Gilbert, kleptomane, 61 condamnations, « zéro violence, vingt ans de prison »

Il est 18 heures, dans la 23e chambre du tribunal de grande instance de Paris, et Jean-Luc Gadaud, le président, distribue les mandats de dépôt à des prévenus en larmes. Est-ce pour « marquer son territoire », comme le prétend une avocate, ou parce que ces condamnations s'imposent ? Peu importe, c'est son droit : tant qu'il respecte la loi, il fait ce qu'il veut, c'est son tribunal.

Gilbert attend son tour sur le banc des prévenus, pendant que le tribunal s'occupe d'un autre. Les cheveux gris, bien peignés, les joues creuses, un peu abattu, il écoute d'une oreille distraite le président qui tonne sur son voisin : « Vous me laissez parler, vous ne m'interrompez plus, c'est clair ? »

À côté de Gilbert, le prévenu est terrorisé, la procureure vient de demander 18 mois d'emprisonnement pour des violences conjugales. À 34 ans, il ne connaît pas la prison et tremble de tous ses membres, pleure autant qu'il peut, demande pardon. Gilbert, lui, reste impassible, presque ennuyé.

« Ce sont des faits extrêmement simples. »

Étonnant profil que celui de Gilbert. Physiquement, à 56 ans, il est plus proche de l'ingénieur propre sur lui que du délinquant multirécidiviste. Il a été publicitaire, documentaliste, commercial. Il parle cinq langues. Et puis, il y a son regard. Des yeux noirs d'où ne transparaît aucune méchanceté, mais qui sont plein d'une étrange dureté, qui clignent rarement, qui ne dévisagent pas, mais ne se baissent jamais non plus. C'est un regard qu'on apprend à se forger, sans doute, quand on vit la moitié de sa vie en prison.

Gilbert est jugé aujourd'hui parce qu'il a volé des denrées alimentaires dans une voiture stationnée, après avoir brisé la vitre : le type d'infraction habituelle des comparutions immédiates. Pour reprendre le président : « Ce sont des faits extrêmement simples. »

Sauf qu'ici, les faits « extrêmement simples » ont été commis à 61 reprises. En 40 ans, Gilbert a été jugé 61 fois, presque toujours exactement pour les mêmes raisons : le vol, avec effraction, dans une voiture vide, souvent une Mercedes classe A, de quelques objets. En tout, de condamnations courtes en courtes peines, sans jamais avoir commis le moindre fait de violence, il a passé 20 ans derrière les barreaux. C'est plus que la plupart des condamnés aux assises, jugés pour des crimes : meurtre, assassinat, viol.

Avant le procès, Catherine, sa sœur, attend sur les marches, devant le Palais de justice. Elle fume cigarette sur cigarette, tente de contacter par téléphone tous les journalistes dont elle a pu trouver le numéro. « Mon frère, c'est la société qui refuse de penser. J'avais 15 ans quand je suis venue ici pour la première fois. Aujourd'hui, j'en ai 54, et mon frère a été condamné à de la prison ferme plus de 30 fois. Il a passé 20 ans de sa vie en maison d'arrêt. Ils veulent le tuer. »

Habillée d'une grande veste rouge, la brune fait les cent pas. Elle s'exprime par sigles : JAP, JAF, SPIP, CMP, SME : juge d'application des peines, juge aux affaires familiales, service pénitentiaire d'insertion et de probation, centre médico-psychologique, sursis avec mise à l'épreuve. C'est toute sa vie, qui va du Palais de justice, sur l'île de la Cité, à la prison de la Santé, juste devant les fenêtres de son appartement, dans le XIVe arrondissement de Paris. Les parloirs sont tellement proches, elle les connaît si bien, qu'elle dit qu'elle pourrait s'y rendre en pyjama.

Gilbert avait 16 ans, la première fois qu'il s'est fait attraper, en 1977, pour un vol de véhicule. Il avait été condamné à une peine lourde, plusieurs mois de prison, alors qu'il était mineur. Il a ensuite travaillé un peu aux États-Unis dans les années 80, où il a fréquenté la Jet-Set et découvert la cocaïne. Incarcéré à Los Angeles, où le crack faisait des ravages, il est devenu accro à cette nouvelle drogue. C'est à partir des années 90 et de son retour en France que son obsession compulsive pour l'effraction de véhicule s'est développée. Tous ceux qui le connaissent le décrivent comme un homme brillant, d'une intelligence rare.

