Forsane Alizza : « Les vrais terroristes ne voulaient pas s'approcher de nous »

Dans le procès du groupe islamiste Forsane Alizza, la tête de Mohamed Achamlane dépasse très distinctement. Replet petit émir de 37 ans à la barbe ad hoc et dont la chevelure grisée et ondoyante retombe sur une ample chemisette, il distribue les bons et les mauvais points au tribunal, à la DCRI (ancienne DGSI) et aux juges d’instructions.

Cheikh Abou Hamza, comme il se fait appeler, comparait depuis le 8 juin devant la 16e chambre du tribunal correctionnel de Paris pour avoir dirigé un groupement en vue de commettre un acte terroriste, acquis et détenus toute une flopée d’armes : choqueur, kalachnikov (plus ou moins démilitarisée), pistolet à grenaille, revolver .357 Magnum, semi-automatique… Il est en détention provisoire depuis son interpellation le 28 mars 2012, comme six autres de ses co-prévenus. Les sept autres comparaissent libres.

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Mohamed Achamlane et son avocat Béranger Tourné. (Illustration : Clarisse Le Chaffotec)

Pendant trois jours, la présidente Dominique Piot – avec le concours parfois salutaire de ses assesseures – a déroulé les conversations sur chat privé entre Achamlane et ses affidés, patiemment collectées par la DCRI. De nombreuses références positives à Oussama Ben Laden (un « moudjahid », pas un terroriste), une apologie des attentats perpétrés par Mohamed Merah (« L’attaque de Toulouse est une bénédiction d’Allah »). Sous le même pseudo, « unkonwn », un échange pouvant laisser présager l’échafaudage d’un plan :

« [Si jamais je me fais tuer] Les fachos doivent finir dans un trou… casque moto… »

Son interlocuteur lui dit qu’une guerre civile commence comme ça, Achamlane lui demande :

« Avez-vous mis de quoi faire ? Les sous ? Les outils ? Les réseaux ? »

Plus loin : « Par Allah tout puissant on va lui mettre des cicatrices à la France ».

Il dément. « De nombreuses personnes utilisaient mon ordinateur. » Le tribunal insiste : les formules, les mots, la rhétorique est typique d’Abou Hamza. Mais lui répète qu’il n’est pas responsable des propos des autres qui « connaissaient par cœur la teneur de ses discours », et pouvaient par conséquent les reproduire sans problème.

Son discours recèle également d’appels aux armes. Lui dit prôner le jihad défensif, un « jihad noble qui n’opprime pas mais ne se laisse pas opprimer ». Mais de l’enquête, il ressort qu’Achamlane considère comme une déclaration de guerre les « lois anti-musulmans », comme celle sur le voile intégral, qui justifieraient donc de prendre les armes.

« Je suis comme ça, j’aime bien titiller, je suis toujours dans l’ironie »

Tout du long il répète, nuance, explique, pontifie : « Alors déjà, il faut savoir que... », « Alors c'est très simple, je vous explique... », « Il faut commencer par là, vous ne posez pas les bonnes questions. » Il agace le tribunal, dont la présidente parfois élève un peu la voix. Le procureur demande la parole ? « Je vous en prie », répond Achamlane. Lors d'une énième turlupinade du prévenu, la présidente s'énerve : « Je vous rappelle que c'est le tribunal qui a la police de l'audience ! – Ha bon, merci de l'information, je ne savais pas », répond-il, tout sourire.

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Le tribunal et les avocats de la défense. (Illustration : Clarisse Le Chaffotec)

Le prévenu, doctement, expose au tribunal en prenant qui le veut à témoin la futilité des accusations. « Mon comportement est tellement ostensible qu’on a jamais vu un terroriste agir comme ça. D’ailleurs, les vrais terroristes ne voulaient pas s’approcher de nous, tellement on faisait de bruit », trompète-t-il, certain de la puissance de son argument. Il poursuit son raisonnement par l’absurde :

« Je tiens un discours ambigu car je sais qu’on m’écoute d’une manière que j’estime illégitime. Je suis comme ça, j’aime bien titiller, je suis toujours dans l’ironie. J’entretiens cette ambiance, j’adopte un ton. Mais je n’ai rien fait du tout. »

L’assesseure : « C’est logique, on procède à l’arrestation avant le carnage, et là, quand on accumule les conversations et les références à une action, c’est normal d’intervenir. »

Achamlane : « Ce n’est que de la provocation ! Vous n’aurez rien d’autre que ça, l’aspect ! » De fait, il n'y a pas le moindre commencement d'exécution.

