« Gaspard Glanz nous conte la fable de la grenouille et de l’eau bouillante »

« Vous êtes donc journaliste. – C'est cela. » Les présentations sont faites entre le tribunal correctionnel de Rennes et Gaspard Glanz, fondateur de l'agence de presse Taranis News, jugé lundi 10 avril 2017 pour « injure publique envers un corps constitué ». Le ministère public lui reproche d'avoir publié une photo de policiers en civil légendée « Ein Volk. Ein Reich. Ein Führer. » (« Un peuple. Un empire. Un chef. »), slogan utilisé par le parti nazi d'Hitler, sur son compte Facebook personnel, à la fin d'une journée de mobilisation à Rennes, le 2 juin 2016.

À ce moment-là, le mouvement de contestation contre la loi Travail, dite loi El Khomri, entre dans son troisième mois. Les manifestations s’enchaînent depuis plusieurs semaines à Rennes. Ce jeudi de printemps, plus d'un millier de personnes défilent dans les rues aux murs barbouillés de messages tagués et aux vitrines habillées de panneaux en contreplaqué.

Gaspard Glanz, 29 ans, habitué des mouvements sociaux – « Ça m'est arrivé de faire les vignerons, les paysans, les Bonnets rouges et même les policiers » – couvre l'événement avec deux photographes pour son site. Dans l'après-midi, un de ses collaborateurs est assommé d'un coup de matraque alors qu'il suit le cortège vers la rocade. D'autres reporters sont molestés par la police.

« Grilles, casques et boucliers »

Pour Gaspard Glanz, toujours là où ça castagne, fiché S, c'est « une des rares manifs » où il n'a pas été blessé. Comme à son habitude, il dérushe dans la foulée, en vue de publier un reportage de 37 minutes sur son site Taranis News. Arrêt sur image.

Sur un plan, treize policiers en civil, visages découverts (sauf un qui baisse la tête), se tiennent statiques rue Legraverand. Trois d'entre eux arborent un brassard de police orange. Deux autres portent un lanceur de balles de défense. Le fameux LBD 40, dont l'usage a été fortement critiqué après qu'un étudiant rennais se fut retrouvé éborgné un mois auparavant. « C'est la dernière barricade entre les manifestants et le centre-ville, interdit d'accès, relate le militant, né à Strasbourg. D'habitude, c'est grilles, casques et boucliers. Mais là c'était des policiers en civil, ça m'a intéressé. »

Gaspard Glanz extrait ce passage du film et poste la capture d'écran sur son compte Facebook personnel. En l'accompagnant du slogan « Ein Volk. Ein Reich. Ein Führer ». La publication, toujours en ligne, est loin de susciter le même engouement que ses vidéos d'affrontements en marge des manifestations, très prisées par les amateurs de « riot porn ». Moins d'une centaine de likes et une douzaine de partages sur le réseau social.

« Injure publique ? »

Le tribunal de Rennes doit trancher : s'agit-il d'une injure publique au sens de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse ou d'un propos relevant de la liberté d'expression ?

« Pourquoi vous n'avez pas posté l'image sur la page de Taranis News ?, s'enquiert la présidente, Juliette Sauvez.

Parce que j'exprime mon point de vue personnel », répond Gaspard Glanz d'autant plus à l'aise à la barre que les bancs de la salle 101 sont garnis de ses soutiens.

Il faut dire que le militant a préparé son monde : un événement Facebook qui annonce « une audience aux airs de grand spectacle », une conférence de presse avant le procès et des instantanés à la volée pour ceux qui n'auraient pas eu la chance de se déplacer. Du côté de la partie civile, aucun des policiers n'est là. Ils sont tous représentés par un avocat rennais, Me Frédéric Birrien.

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Des soutiens de Gaspard Glanz au tribunal de Rennes. (Illustration : Pierre Budet)

« Mais si je comprends bien, Taranis News, c'est vous et vous êtes Taranis News… démêle la juge.

Ah non, c'est pas pareil. Je n'ai pas de salarié, mais il y a cinq associés. Je ne représente pas la marque, assure le gérant de la société de production, visage anguleux et cheveux châtain clair en bataille.

Mais il n'y a pas une contradiction à dire "je capte cette image en tant que professionnel" et la poster sur votre compte personnel ? poursuit la magistrate, avec un air appliqué.

Non, c'est deux visions différentes. En tant que journaliste, je ne donne pas mon avis. Je me contente de filmer ce que je vois. Sur mon compte perso, je peux commenter », distingue Gaspard Glanz.