Depuis les années 90, les faits qu'on lui reproche sont toujours les mêmes : toujours une voiture, toujours une vitre brisée, toujours avec un tournevis, toujours pour voler trois fois rien. Il y a quelques années, quelques heures après sa sortie de prison, il s'était rendu dans le bureau de son avocat, Me Ohayon, avec une selle de cheval qu'il venait de dérober sans savoir pourquoi dans une voiture.

Au gré des sorties de détention, il a commencé à se marginaliser, ses symptômes dépressifs se sont aggravés. Les psychiatres qui l'ont examiné ont noté que sa toxicomanie n'était pas banale mais plutôt : « Une toxicomanie symptomatique des troubles de la personnalité. » Il a été hospitalisé à de nombreuses reprises pour plusieurs tentatives de suicide graves avec passage en réanimation.

« J'ai rechuté »

À 54 ans, la sœur de Gilbert ne croit plus à la justice, ni à la médecine psychiatrique, ni en aucune institution française. Son frère a été condamné à une obligation de soin, il y a 6 ans. Depuis, il est suivi par une psychiatre qu'il voit rarement, et qui lui prescrit, parfois, un peu de Lexomil : « C'est de l'aspirine pour la tête », précise Catherine. Selon elle, rien n'a été fait puisque, comme le souligne son avocat, Gilbert est : « Trop malade pour être utilement incarcéré et pas assez dangereux pour être soigné avec sérieux. »

C'est tout le drame des condamnations de Gilbert : s'il était jugé pour des faits plus graves, un véritable suivi aurait été déclenché ; mais comme il ne comparaît que pour des délits bénins, on l'incarcère, on le trimballe de psychiatre en psychiatre, sans jamais vraiment avoir essayé de l'aider. Il est atteint d'un TOC, un certaine forme de kleptomanie bien particulière, qui le pousse, malgré lui, à recommencer, à l'infini. Et la justice, aussi compulsive que lui, le condamne, à l'infini.

L'audience avant la plaidoirie de Me Ohayon aura duré 20 minutes. Les faits sont rapidement évacués, puisqu'ils sont « extrêmement simples ». La personnalité, pourtant très problématique, du prévenu, ne provoque pas beaucoup plus de débats. Tout juste apprend-on que Gilbert a quatre enfants, qu'il ne voit plus. Le président demande l'autorisation de ne pas lire l'intégralité de son casier judiciaire qui, on s'en doute, prendrait toute la nuit pour être effleuré.

« J'ai rechuté. » C'est à peu près tout ce qu'on apprendra de la bouche de l’intéressé, qui s'exprime d'une voix un peu molle et pâteuse. Depuis 2014, il n'avait plus rien volé. Bien que sous contrôle judiciaire, avec l'accord du juge d'application des peines, il a passé plusieurs mois à l'étranger, sans aucun souci. Et puis, « après une altercation au téléphone avec son père », dira sa sœur, il a rechuté.

Alors que le président s’apprête à laisser la parole à la procureure pour ses réquisitions, Me Ohayon s'étonne : « Je suis un peu surpris que vous n'ayez pas plus de questions que ça sur sa personnalité, c'est quand même un cas à part ? »

Il montre du doigt les dossiers psychiatriques qu'il a déposés dans l'après-midi et dans lesquels on lit que : « L'examen du sujet révèle chez lui des anomalies mentales et psychiques. Au total, nous avons donc un tableau complexe avec des éléments névrotiques et une anxio-dépressivité chronique, associée à des éléments atypiques de psychopathie. Et une addiction à l'alcool et aux toxiques. »

Dans un autre rapport : « Nous sommes donc maintenant en mesure d'énoncer que le sujet présentait au moment des faits un trouble psychique ou neuro-psychique susceptible, sinon d'abolir son discernement ou le contrôle de ses actes, du moins d'altérer l'un et d'entraver l'autre. »

Dans un autre : « Monsieur A. a conscience de cette impasse psycho-sociale dans laquelle il se trouve depuis de très nombreuses années, il est avant tout demandeur d'aide et de soins, ce qui apparaît effectivement comme la priorité dans son cas. Compte tenu de ces éléments, je suis favorable à une solution alternative à son incarcération dès que cela sera possible. »

