Fuites au bac : Une question de probabilité

Ils devaient être cinq, ils ne sont finalement que quatre sur le banc des prévenus. Steeven, prévenu de recel de vol et de fraude à un examen, s'excuse dans une lettre lue par la présidente : il ne peut pas venir à son procès pour cause… d'examen. Il avait demandé un renvoi, mais tant pis. Cinq ans après les faits, l'audience se tiendra sans lui.

Si une bonne douzaine de journalistes ont fait le déplacement, c'est que l'affaire est grave. Luc Chatel, ministre de l’Éducation Nationale en 2011, avait promis d'être « intransigeant et implacable » envers les responsables d'une affaire qui avait fait trembler le ministère et 165 000 élèves, à deux doigts de repasser l'épreuve.

En cause, la divulgation, le 20 juin vers 21 heures, d'un exercice de mathématiques du bac S dont l'épreuve devait se dérouler le lendemain. Les faits se sont déroulés sur l'un des forums du site jeuxvideo.com. L'exercice, qui portait sur les probabilités, valait quatre points.

Premier prévenu à la barre, Dominique, un technicien de 57 ans préposé aux machines de reliure. Il vient briser les rêves de tous ceux qui croyaient que les sujets du bac étaient bien protégés. Blouson en cuir sur les épaules, il raconte son histoire avec la conviction du type qui n'a rien à se reprocher.

En mars 2011, il est appelé pour faire des réparations sur une machine du rectorat d'Aix-en-Provence. Parfois, quand il travaille, il a besoin de prendre des notes, parce qu'il faut qu'il ramène une pièce, ou parce qu'un client l'appelle. Alors il prend une feuille de brouillon qui traîne dans la machine, et il écrit au dos. Et puis, il met la feuille dans sa poche, rentre chez lui, fait son devis, et n'y pense plus. Un exercice du bac qui se retrouve dans la nature, c'est aussi simple que ça : « Moi, j'étais là pour intervenir, c'est tout. »

La présidente s'étonne : « Vous n'aviez pas de clauses de confidentialité dans votre contrat ? - Non. – Et vous n'avez pas signé de papiers auprès du rectorat ? - Non. - Et personne ne vous a fouillé ? - Non plus. » Une enquête ultérieure du ministère révélera qu'il y avait effectivement de lourdes failles de sécurité dans la procédure du rectorat d'Aix-en-Provence. Corrigées depuis.

La feuille qu'il ramène chez lui, c'est la deuxième page de l'épreuve de mathématiques du bac S. Mais comment aurait-il pu le savoir, puisque rien ne la distingue d'un autre exercice de mathématiques du bac blanc, d'une édition précédente ou même du brevet des collèges ? On pourrait le soupçonner d'avoir voulu aider son fils, Cédric, mais voilà : Cédric est en terminale STG, il ne passe pas le bac S. Sans oublier qu'il avait accès à l'ensemble du document. Pourquoi ne prendre qu'une seule page ?

En tout cas, cette feuille qui traîne se retrouve dans les mains de Cédric, deuxième prévenu à la barre. Coupe militaire, polo rose et fines lunettes, il se montre peu coopératif envers les juges, choqué que cette histoire ait pu prendre autant d'importance.

Quand il trouve la feuille, dans le jardin de la maison, il décide de la garder « pour s'entraîner » et la range machinalement dans sa sacoche. Un mois et demi plus tard, elle y est toujours quand il croise l'un de ses anciens camarades de classe, en région parisienne. « C'était impossible de savoir qu'il s'agissait du sujet de cette année, ça aurait pu être n'importe quoi. »

« Mais alors, pourquoi est-ce que vous avez gardé la feuille dans votre sacoche ? », demande la présidente. « Je ne sais pas. » Malgré quelques coups de pression, le tribunal n'obtiendra pas beaucoup plus : « Vous me jugez pour quelque chose qui s'est passé il y a cinq ans, sur des bouts de photos, de textes, je ne sais pas si vous vous rendez compte ? »

Le 11 juin, dans le Val d'Oise, Cédric croise donc la route de Brian, troisième maillon de la chaîne, troisième prévenu de ce procès. En costume à la barre, celui-ci indique qu'il était en train de réviser l'épreuve de mathématiques quand il est tombé sur son ancien camarade. Ils discutent des épreuves à venir et Cédric lui indique qu'il a un exercice-type dans sa sacoche. Pas plus intéressé que ça, Brian prend une - très mauvaise – photo d'une partie de la feuille, pour travailler chez lui.

