuse. La salle est hilare, Thierry aussi. Sylvie reprend rapidement un ton grave, seyant plus à la situation, et raconte.

Une fois revenus du restaurant, ils se disputent, une fois encore. Une des anciennes aventures de Sylvie l’a contactée sur Facebook. Thierry, jaloux, a mal réagi. Il l’a giflée puis claquée contre le sol. À terre, les coups de pieds et de poings pleuvent : « Arrête ! Je saigne », supplie-t-elle. Thierry n’écoute pas, n’entend rien, il introduit tout ce qu’il trouve dans le nez et la bouche de Sylvie. Même le téléphone portable y passe. En guise de bouquet final, il s’empare d’une chaise et applique l’un des barreaux sur le front de Sylvie : « Il m’a demandé comment je voulais mourir », sanglote-t-elle. La femme parvient finalement à prendre la fuite, atteint sa voiture et démarre en trombe. Les policiers la retrouveront quelques minutes plus tard. Le président, impassible, fait passer le cliché pris à l’hôpital. Plus d’une page est nécessaire pour lister les ecchymoses présents sur le corps de Sylvie, sans parler de la perforation du tympan à l’oreille droite, de la fracture de la jambe gauche et des deux doigts cassés. Trente jours d’ITT seront prescrits par les médecins. Elle, entre deux crises de larmes, explique avoir retrouvé un mégot de cigarette dans sa narine le lendemain matin des faits.

« Bien joué ma belle, je vais en prendre pour trois ans »

Maurice Marliere interpelle Thierry : « Sur la version des faits vous n’êtes pas d’accord ? » Thierry opine du chef. Le ton est monté, il reconnaît l’avoir giflée, mais rien d’autre : « La scène de violence que je reconnais moi, c’est les gifles. » L’avocate de la partie civile en profite : « Combien de gifles vous lui avez mises ? – Je ne sais pas, c’était répétitif », répond Thierry, en mimant un aller-retour de son épaisse main. Avant d’ajouter : « Elle se tapait partout, elle était hystérique. » Le président reprend le débat en mains. Il précise que le couple a repris contact, par Facebook, encore. Thierry a alors envoyé un message à Sylvie : « Bien joué ma belle, je vais en prendre pour trois ans. » C’est en effet la défense de Thierry depuis le commencement. Selon lui, Sylvie s’est blessée elle-même, dans le seul but de lui faire porter le chapeau. Son avocate ne dit pas autre chose. Elle égraine, durant de longues minutes, un à un, tous les témoignages en défaveur de Sylvie. « Hystérique », « manipulatrice », « alcoolique » et bien d’autres qualificatifs atteignent les oreilles du tribunal. Après trente minutes, Maurice Marliere, un tantinet lassé, demande à la défense de conclure. L'avocate se rassied, sans un mot.

« La main de monsieur est telle, qu’elle prend toute la moitié du visage de madame… »

L’avocate de la partie civile, cheveux poivres et sels, coupés très courts, s’évertue à replacer Sylvie sur le banc des victimes : « Elle venait ici rechercher une certaine forme de réparation », soupire-t-elle. Elle réclame 3 000 euros de provision dans l’attente d’une expertise. Le ministère public s’en remet brièvement aux éléments objectifs et penche « naturellement » pour la version de la victime. Il requiert à l’encontre de Thierry, 30 mois d’emprisonnement dont 18 mois assortis d'un sursis avec mise à l’épreuve durant trois ans.

Maître Jacquart, en défense, s’adresse à Sylvie et sermonne : « Il y a un troisième personnage dans votre vie de couple, c’est l’alcool. » L’avocate ne nie pas certaines violences de son client : « Je ne vais pas plaider la relaxe, c’est un fait, monsieur reconnaît lui-même avoir porté des gifles. » Elle exhorte le tribunal à envisager cette possibilité : « La main de monsieur est telle, qu’elle prend toute la moitié du visage de madame, ce n’est donc pas incompatible avec les lésions constatées », justifie-t-elle. Avant de réclamer la clémence, au terme de plus d’une heure de plaidoirie, Maître Jacquart met en garde le tribunal : « C’est la parole de l’un, contre la parole de l’autre. »

Sylvie n’a pas fini sa cigarette lorsque le tribunal condamne Thierry à une peine de 30 mois d’emprisonnement dont 18 mois avec sursis et mise à l’épreuve durant deux ans. Il ordonne le maintien en détention. Thierry a, bien entendu, l’interdiction d’entrer en contact avec la victime et l’obligation de se soigner. Enfin, le tribunal ordonne une expertise afin d’évaluer le montant des préjudices de Sylvie et lui alloue 3 000 euros de provision.

Thierry ne réagit pas, réajuste sa veste, et disparaît sans un bruit.

— Rémi Flamant