« Évitez de m’appeler "cher monsieur". C'est "Monsieur le président" »

Pendant les comparutions immédiates, on aligne cinq ou six prévenus sur le banc. Ils sont jugés l'un après l'autre et le dernier peut profiter du spectacle pendant toute la séance. C'est parfois bruyant : « Vous ne pourriez pas la mettre en veilleuse ? » demande un gendarme à l'un des prévenus. Mais l'homme continue de faire ses commentaires à haute voix. Un interprète s'approche : « Il ne parle pas français. » « D'accord. Vous pourriez lui dire de la mettre en veilleuse, alors ? » L'interprète s’exécute et le prévenu se tait.

Pendant ce temps, le président du tribunal déroule l'identité de Marcel A. : « Vous avez 57 ans, vous êtes sans emploi. Vous touchez le RMI ?

Non, le RSA. »

Et puis, on se penche sur le casier judiciaire de Marcel. 19 mentions, dix minutes de lecture entrecoupées de bâillements. Le président termine : « Ça fait beaucoup de condamnations, non ? » Le prévenu opine.

Marcel est SDF et n'a pas de compagne, pas d'activité, pas d'enfant, pas de famille, pas d'ami. Rien ni personne. Il aurait volé fin août, à trois reprises, dans un bar à Paris, les sommes de 60 €, puis 30 €, puis 40 €. Une petite fortune. Il reconnaît les trois vols, mais indique qu'il cherchait à l'origine un endroit pour dormir. Il a été trahi par les caméras de surveillance. Son avocat : « Je ne reviendrai pas sur l'illégalité de ces caméras de surveillance, qui ne sont déclarées nulle part et avec lesquelles le gérant du bar espionnait ses salariés. » Ouf !

« Il y a des soins en prison ? »

Le procureur demande deux mois de prison ferme. Le président au prévenu : « Qu'est-ce que vous pensez de la proposition du procureur d'aller en prison ?

Je ne sais pas. Il y a des soins en prison ?

Oui, oui.

Alors c'est d'accord ! »

Il écope finalement de trois mois avec mandat de dépôt, dont deux avec sursis. Au moins, ce soir, il sait où il dort.

« S'il faut que je passe par la prison, alors très bien »

Arrive Heblid : c'est le prévenu bruyant. Il est né en Roumanie, mais il a la nationalité suédoise. Il dort dans un campement en Seine-Saint-Denis. On lui reproche d'avoir dérobé la caisse d'une association, un club de bridge, pour une valeur totale de 68 €. Le maladroit sortait à peine du club, où il avait réussi le casse parfait, ni vu, ni connu, qu'il faisait tomber la caisse à ses pieds, devant une patrouille de police.

Le président, suspicieux : « Vous êtes sûr que vous n'avez pas de problèmes de santé ? »

Heblid, par l'intermédiaire de son interprète : « Si, je prends de la méthadone, je suis dépendant. »

Il est séropositif, accro à l'héroïne, et se soigne tout seul avec de la méthadone qu'il achète dans la rue. Il n'a jamais suivi de traitement. Le président ne trouve qu'une seule mention pour vol dans son casier judiciaire. C'est décevant. Mais, à sa décharge, le prévenu n'est présent sur le sol français que depuis 2014.

Le président : « Pourquoi avez-vous volé cette caisse ?

Pour acheter de la méthadone.

Donc, tant que vous ne serez pas soigné, vous continuerez de voler ?

Oui, c'est ça. »

Le procureur demande quatre mois de détention. L'avocat souligne que la place d'Heblid n'est pas en prison, mais dans un centre de soin. Le président le reprend : « Le problème, c'est qu'on ne peut pas l'aider si l'on n'a pas de coordonnées, une adresse, quelque chose de stable. » Le dernier mot revient au prévenu : « Je vous remercie de tout mon cœur. S'il faut que je passe par la prison, alors très bien. » Il obtient les quatre mois avec mandat de dépôt, dont deux avec sursis et obligation de soins.

« C'était donc un vol sanitaire, en quelque sorte… »

Troisième affaire : on quitte l'amateurisme pour faire face à deux professionnels du crime. C'est en tout cas ce que veut croire le président du tribunal. Marin A. et Victor Y., tous les deux Roumains, sont accusés d'avoir dérobé un portefeuille dans le sac à main d'une touriste canadienne, à la gare de Lyon.

Le président : « Je ne veux pas vous donner des cours, mais les gares, c'est très efficace pour commettre un vol. C'est pour ça que vous étiez à la gare ? Vous êtes des voleurs professionnels ? Vous pouvez le dire, hein, chacun son métier. » Les deux hommes ne répondent pas, ils ont flairé le piège.

Des professionnels ? Peut-être, mais pas les plus habiles alors, puisqu'ils sont sur le territoire français depuis moins d'un mois et qu'ils se sont déjà fait prendre. Victor est venu en France pour soigner son hépatite C. Marin doit subir une nouvelle opération pour soigner son cancer de la prostate, dans une semaine. Ils dorment tous les deux dans les parcs ou sur des bancs en profitant du beau temps. Leurs familles sont toujours en Roumanie.