« C'est contre-intuitif, mais c'est comme ça, les probabilités ! »

Arrive le 20 juin, jour des épreuves d'anglais. À la sortie, Adel, le quatrième prévenu, écoute un groupe d'élèves qui « debriefent » l'examen. Ils en viennent à discuter de l'épreuve de mathématiques, qui se déroule le lendemain. Dans le groupe, Brian indique à Adel qu'il possède un exercice type, probablement semblable à celui du lendemain. Échange de numéro, et la photo est envoyée sur le téléphone d'Adel.

Le soir même, Adel tente de réaliser l'exercice, mais il n'y parvient pas complètement. Il le partage donc sur MSN avec deux autres élèves, dont Steeven qui le diffusera sur le site jeuxvideo.com avec ce commentaire : « NO FAKE. Sujet de demain en math série S. » Il ajoute : « J'ai déjà mon bac, je vous rends service donc soyez contents. »

Sur le site, personne n'y croit vraiment. Mais le lendemain, une fois que l'épreuve est passée, l'affaire devient nationale et se retrouve à la une des médias. Après les hurlements et les pleurs des élèves et de leurs parents, le ministère de l’Éducation Nationale décide finalement que l'exercice ne sera pas noté, et que les points seront répartis différemment.

Devant l'ampleur médiatique de l'affaire, Cédric se présente de lui-même au commissariat où il passe 48 heures en garde à vue. Le « gang » est rapidement démantelé. Aujourd'hui, tous nient avoir eu connaissance qu'il s'agissait vraiment d'un sujet du bac. La publication de Steeven, c'était « un canular », d'ailleurs habituel sur ce site. Dans sa lettre, il précise : « Si j'avais su que c'était le vrai sujet, je ne l'aurai pas publié. »

La procureure n'y croit pas. Pour elle, tous les prévenus, de Dominique à Steeven, avait connaissance de la valeur du document. Pourquoi, sinon, avoir accordé tant d'importance à cette photo mal prise ? À la supposée mauvaise foi des prévenus, elle répond par la sienne, notamment à propos de Dominique : « Il nous l'a dit lui-même : s'il avait pu, il aurait volé toute l'épreuve ! »

L'avocat de Dominique, furieux, se dresse. Si le père de Cédric a effectivement dit ça à la barre, quelques minutes plus tôt, c'est parce qu'il répondait à la question de l'avocat : « Si vous aviez réellement voulu aider votre fils, vous auriez volé l'ensemble du document, pas seulement une page, n'est-ce pas ? » Le technicien avait naturellement répondu par l'affirmative.

Pour Dominique et Steeven, la procureure demande huit mois. Six mois pour Cédric et cinq mois pour Brian et Adel, toutes les peines étant assorties du sursis.

Cinq avocats se succèdent devant le tribunal pour pointer le manque de preuves. Selon eux, l'accusation est incapable de prouver qu'ils étaient conscients d'être en possession d'une épreuve du bac. Ils demandent tous la relaxe.

Au terme des débats, la version des prévenus peut sembler improbable à certains. Mais Brian, dont les probabilités sont devenues la spécialité, avait annoncé à la barre : « C'est contre-intuitif, mais c'est comme ça, les probabilités ! »

Le tribunal promet de rendre sa copie pour le 9 novembre.

[Mise-à-jour] Le 9 novembre, le tribunal relaxe tous les accusés du vol, les déclare coupable de la fraude mais les dispense de peine.

— Emmanuel Denise