« Vous êtes citoyen ou journaliste ? »

La présidente Sauvez s'y perd un peu : « Et alors vous êtes citoyen ou journaliste quand vous postez ce message ? » Gaspard Glanz met quelques secondes avant de se dépatouiller : « Je suis citoyen qui donne mon avis sur des images que j'ai moi-même tournées en tant que journaliste. »

La présidente et ses deux assesseures restent perplexes face au jeune homme, dépourvu de carte de presse, comme beaucoup de journalistes précaires. « Pour l'avoir, il faudrait que je délègue la gérance de mon entreprise », sait Gaspard Glanz. Impossible selon lui puisqu'il déclare gagner « entre 300 et 600 euros par mois » en vendant ses images à « l'intégralité des chaînes françaises, des médias étrangers comme Vice, la BBC, le New York Times, Al Jazeera… »

« Dans l'imagerie populaire, cela fait référence au nazisme »

Le tribunal veut maintenant l'entendre expliquer le choix « particulier de cette image et du texte associé ». Gaspard Glanz soutient que « le commentaire n'était pas destiné aux personnes sur la photo. Si j'avais voulu les comparer avec des nazis, j'aurais été plus direct. Là j'essaie de traduire le climat, le changement dans l'attitude de la police. »

Le Strasbourgeois, très au fait sur la question du nazisme et de la collaboration – « J'en ai presque trop entendu durant ma scolarité. On visitait des camps chaque année. » – plaide la comparaison historique. « La tension est très forte dans le pays. On sent que le ministère de l'Intérieur veut reprendre la main. J'ai voulu faire un parallèle avec 1933, une autre période troublée. Il y a une tension similaire aujourd'hui », ressent-il.

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Me Vincent Fillola, l'un des deux avocats de Gaspard Glanz. (Illustration : Pierre Budet)

Gaspard Glanz embraye avec un cours d'histoire : « "Ein Volk, ein Reich, ein Führer", ce n'est pas un slogan allemand. C'est un slogan autrichien. » La présidente lui coupe le sifflet. « Ce n'est pas ça qui nous intéresse. Vous n'avez d'ailleurs pas pris la précaution de mettre trois pages d'explications historiques sur Facebook, argue-t-elle. Vous utilisez ce slogan pour ce qu'il représente et dans l'imagerie populaire, cela fait référence au nazisme. »

Pour l'ex-étudiant rennais, les explications ne sont pas nécessaires : « Il vaut mieux prendre les spectateurs par le haut que par le bas. » La présidente n'en démord pas, le « raccourci » prive l'observateur de l'historique dont il se prévaut. Elle insiste : « Et il n'y a que cette phrase qui vous est venue ?

Quand je vois la réaction que ça suscite, je pense qu'il y avait besoin d'un débat », estime le journaliste, sourire en coin.

La conversation se poursuit autour des commentaires antiflics laissés par certains internautes sous la publication. « Quand vous voyez des réactions comme ça :"Elle tue elle traque, faut supprimer la Bac"… questionne une assesseure. Vous avez conscience que vous allez attiser un sentiment anti-policier ?

Je ne suis pas responsable des commentaires sur Facebook. Mon but est de créer le débat, que ça soit dans la caricature ou dans l'excès. Et le but a été atteint », juge Gaspard Glanz, plein d'allant.

« D'habitude, je suis plus dans l'humour »

Le tribunal tente autre chose en inversant les rôles : « Qu'est-ce que vous pensez que pensent les policiers en voyant ça ?

C'est une bonne question… Je ne suis pas policier, je ne maîtrise pas la mentalité policière.

Alors imaginons qu'il y ait une photographie de vous et de vos confrères avec ce slogan », continue Juliette Sauvez.

Gaspard Glanz explique au tribunal qu'il n'a pas trop de mal à imaginer le tableau puisqu'il est visé par des menaces de mort sur une page Facebook dénommée « Soutien aux forces de l'ordre ». Il en convient : « C'est désagréable. Je dois dire que mon message était spontané. D'habitude, je suis plus dans l'humour, moins dans la provocation. »

La présidente rebondit : « Est-ce qu'on peut considérer ça comme un outrage ? » Pour Gaspard Glanz, deux condamnations au casier judiciaire, c'est un usage de son « libre droit à la caricature ». Juliette Sauvez ne comprend toujours pas « pourquoi il n'y a pas un article pour expliquer ça ». Le patron de Taranis News exulte : « Ah, mais je serai ravi de vous l'écrire ! » A la dernière question de la présidente – « Et si c'était à refaire, vous le referiez ? » – Gaspard Glanz n'hésite pas une seconde : « Tout à fait. »