Victor : « Avec l'argent, je voulais acheter des médicaments.

C'était donc un vol sanitaire, en quelque sorte… »

Le procureur demande trois mois d'incarcération. Ils prennent finalement deux et trois mois, avec mandat de dépôt pour Victor. Marin pourra se rendre à son opération.

Walid F. n'a que 18 ans, mais il est déjà SDF depuis un mois. Sa mère l'a mis à la porte parce qu'il n'avait pas de projet professionnel sérieux. Il est monté à la capitale avec l'espoir de trouver du travail et « d'arrêter les conneries », mais ce qu'il a fini par trouver, c'est Étienne, un garçon de 13 ans, à qui il a racketté une tablette tactile.

Le petit Étienne est à la barre, accompagné de son père, pour raconter le forfait. Après avoir donné la tablette, sous la menace de coups, il a réussi à filer son agresseur jusqu'à un magasin de revente de matériel électronique, et il a prévenu la police.

Pour l'avocat du prévenu, la présence d’Étienne à l'audience est une bonne chose. C'est la rencontre, pour ce jeune garçon, d'un autre monde, celui où les enfants ont moins de chance que lui, où ils n'ont pas de tablettes tactiles, ni de parents aimants pour les empêcher de partir à la dérive. Il souligne le jeune âge de Walid : « On ne peut pas incarcérer un enfant de 18 ans pour un vol, simplement pour l'éduquer à la sévérité. »

Eh bien si, on peut, puisque Walid repart en prison pour trois mois, avec mandat de dépôt, assorti d'amendes de 400 € pour le préjudice matériel et 300 € pour le préjudice moral.

On retourne ensuite à deux autres professionnels de la cambriole, Malek B. et Abdel R., 18 et 20 ans, tous les deux originaires de Marseille. Eux aussi ont été arrêtés dans une gare à Paris, en possession de sept paires de baskets qu'ils venaient de dérober dans un magasin de la galerie.

Abdel : « Ce n'était pas pour revendre que nous avons volé. Les chaussures, c'était pour nous. Enfin presque, il y avait deux paires pour ma femme, aussi. »

Le procureur demande deux mois d’incarcération. Il les obtient, sans mandat de dépôt. Les prévenus recevront une convocation du juge d'application des peines qui décidera la manière dont celle-ci sera effectuée.

« Vous vous baladiez sans carte d'identité ? Mais vous cherchez aussi ! »

La journée se termine avec Jérôme C., un jeune homme de 27 ans. En 2008, il a été condamné à cinq ans de prison pour une agression sexuelle en réunion. Il a purgé trois ans, puis a obtenu une remise en liberté conditionnelle, ainsi qu'une inscription au fichier automatisé des auteurs d'infractions sexuelles. Il a maintenant l'obligation de pointer tous les six mois ou à chaque changement d'adresse, c'est-à-dire d'indiquer au commissariat sa situation et son lieu de résidence.

Le problème, c'est que Jérôme n'a pas d'adresse. Il est SDF, actuellement hébergé chez un ami. À plusieurs reprises, il n'a pas pointé, et se retrouve donc devant le juge après avoir été interpellé dans la gare de Lyon, sans papier d'identité.

« Aujourd'hui, on ne peut plus faire trois pas sans être harcelé, contrôlé »

Le juge l'accable : « Vous vous baladiez sans carte d'identité ? Mais vous cherchez aussi ! Aujourd'hui, on ne peut plus faire trois pas sans être harcelé, contrôlé, à la sortie du métro, du travail, dans la rue. Même moi, ils me contrôlent, ça en devient infernal ! Et vous, vous vous baladez sans carte d'identité ? »

Jérôme : « Écoutez, cher monsieur, depuis plus de 10 ans, je n'ai eu aucun problème avec la justice, je cherche à me réinsérer. La première chose à laquelle on pense, quand on dort dans la rue, c'est survivre. Depuis trois ans, je mendie, j'observe les gens qui me regardent de haut. C'est difficile de pointer quand on n'a pas d'adresse. Aujourd'hui, je suis ici, mais demain, qui sait où je serai ? »

Le procureur a sa petite idée, puisqu'il demande deux mois ferme.

Le président : « J'entends bien, mais évitez de m’appeler "cher monsieur". C'est "Monsieur le président". "Monsieur le juge", à la limite… »

L'avocat de Jérôme : « Ce type d'affaire me laisse sans voix. Enfin, pas totalement non plus, je vais quand même essayer de l'aider… Ce que je remarque, c'est que certains de nos élus souffrent également d'une phobie administrative, et qu'ils ne dorment pas en prison pour autant ! »

Jérôme écope de deux mois de prison sans mandat de dépôt. À l'annonce du jugement, il tient à féliciter le juge, sans malice : « Je vous remercie, cher monsieur. »

— Emmanuel Denise