« C’était pour l’intimidation, c’est comme ça qu’on calme les gens »

Forsane Alizza avait un tout autre plan que de préparer des attentats, celui de lutter contre l’islamophobie, « faire le bien et lutter contre le blâmable ». Achamlane dit avoir crée ce site en réaction aux autres sites – comme « Fdesouche » – qui ne dénoncent que les méfaits commis par des personnes aux noms à consonance musulmane. Il a d’ailleurs ciblé Pierre Sautarel, principal gérant du site et a évoqué des actions – qu’il réfute – contre Christine Tasin de Rispote laïque, et Fabrice Robert du Bloc identitaire – partie civile à ce procès. Il dénonce une collusion entre les identitaires et le pouvoir. « Les politiques sont influencés par "Fdesouche", c’est la principale source d’information des médias », pense-t-il. Dans une conversation : « On va lâcher ses coordonnées (à Pierre Sautarel), s’il lui arrive quelque chose de grave… » Il ne l’a pas fait.

Mohamed Achamlane s’est également employé à établir des listes de personnalités qu’il estime hostiles à l’Islam. Claude Guéant, Éric Ciotti, Édouard Balladur, Nicolas Sarkozy, entre autres. « C’était pour l’intimidation, c’est comme ça qu’on calme les gens », prétend l’émir. Il aurait aussi été question d'enlever un magistrat lyonnais – Albert Lévy ? – mais cela repose sur des accusations très vagues d’anciens membres aujourd’hui décriés par les prévenus.

Autre liste retrouvée, celle de commerces juifs, dont cinq Hyper Cacher – mais pas celui de Vincennes. L'émir crie au complot : « C'est une liste de commerces juifs à boycotter que la DCRI a trafiqué pour que l'on croit à des cibles pour faire des attentats. »

« On ne va pas laisser nos enfants et nos femmes se faire égorger »

Cortex – un autre surnom d'Achmalane – affirme que les musulmans sont opprimés en France, cite l’exemple d’une femme en niqab molestée par des policiers, d’une mosquée aux murs mitraillés. « Nous sommes exclus de votre vie, de tout, même de l’école. Mes enfants subissent des brimades. » La polygamie qu’il pratiquait ? « C’est une affaire privée, question de tradition. » Comme le niqab. Il se dit continuellement menacé, d’où la présence d’une arme sur lui lorsqu’il fut interpellé : « Si on avait un tant soit peu la possibilité de disposer d’une sécurité, comme tout citoyen… mais pensez-vous que les services d’ordre, si je les appelle, vont intervenir sachant qui je suis ? » La présidente dit que oui, Achamlane s’exaspère :

« Si vous ne prenez pas le temps de vous mettre à ma place, ça va être difficile de vous expliquer ce qu’est une menace ! »

Forsane Alizza s’organise, récolte des dons pour aider les familles musulmanes dans le besoin et distribue aux femmes voilées des choqueurs, petits pistolets à impulsion électrique. « On ne va pas laisser nos enfants et nos femmes se faire égorger, ça me semble tellement limpide ! Je suis encore ahuri quand on me le demande. » Et la police ? « Elle met la pression sur nos femmes, je ne fais pas confiance à la police. » Il avait d’ailleurs un projet de police musulmane, tant il estime le climat hostile aux musulmans de France. Il prend la salle à témoin, retrouve les accents martiaux de ses diatribes qu’il diffusait naguère sur le site de Forsane Alizza et que les médias reprenaient en boucle : « Pourquoi des garçons et des filles de 15 ans partent en Syrie, ont l’air de s’y sentir plus en sécurité qu’en France ? Pourquoi n’aborde-t-on pas cette question ? »

Le dialogue semble impossible avec ce prévenu volubile et provocant, en but contre les institutions incarnées par ce tribunal qui le jugera, lui et ses 13 co-prévenus, jusqu’au 23 juin.

— Julien Mucchielli