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Me Raphaël Kempf, avocat de Gaspard Glanz. (Illustration : Pierre Budet)

Sur ce, Me Frédéric Birrien, le défenseur des douze policiers partie civile, se lève pour plaider puisque c'est son tour. Il n'a pas dit deux mots qu'un des deux avocats de Gaspard Glanz, Me Vincent Fillola, l'interrompt pour demander où sont les victimes. La présidente n'apprécie pas trop « l'effet de manche » du Parisien dans son tribunal et le rembarre. « Vous avez très bien vu qu'ils n'étaient pas là et, d'habitude, je n'interroge pas les absents. »

L'avocat rennais reprend, un peu blasé. « Je crois que personne ne sera dupe de quoi que ce soit. Ce qui plane dans ce dossier, ce n'est pas une leçon d'histoire, ce n'est pas le souhait d'instiller la curiosité, c'est le sentiment antiflic. » Me Birrien en est convaincu, ce n'est pas de liberté d'expression dont il s'agit, mais de la « liberté de salir les douze fonctionnaires de police sur la photo ». Et boucle sa plaidoirie expresse en demandant 200 euros pour le préjudice moral de chacun des policiers, « profondément blessés d'être assimilés à des fachos ».

« 6 000 euros ? 6 000 euros ! »

Les réquisitions du procureur Éric Calut sont du même tonneau. Pour le magistrat, non seulement l'infraction est poursuivable, contrairement à ce que soutiennent les avocats du prévenu, mais « l'injure publique est caractérisée, car il est bien évident que pour les personnes qui ont vu la photo, le corps social et les victimes, c'était injurieux ». La magistrat requiert 6 000 euros d'amende à l'encontre de Gaspard Glanz pour son « comportement particulièrement irresponsable ».

Le gérant de Taranis News écarquille les yeux et pince les lèvres sans tourner la tête vers les chuchotements du public, pas bien sûr d'avoir entendu. « 6 000 euros ? 6 000 euros ! »

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Le procureur, Éric Calut. (Illustration : Pierre Budet)

Me Vincent Fillola se veut rassurant pour son client, « la relaxe est acquise » de par le simple fait qu'il ne puisse pas vérifier que les policiers de la photo sont bien ceux qui se disent victimes puisqu'ils sont absents à l'audience.

La défense érige le Strasbourgeois en « lanceur d'alerte » des temps modernes. « Gaspard Glanz, tous les jours, nous conte la fable de la grenouille et de l'eau bouillante. Ce qu'il nous dit, nous n'avons pas d'autres moyens de le savoir que par son travail d'enquête. » L'intéressé jubile.

Selon Me Fillola, la photo incriminée est un moyen d'expression « utilisé par celui-ci pour faire passer un message sur le délitement de notre démocratie. Et on ne peut pas interdire à un journaliste d'utiliser l'outrance. Il n'y a pas de volonté d'injurier. » L'avocat termine en plaidant l'excuse de provocation. Il n'y aurait pas injure puisque que la photo a été postée de façon spontanée, après que l'un de ses collaborateurs a été blessé dans la manifestation. Le tribunal de Rennes rendra sa décision mardi 2 mai 2017 à 14 h.

Mise à jour du 2 mai : le tribunal de Rennes a constaté l'extinction de l'action publique, comme l'avaient demandé les avocats de la défense au début de l'audience, le 10 avril dernier. S'agissant d'un délit de presse, le délai de prescription est fixé à trois mois à compter de la mise en ligne de la publication. Ici le 2 juin 2016. C'est-à-dire que le parquet pouvait poursuivre Gaspard Glanz pour cette infraction jusqu'au 2 septembre. Or, le tribunal a considéré que le parquet avait dépassé ce délai. Et que le soit-transmis daté du 20 juillet 2016, tout comme la dernière audition d'une victime le 8 septembre, ne sont pas des actes interruptifs de prescription. Les constitutions de partie civile des policiers sont donc irrecevables.

Vendredi 5 mai, le parquet a annoncé sa décision de faire appel par voie de communiqué. « Le parquet ne partage pas l’analyse retenue par la juridiction de jugement et considère que la prescription de l’action publique a été valablement interrompue par les instructions écrites formulées par lui et délivrées aux enquêteurs, écrit le procureur. Ce dossier sera donc en conséquence réexaminé par la cour d’appel de Rennes. »

— Charlotte Hervot