Et enfin : « Compte-tenu de la dynamique positive et constructive dans laquelle se trouve actuellement Monsieur A., je suis favorable à la mise en place de son projet de soin dès que cela sera possible, la poursuite de l'incarcération n'ayant aucune efficacité au regard de la psychopathologie de ce patient. »

Le président tapote mollement les dossiers : « Oui, j'ai vu ça. »

« Voilà ce qu'est le taylorisme judiciaire. »

La procureure requiert une peine pendant moins de cinq minutes : « Je sais bien que la défense va plaider l'état mental de son client, mais il faut bien noter qu'aucune expertise n'a jamais déclaré qu'il n'était pas responsable de ses actes. »

Selon elle, la justice ne peut pas être taxée de sévérité : elle a tout fait pour aider Gilbert, en le condamnant à des injonctions de soin. « On essaye d'ouvrir une porte de sortie à M. A., mais il revient toujours. » Elle regrette alors que, coincée devant l'échec des mesures de soin, elle soit contrainte de demander une peine ferme : 6 mois d'incarcération avec mandat de dépôt, parce qu'il faut « penser aux victimes et à la société ».

Me Ohayon plaide pendant 25 minutes environ, autant que la durée du procès jusqu'ici : « Il convient tout d'abord de rappeler que M. A. a passé 20 ans en prison, et que le ministère public vient soutenir que la justice a été clémente à son égard, qu'on lui a laissé une chance. »

« A un moment donné », plaide-t-il, « la justice doit se regarder, il en va de son honneur et de son professionnalisme. » Il rappelle que la première expertise psychiatrique pour son client n'a été réalisée qu'en 2009, après trente ans d'errance judiciaire. Il pointe l’irrationalité des délits commis par son client, face à la rationalité mécanique des peines qu'on voudrait lui appliquer dans ce « taylorisme judiciaire ».

Les victimes, dont parlait le ministère public quelques minutes plus tôt, ont toujours été du côté de son client. Aucune n'a jamais rien réclamé, sinon le remboursement du préjudice, consciente d'avoir face à elle un homme malade dont la place n'était pas en prison. Mais l'institution judiciaire, elle, est prise dans sa propre logique vindicative, automatique, arbitraire, incapable de s'adapter à un cas qui ne rentre pas dans ses cases. Alors, au lieu de remettre en cause l'institution, on tourne la page.

« Voilà ce qu'est le taylorisme judiciaire. Il y a toujours des personnes pour qui ça ne fonctionne pas. Le ministère public se trompe, il veut moraliser une affaire qui est médicale. » L'avocat se lance ensuite dans une description de ce qu'est l'incarcération en maison d'arrêt, enfermé 22 heures sur 24 dans une pièce de 9 m², et sur la violence qu'on a fait subir à un homme qui, lui-même, n'en a jamais commis aucune.

Alors qu'il décrit les conditions épouvantables de la vie en prison, Gilbert reste stoïque. À côté de lui, le prévenu à qui l'on a promis 18 mois s'effondre, en larmes.

« Laissez-le sortir », demande l'avocat. « Laissez-le se soigner. » Il ajoute : « S'il sort, peut-être qu'il récidivera, c'est vrai, et nous nous en excusons à genoux. » Il conclut : « Mais il y a quelque chose dont il faut se souvenir : zéro violence, vingt ans de prison. »

Avant de partir délibérer, le président laisse la parole une dernière fois à Gilbert. D'une voix calme, sans émotion particulière, il s'exprime très simplement : « J'ai vraiment avancé, même si ça peut vous paraître incongru. Pendant trois ans, je n'ai rien volé, avant cette rechute. Je vous demande de ne pas m'envoyer en prison. Pas parce que j'ai peur de la prison, vous vous doutez bien, mais parce que ce serait un énorme pas en arrière pour moi. Je ne sais qu'une seule chose, c'est que la prison ne m'a jamais fait de bien, alors que j'y suis allé plus de fois qu'à mon tour. »

Le tribunal revient, à 22 h 30, après la dernière affaire, et condamne Gilbert à trois mois de prison, avec mandat de dépôt. La sœur de Gilbert hurle sa rage au président. Elle est conduite dehors. Elle continue de hurler, pendant plus de dix minutes, face aux portes closes de la salle d'audience. Quelques instants plus tôt, pendant la délibération, elle avait dit : « Depuis 40 ans, je me frappe la tête contre un mur. Je finirai par en mourir. »

— Emmanuel Denise