« Il dit que c'est parce qu'il avait peur »

Hier, à Paris, au tribunal, dans la salle des comparutions immédiates, il y avait un homme, bien coiffé, avec une petite barbe et une veste en cuir brun, qui attendait d'être jugé. On ne savait pas comment il s'appelait, parce que lors de son contrôle, il avait donné une fausse identité. Le président, avec un petit sourire, a demandé à l'interprète en langue arabe : « Il dit qu'il s'appelle comment aujourd'hui ? » et il n'a pas écouté la réponse, parce qu'il s'en fichait sans doute un peu. Le prévenu a dit : « Je n'ai pas volé. »

Ensuite, le président a dit : « Je vais rappeler pourquoi il est là. » Là, c'était derrière une petite barrière en bois, encadré par deux gendarmes et six autres prévenus. « À Paris, le 8 octobre, on lui reproche d'avoir volé une PlayStation et ses manettes, au préjudice de Monsieur Isham, vol aggravé par la circonstance que les faits se sont déroulés en réunion et avec violence, sans ITT pour la victime. » On lui reprochait également d'avoir donné une identité imaginaire lorsqu'il s'était fait interpeller, immédiatement après les faits, par les policiers.

« On va commencer par l'identité imaginaire. Pourquoi est-ce qu'il a donné une identité imaginaire ? » a demandé le président, par-dessus ses lunettes, à l'interprète.

L'interprète s'est tourné vers le prévenu, ils ont échangé quelques mots : « Il dit que c'est parce qu'il avait peur. » Le président a fait une petite moue : « Mais pourquoi est-ce qu'il a persisté au commissariat ? Vous savez, avec les empreintes digitales, ça ne sert pas à grand-chose, et puis après on ne sait plus s'il ment ou s'il dit la vérité. »

Il y a eu un nouvel échange entre l'interprète et le prévenu : « Il dit que c'est parce qu'il avait peur. »

« Il imagine pouvoir régler ses problèmes, un jour »

Bon. Le président a remonté les lunettes sur son front, et il a commencé la lecture des faits. Le 8 octobre, le prévenu était au marché aux puces. Il est passé devant un stand et a demandé au vendeur combien coûtait une manette de PlayStation. Quelques minutes plus tard, le prévenu est repassé avec la manette dans sa main. Le vendeur lui a demandé de la reposer et de partir. Il y a eu une altercation, des coups de poing, puis le prévenu a passé la manette à un complice : vol, en réunion, avec violence. Au commissariat, l’agressé a reconnu formellement l’agresseur.

Par l'intermédiaire de son interprète, le prévenu a pris la parole : « Je n'ai pas volé la manette, je l'avais acheté quelques minutes plus tôt, pour cinq euros. » D'accord, mais pourquoi les coups de poing ? « Parce qu'il y a eu une dispute, c'est vrai. »

« Très bien », a dit le président. « Est-ce qu'il y a d'autres questions ? » a-t-il ajouté avant de constater que tout le monde roupillait à moitié. « Alors on va passer à la personnalité. »

Le prévenu, de nationalité tunisienne, est en France depuis 2011. Il est inconnu des services de police. SDF, sans-papiers, il travaille ponctuellement dans le bâtiment et sur les marchés. L'enquête de personnalité évoque une « existence très précaire », et conclut par un sombre : « Il imagine pouvoir régler ses problèmes, un jour. »

« Voilà, donc… euh… voilà », a continué le juge. « Des questions ? » Toujours pas de question.

La procureure a dit : « On a l'impression qu'on a affaire à un malentendu, un quiproquo, alors qu'il y a quand même une photographie qui montre la réalité des coups. » Elle a ensuite constaté que le prévenu n'avait pas de casier judiciaire et demandé deux mois de prison avec sursis.

L'avocate a dit qu'elle avait eu beaucoup d'espoir quand la magistrate avait commencé ses réquisitions en disant qu'on pouvait croire à un quiproquo, parce que c'était de ça qu'il s'agissait. Pas de vol, encore moins le vol d'une PlayStation comme l'indiquait la prévention. Le prévenu était chez son frère. Il a voulu acheter une manette de PlayStation pour son neveu. Il est passé devant un stand, a demandé le prix. On lui a dit : « 15 euros ». Plus loin, sur un autre stand, il a trouvé une manette pour cinq euros. Il l'a acheté, et quand il est repassé devant le premier stand, le vendeur l'a accusé d'être un voleur. Ils se sont disputés, ils se sont battus. Le complice, à qui il aurait donné la manette, c'était simplement son frère qui était venu s'interposer. L'avocate a ajouté : « Quant à l'usurpation d'identité, je vous laisse apprécier, dans la mesure où cette identité imaginaire n'a porté de préjudice à personne. »

« Bien », a dit le président. Puis il s'est tourné vers le prévenu : « Monsieur, vous voulez ajouter quelque chose ? » Le prévenu a répété : « Je n'ai jamais volé. »

Après le délibéré, le prévenu, Tunisien SDF sans-papiers, a été relaxé « au bénéfice du doute » pour le vol, et condamné à 500 euros d'amende avec sursis pour la fausse identité. Après un peu plus d'un mois de détention provisoire, il a pu retrouver la liberté.

— Emmanuel Denise